Vous vous êtes fait plus discret ces dernières années. Et, surprise, on vous retrouve avec un one shot qui tient autant du documentaire que de la fiction. Surtout, vous vous attaquez de front à un sujet peu "vendeur" : la guerre du Kivu et ses épouvantables exactions contre les femmes et les enfants. On ne vous savait pas si concerné et indigné, au point d'y consacrer un livre.
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Vous vous êtes fait plus discret ces dernières années. Et, surprise, on vous retrouve avec un one shot qui tient autant du documentaire que de la fiction. Surtout, vous vous attaquez de front à un sujet peu "vendeur" : la guerre du Kivu et ses épouvantables exactions contre les femmes et les enfants. On ne vous savait pas si concerné et indigné, au point d'y consacrer un livre. J'ai surtout été indigné par ma propre ignorance : qui d'entre nous est, honnêtement, au courant de ce qui se passe au Kivu depuis près de vingt ans ? Qui massacre qui, qui exploite qui, quel est exactement le nombre des victimes... ? Les journalistes savent, mais en parlent peu. Très peu. Alors qu'en est-il pour le commun des mortels en Belgique ? Ou en France ? Même moi j'étais ignorant. Or, je connais un peu le Kivu. C'est une région où mes oncles plantaient des légumes avant l'indépendance, j'y suis allé plus jeune : 1 500 mètres d'altitude partout, un climat impeccable, une formidable terre agricole qui, pour son malheur, est posée sur une profusion de métaux. Des métaux qui, comme le coltan, sont devenus essentiels à la fabrication de ces brols (NDLR : il pointe du doigt un smartphone posé sur la table). Les smartphones, les tablettes, tout ça... A cause de ses richesses, le Kivu est devenu un enfer, et ça ne fait qu'empirer : des enfants mâles capturés pour servir d'esclaves dans les mines, des femmes violées, des gamines mutilées... C'est épouvantable. Obliger un homme à voir sa femme se faire violer et enlevée, puis se faire couper les doigts, c'est terrifiant ! Et il ne s'agit pas que de meurtres. On s'attache là à détruire tout le ciment de la civilisation actuelle africaine, axée sur le clan, la famille. Or, depuis le génocide au Rwanda de 1994 et les deux millions de réfugiés hutus arrivés au Kivu - qui se sont eux aussi jetés sur le minerai -, l'Occident et les multinationales qui vivent du coltan se taisent, ne voient rien, n'interviennent pas, ne veulent rien savoir. Le Rwanda est devenu le premier pays exportateur de ces métaux précieux, mais n'en possède aucun sur son sol ! Une manière pour les multinationales de ne pas acheter du minerai " sale " et de s'en laver les mains. Les multinationales sont les coupables. Je savais que le biais d'une fiction me permettrait plus facilement d'évoquer l'implication d'une multinationale dans le conflit, ce dont on ne parle jamais. Or, il y a longtemps, avant de devenir scénariste, j'ai travaillé pour certaines d'entre elles, et dans tous les pays du globe. Une partie de mon job, ce n'était pas de vendre des boutons de culottes à des nudistes, mais plutôt de savoir qui il fallait corrompre... Ce constat nourrit un "vrai" album de fiction, où apparaissent seulement deux personnages réels : le docteur Guy-Bernard Cadière et le docteur Mukwege, de l'hôpital de Panzi, ce fameux havre de paix où peuvent venir se faire "réparer" femmes et enfants. Tout est parti en réalité de mon dentiste, celui-là même qui m'a mis du coltan dans la bouche. Il est ami avec Guy-Bernard Cadière, un chirurgien qui assiste fréquemment le docteur Denis Mukwege. Il maîtrise une technique assez rare de reconstruction, la laparoscopie. Mon dentiste a organisé un dîner pour nous faire rencontrer. Nous sommes très vite devenus copains. Il m'a demandé de faire une BD qui parle de la situation. Mais je n'en ai eu réellement envie que lorsque j'ai pu y faire un travail de