Un frère inconnu au bataillon de l'oligarque kazakh Patokh Chodiev, un bras droit de Stéphane Moreau chez Nethys, le roi du porno européen sur le Web, deux médecins et une architecte actifs en région liégeoise, un mystérieux Ouzbek et un Hollandais " volant " épinglés dans les Panama Papers, mais aussi des sociétés écrans établies aux îles Vierges et à Chypre... Dans une enquête conjointe, Le Vif/L'Express et Le Soir révèlent que cet attelage atypique a investi, en 2015, quelque deux millions d'euros au Luxembourg, dans un spectacle destiné à promouvoir l'image de la principauté de Monaco dans le monde entier. Une partie des fonds a été " rabattue " par un discret juriste de Liège, proche des producteurs belges du spectacle, et qui s'avère être un pion central du clan Chodiev au Grand-Duché. Son nom apparaît aux manettes d'une galaxie de 28 sociétés luxembourgeoises dans lesquelles Patokh Chodiev, ses enfants, son frère ou ses neveux ont, ou ont eu, des intérêts ces quinze dernières années.
...

Un frère inconnu au bataillon de l'oligarque kazakh Patokh Chodiev, un bras droit de Stéphane Moreau chez Nethys, le roi du porno européen sur le Web, deux médecins et une architecte actifs en région liégeoise, un mystérieux Ouzbek et un Hollandais " volant " épinglés dans les Panama Papers, mais aussi des sociétés écrans établies aux îles Vierges et à Chypre... Dans une enquête conjointe, Le Vif/L'Express et Le Soir révèlent que cet attelage atypique a investi, en 2015, quelque deux millions d'euros au Luxembourg, dans un spectacle destiné à promouvoir l'image de la principauté de Monaco dans le monde entier. Une partie des fonds a été " rabattue " par un discret juriste de Liège, proche des producteurs belges du spectacle, et qui s'avère être un pion central du clan Chodiev au Grand-Duché. Son nom apparaît aux manettes d'une galaxie de 28 sociétés luxembourgeoises dans lesquelles Patokh Chodiev, ses enfants, son frère ou ses neveux ont, ou ont eu, des intérêts ces quinze dernières années. " Ce projet de spectacle est séduisant, car il va raconter Monaco autrement. Il sera inspiré de nos valeurs, notamment en matière de sport et de culture, mais aussi des engagements humanitaires et environnementaux de la Principauté. " L'enthousiasme du prince Albert II était palpable, le 21 novembre 2014, au Yacht Club de Monaco, où la presse internationale avait été convoquée pour le lancement du projet Monaco ou les amants du Rocher, un spectacle mêlant danse, théâtre, acrobaties et cirque, budgété à 8 millions d'euros. Il faut dire que la famille princière avait été traumatisée par le Grace de Monaco du réalisateur Olivier Dahan. Ce film à gros budget, présenté au festival de Cannes quelques mois plus tôt, racontait l'histoire des Grimaldi truffée d'inventions et d'erreurs historiques. Alors, quand deux producteurs belges, Bernard Olivier (Aznavour, Lara Fabian, Elton John...) et Alain Dierckx (Patricia Kaas, Renaud, Garou, Sardou...) s'associent à l'organisateur d'événements monégasque Salim Zeghdar pour monter un spectacle " positif " sur le Rocher, le prince saute sur l'occasion pour laver l'affront fait à sa lignée. Et se mue en ambassadeur du spectacle. Fin avril 2015, il se rend à Montréal pour y découvrir les premières répétitions et rencontrer à nouveau la presse. Il y est accueilli par le chanteur Garou, qui doit assurer la narration de ce show produit par le cirque Eloize, une compagnie canadienne inspirée du Cirque du Soleil. Cette visite princière à Montréal, plus publicitaire que diplomatique, sera immortalisée par une équipe de Place royale (RTL-TVI). Deux semaines plus tard, le 15 mai 2015, le financement du spectacle se boucle dans le bureau feutré d'une notaire d'Esch-sur-Alzette, au Grand-Duché. Le capital de la société MS Investment sca, qui porte la part " belge " du financement, passe de deux à quatre millions d'euros (les deux premiers millions avaient été injectés en août 2014 par des actionnaires dont l'identité n'a jamais été déclarée au registre des sociétés). Le même jour, dans ce même bureau, ces quatre millions sont injectés dans une filiale, Monaco Tours SA, qui a pour objet l'" organisation d'événements et de spectacles ". Celle-ci reçoit également un apport en nature provenant d'une société monégasque de Salim Zeghdar : les droits d'exploitation du spectacle pour l'Europe et l'Asie, évalués à 4,2 millions d'euros. Bingo, le budget du show est réuni. Le spectacle est censé devenir une " vache à lait " pour les investisseurs. La première est programmée le 1er octobre 2015 au Zénith de Paris, salle que le show doit squatter six semaines avant de partir en tournée mondiale. D'abord en France et en Europe, avec une étape à Bruxelles, au Palais 12 du Heysel fin décembre 2015. Ensuite en Asie et en Amérique du Nord, via Macao et Las Vegas, jusqu'en 2018. Pas moins de 120 dates sont prévues, 500 000 spectateurs attendus... Un discret juriste, né en 1967 et domicilié à Trooz (Province de Liège), a contribué à " rabattre " une brochette d'investisseurs atypiques pour financer ce spectacle - nous y reviendrons. Il