Il pleut des milliards, à seaux. Un " déluge monétaire ", dixit l'économiste Bruno Colmant (1), est en train d'inonder une économie sur le flanc, aux urgences pour infection virale grave. Les vannes sont grand ouvertes et c'est la Banque centrale européenne (BCE) qui arrose et régale, soumet les planches à billets à des cadences infernales, pour des montants jusqu'à nouvel ordre illimités. Au diable l'avarice, quel autre remède de cheval que de shooter le malade à la monnaie pour l'anesthésier avant de se résoudre à le faire durablement souffrir, sitôt sorti des soins intensifs. Aux premières loges autour du billard, Pierre Wunsch, gouverneur de la Banque nationale, diagnostique : " Nous sommes aujourd'hui dans la partie facile de la crise. On dépense. La partie difficile se présentera lorsqu'il faudra assainir. "
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Il pleut des milliards, à seaux. Un " déluge monétaire ", dixit l'économiste Bruno Colmant (1), est en train d'inonder une économie sur le flanc, aux urgences pour infection virale grave. Les vannes sont grand ouvertes et c'est la Banque centrale européenne (BCE) qui arrose et régale, soumet les planches à billets à des cadences infernales, pour des montants jusqu'à nouvel ordre illimités. Au diable l'avarice, quel autre remède de cheval que de shooter le malade à la monnaie pour l'anesthésier avant de se résoudre à le faire durablement souffrir, sitôt sorti des soins intensifs. Aux premières loges autour du billard, Pierre Wunsch, gouverneur de la Banque nationale, diagnostique : " Nous sommes aujourd'hui dans la partie facile de la crise. On dépense. La partie difficile se présentera lorsqu'il faudra assainir. " Mais d'abord sauver les meubles. Et surtout ne pas se priver de création monétaire intensive, puisqu'elle laisse de marbre l'un de ses traditionnels compagnons de jeu : l'inflation, cette dépréciation de la monnaie couplée à une envolée des prix, autrefois crainte comme la peste tant elle ne laissait que de mauvais souvenirs sur son passage. Des images défilent : ces brouettes de marks réquisitionnées pour se procurer un pain à coup de milliards, dans une Allemagne en proie à une création monétaire délirante. Hyperinflation allemande tristement célèbre des années 1920, chinoise de 1947-1948, latino-américaine des années 1970-1990. C'était au temps, rapportent les manuels d'histoire monétaire, où une crise hyperinflationniste pouvait surgir d'" un système monétaire centralisé à l'extrême où toute dette est validée par une création de monnaie. La monétisation systématique centralise les risques et les pertes. Elle évite de les révéler aux agents qui devraient les subir " ( La Monnaie. Entre dettes et souveraineté, par Michel Aglietta, Odile Jacob, 2016). On y est, non ? Sauf que, divine surprise, l'engrenage fatal n'est pas au rendez-vous. " La monétisation des dettes publiques ne conduit plus à la taxe inflationniste ", observe l'économiste français Patrick Artus. L'inflation se fait depuis longtemps discrète, jusqu'à quasiment disparaître des radars (voir tableau ci-dessous). Joli pied de nez aux lois de l'économie. " On ne voit plus la logique, ça laisse rêveur. " A 87 ans, Mark Eyskens (CD&V) se souvient du ministre des Finances qu'il fut en 1980, confronté à " une inflation à deux chiffres, 11 ou 12 %. Je lançais des emprunts d'Etat avec un taux d'intérêt à 12 %. " Un vrai cauchemar, " on craignait un scénario digne de la république de Weimar ( NDLR : l'Allemagne de 1919 à 1933, date de l'arrivée au pouvoir d'Hitler). L'inflation avait pour vertu d'alléger le poids de la dette publique mais dans un pays surindexé comme la Belgique, ses effets étaient catastrophiques. " C'était un autre siècle, un autre monde mais il y a de ces traumatismes qui ont la vie dure. " Il existe une telle mythique liée à l'inflation qu'on se demande toujours ce qui se passerait s'il y en avait une. Seulement voilà, il n'y en a pas ! " relève Giuseppe Pagano (UMons). Le spécialiste des finances publiques démonte les ressorts d'un apparent mystère. De un : " Les crises se succèdent à un rythme tel que l'on vit depuis plus d'une décennie dans un état de crise permanent, d'une longueur inédite. La sortie de la crise financière de 2008 ne date que de 2015 et, cinq ans plus tard, on replonge déjà. Or, toute situation de crise calme les ardeurs inflationnistes puisqu'elle signifie diminution de la consommation et des investissements. " De deux : " La mondialisation des échanges exerce une pression à la baisse sur les prix dans les pays riches qui importent massivement des produits provenant de pays à bas salaires et à bas coûts. " De trois : " Les prix des produits énergétiques ont tendance à se stabiliser, voire à diminuer sur quinze à vingt ans. " Inflation pétrolière réduite à néant, faible demande, importation massive de made in China : tout concourt à ce que les prix végètent. Mark Eyskens ajoute un témoignage personnel au tableau : " La consommation digitale croissante. Mes onze petits-enfants achètent de plus en plus en ligne, un marché qui tire les prix vers le bas. " L'inflation mise au pas, qui s'en plaindra ? Pointée en Belgique à 1 % au premier trimestre 2020, elle était au plus bas depuis 2015 en avril dernier, pronostiquée en légère hausse (+1,1%) en 2021 par le Fonds monétaire international (FMI). Même