fiction, avec, en arrière-plan, le fléau. Guy- Bernard Cadière et Denis Mukwege apparaissent même très peu. La mode en BD est aux biographies, les " BD reportages ". Ce qui m'emmerde. Je ne voulais pas non plus quelque chose de trop didactique, même si comme dans Largo Winch, il faut bien utiliser quelques pages pour expliquer le pourquoi du comment. Je voulais des personnages et un lieu comme l'hôpital de Panzi qui permettent un semblant de happy end, au moins pour certains de mes personnages. Je n'aurais pas pu parler, par exemple, du drame des migrants qui se noient en Méditerranée. Là, je n'ai aucune solution à laquelle m'accrocher. Au Kivu, l'hôpital de Panzi représente une solution, pas générale, pas politique, mais il y a un sauveur, " l'homme qui répare les femmes ". Le docteur Mukwege, qui est de plus en plus présent sur le terrain politique, ne croit plus aux élections qui doivent avoir lieu en décembre prochain, il s'en prend directement à Joseph Kabila... D'après moi, c'est une énorme erreur. Enorme. Je ne sais pas ce qui lui a pris. Mais c'est une erreur majeure. Il a déjà sa tête mise à prix par les bandes qui pillent le Kivu. Si, en plus, il se met à dos l'entourage de Kabila... Attention aussi à sa légitimité. Il est très connu en Europe. Il est docteur honoris causa de plusieurs universités. Mais ce n'est pas le Congo ! Il y a un monde entre les Bakongos de Kinshasa et les ethnies du Kivu, pour ne citer que ceux-là. Et en attendant, le Kivu continue de brûler. J'espère juste que cet album pourra éveiller quelques consciences. Plus peut-être qu'un article de journal. Eveiller l'attention, même si elle ne durera qu'un temps. On sent votre pessimisme revenir à la surface. On le percevait déjà à la fin de votre récit le plus politique jusqu'ici, SOS Bonheur, avec une note très cynique sur l'avenir des révoltes. Parfois, on vous sent à la fois indigné et sans grande empathie... Ai-je de l'empathie pour tous les malheurs du monde ? (Il réfléchit...). Si l'empathie doit être positive, je n'en ai pas. Si l'empathie est négative, alors oui, j'en ai pour nombre de malheurs du monde. Ici, je voudrais que ce soit un succès pour toucher un maximum de gens possible. Qu'est-ce qu'ils en feront ? Rien sans doute, mais que faire ? Surtout si on parle de pays comme la Syrie ou la Libye, des pays que j'ai adoré visiter et que je regrette qu'ils ne soient plus. Il y a un mal être général, planétaire... Mais je suis sans doute un peu fataliste. Un monde qui, en tout cas, a beaucoup changé depuis vos premiers scénarios... Est-ce que l'époque, si complexe, n'est pas plus intéressante aujourd'hui pour le scénariste que vous êtes ? Le monde a évolué, oui, mais je fais comme si je ne m'en apercevais pas. Je n'ai pas acheté de smartphone. Je ne suis pas sur les réseaux. Mais je discute avec nos petits-enfants. Internet et les réseaux sociaux ont vraiment fait basculer la relation entre les gens. Je reste un nostalgique de l'histoire au coin du feu. Et, d'ailleurs, je continue à la perpétuer, avec mes manières qu'on peut considérer comme classiques. Vous ne semblez pas très sensible aux formats de ce qu'on appelle les romans graphiques. Vous auriez pu, ici, multiplier les planches et prendre vos aises. Pour la collection XIII Mystery (NDLR :collection de one-shots attachés à la série XIII , et scénarisés à chaque fois par des auteurs différents. Le dernier tome sortira en octobre prochain, scénarisé par Jean Van Hamme lui-même), j'ai dit à chaque scénariste : " Ces dix pages-là, tu m'en fais cinq. Et ces cinq-là, tu m'en fais deux ! ". Et ils s'en sont trouvés heureux. S'étendre, c'est facile, mais se restreindre, c'est plus difficile. Aujourd'hui, il y a beaucoup d'auteurs qui ont tendance à faire des trucs de 300 pages, dont 200 pourraient être froidement éliminées. Mais ce n'est pas à moi de le leur dire.