le Covid-19 n'a pas eu le don de fouetter les prix, si ce n'est ceux des produits alimentaires. Pas de quoi mettre l'Observatoire des prix en état d'alerte, ni le gouvernement en capacité de fixer des prix maxima pour des biens essentiels : fin mai, le PS n'a pas trouvé au Parlement une majorité pour le suivre dans ce réflexe de précaution. La cote d'alerte est loin d'être en vue. " On considère qu'il y a stabilité des prix quand l'inflation est proche de 2 % ", poursuit Giuseppe Pagano. Du coup, on en vient à souhaiter qu'elle reprenne de la vigueur. " C'est pour tenter de contrer la tendance structurelle au ralentissement de la hausse des prix que la Banque centrale européenne diminue les taux d'intérêt et injecte tant de liquidités. " Beaucoup, passionnément, à la folie ? " La BCE n'agit pas de manière déconnectée de la réalité économique, ses dirigeants ne sont pas de dangereux anarchistes ou des syndicalistes " mais des hommes et de rares femmes (dont la présidente, Christine Lagarde) guidés par le sens des priorités : relancer à tout prix la demande. Mais aussi écarter un autre spectre jugé plus proche et plus mortel : la déflation, une chute de la production accompagnée d'une baisse des prix, qui viendrait ajouter de la dépression à la dépression. " A choisir entre deux maux, mieux vaut une certaine inflation qu'une vraie déflation ", observe Giuseppe Pagano. Par tribunes ou propos dans la presse interposés, les économistes aiment jouer au docteur. " Bien entendu, si on finance tous les déficits budgétaires année après année par de l'émission de monnaie, cela pourrait entraîner de l'hyperinflation, c'est une leçon de l'histoire ", confiait il y a peu Paul De Grauwe à L'Echo, mais " la crise est historique, existentielle même. Il faut employer tous les moyens dont on dispose afin d'éviter qu'elle entraîne une augmentation de la dette qui rendrait cette dernière insoutenable pour certains pays. Alors oui, il y aura peut-être de l'inflation pendant un certain temps. J'ai calculé que l'on pourrait connaître une hausse des prix de 4 à 5 % pendant trois, quatre ou cinq ans. Est-ce si dramatique que cela ? Je ne le pense pas. " De toute façon, le professeur Pagano n'en doute pas, " les faucons de la politique monétaire veillent au grain et si l'inflation devait repasser au-dessus du seuil des 2 %, il est fort probable que la pression serait très forte pour abandonner ou infléchir fondamentalement le cap actuel. " Adieu les taux d'intérêts bas, bonjour la facture de l'endettement public. C'est que la formule a aussi ses sceptiques qu'effraie l'usage intensif de la planche à billets, cette machine à fabriquer de l' " inflation différée ", met en garde Christian Leysen, homme d'affaires et député fédéral Open VLD. L'économiste Geert Noels, lui, vient d'avoir des mots durs envers l'énorme coup de pouce monétaire en cours, dont se félicitent surtout les Bourses. " Plus la BCE injecte de l'argent dans le système pour créer de l'inflation, plus elle crée de la déflation dans l'économie réelle. Au même moment, on crée de l'inflation dans l'économie financière. Ces bulles finissent par se transformer en risques systémiques que la Banque centrale a précisément pour mission d'anticiper et d'éviter. Mais quid si la BCE est elle-même la cause de ces risques ? Un pompier pyromane, qui allume des incendies de plus en plus violents, et qui met en oeuvre des moyens de plus en plus importants pour les maîtriser ? " Rudy De Winne, expert en finance comportementale (UCLouvain), confirme : " Les marchés financiers ont récupéré pratiquement tout ce qu'ils avaient perdu en mars, et ce d'une façon incroyablement rapide. Ce retour un peu précipité à la normale occulte des risques toujours présents. " Il s'installe ainsi comme une douce euphorie au milieu de cet argent qui coule à flot. " Les appréhensions traditionnellement liées aux politiques d'expansion monétaire et budgétaire ne se réalisent pas. C'est évidemment une très bonne nouvelle ", confie l'économiste Etienne de Callataÿ. La moins bonne, " c'est qu'on en vient à se dire qu'on pourra trouver des milliards pour tout. Que si cela a été possible pour gérer la crise du coronavirus, on peut parfaitement en mobiliser pour financer des tas de bonnes causes : le climat, le vieillissement, les universités, une armée européenne, la justice. " Effet pervers de l'accoutumance : " Cette manne financière mise à la disposition des décideurs politiques, c'est le pied. Mais elle n'aura qu'un temps ", prolonge Rudy De Winne, " une certaine illusion de "l'argent facile" pourrait gagner le commun des mortels. Bien qu'il ne soit sans doute pas dupe de ce qui l'attend, il risque d'avoir du mal à comprendre qu'après les milliards versés à titre de soutien viendront les millions qui seront réclamés à titre d'économies. Il est plus difficile de retirer que de donner un ballon d'oxygène. " Il faudra bien du talent pour expliquer que ce qui était possible hier ne l'est plus aujourd'hui. Que le " y a qu'à faire tourner la planche à billets " n'est plus qu'une très mauvaise idée. A qui reviendra le triste privilège de siffler la fin de la récré ? Etienne de Callataÿ a sa petite idée : " Une sanction des marchés financiers ou un rappel à l'ordre d'une organisation internationale comme la Commission européenne. " Le retour aux grands classiques.