travaille quelques jours par semaine dans une fiduciaire à la façade défraîchie, dans un quartier résidentiel de Luxembourg. Hervé Poncin, c'est son nom, est proche des deux producteurs belges du show, Alain Dierckx (1967, de Beaufays) et Bernard Olivier (1965, d'Esneux). Les trois hommes proviennent du même terroir et sont de la même génération. On les retrouve administrateurs de plusieurs boîtes au Luxembourg et en Belgique. Ils sont tous trois personnellement impliqués dans la création des sociétés grand-ducales destinées à financer le spectacle " monégasque ". Un business auquel Hervé Poncin veut croire : il a placé au moins 120 000 euros dans le projet et rameuté un investisseur qui y a injecté un demi-million : Raup Chodiev (aussi orthographié Shadiev). Raup Chodiev (1958) est ingénieur. Il est le petit dernier d'une fratrie de sept dont Patokh Chodiev (1953) est le numéro six. C'est la première fois que l'existence de ce frère de l'oligarque est rendue publique. Les deux frangins semblent pourtant très proches. Pendant une quinzaine d'années, Raup a été domicilié chez Patokh, avenue du Manoir, 101, à Waterloo. En 1998 déjà, on retrouve Raup au conseil d'administration de l'International Financial Bank Limited, une discrète banque offshore créée aux îles Cook par le " trio kazakh " (Patokh Chodiev, Alijan Ibragimov et Alexander Machkevitch). Une banque dont l'existence fut révélée lors du scandale des OffshoreLeaks en 2013, et qui pouvait permettre de rendre tout blanchiment d'argent indétectable. Rappelons que la légitimité de la fortune initiale de Patokh Chodiev, bâtie dans les années 1990 dans un Kazakhstan à peine indépendant, a toujours été contestée. Hervé Poncin est lié aux deux frères Chodiev depuis une quinzaine d'années. Il est devenu leur homme de confiance. Celui des montages financiers luxembourgeois. Celui qui réserve les noms de domaine privés, comme shadievfamily.net. Le juriste cultive une discrétion extrême : il n'a aucun site Web professionnel, est absent de tout réseau social et de l'annuaire. Aucune photo, aucun numéro de téléphone, aucune adresse mail n'est disponible en ligne. Juste quelques maigres traces qu'il doit légalement laisser dans les registres officiels de sociétés en Belgique, en Suisse, au Luxembourg, à Chypre, au Royaume-Uni... En Belgique, Hervé Poncin et Raup Chodiev sont administrateurs de Magellan Consulting, créée en 2000, et active dans la " recherche-développement en biotechnologie ", selon son code TVA. En 2014, Poncin devient administrateur d'INA Invest et Belital Development, aux côtés de Marguerite Zeltman, l'ex-secrétaire particulière de Patokh Chodiev. Lors de l'audition de Zeltman devant la commission Kazakhgate, le 27 janvier dernier, le nom de Poncin est cité. Il démissionne le jour même de ces deux mandats et se fait remplacer par son frère Pierre (1973), qu'il avait déjà placé un an plus tôt dans Musana Corporation, la coquille qui détient la villa de Chodiev à Waterloo. Au Grand-Duché, cette pudeur s'estompe. Au Mémorial, le journal officiel, Hervé Poncin apparaît clairement comme l'homme du clan Chodiev. Son nom émerge dans 23 sociétés où il est associé à Patokh (8), à Raup (4), aux enfants de Patokh (5) ou à ses neveux (6). Il apparaît en outre dans des sociétés liées au trio kazakh (2), à Ibragimov (2) et à Machkevitch (1). Soit dans 28 sociétés au total, dont plusieurs ont été radiées. Mais revenons dans le bureau feutré de notre notaire luxembourgeoise, ce fameux 15 mai 2015, lorsqu'il est acté qu'une pittoresque brochette d'actionnaires injecte deux millions d'euros dans MS Investment. Outre Raup Chodiev et son demi-million, on y trouve Marc Beyens, bras droit " international " de Stéphane Moreau chez Nethys, éjecté d'Ogeo Fund par la FSMA en 2014 pour malversations, et dont le parquet général de Liège demande aujourd'hui le renvoi en correctionnelle. On y croise également le Belge Patrice Macar (via PM Equity), fondateur du site SexyAvenue.com, leader européen de l'Internet " pour adultes ", qui a fait fortune en vendant des sextoys et des sessions de webcam porno. Puis, il y a un mystérieux Ouzbek de Tashkent et un Hollandais actionnaire d'une société de maintenance d'avions à Schiphol, tous deux épinglés dans les Panama Papers. Que font sur cette liste un gynécologue, une dermatologue et une architecte actifs en région liégeoise ? Tous ces gens, ce jour-là, ont investi 49 500 euros dans le spectacle. Hervé Poncin, lui, apparaît sous son nom (99 000 euros) mais aussi en tant qu'administrateur de Cyprus Mars Production, une offshore chypriote (49 500 euros). Mais le grand point d'interrogation, c'est Endayia Limited. Qui se cache derrière cette société écran domiciliée aux îles Vierges britanniques, qui a investi près d'un million d'euros dans le show cher à Albert II de Monaco ? Cette offshore est doublement liée à Keimpe Reitsma, homme de paille de l'oligarque ukrainien Yuriy Ivanyushchenko, accusé par Kiev d'enrichissement illicite et recherché, jusqu'en 2016, par Interpol. Conseiller fiscal hollandais basé au Luxembourg, Reitsma dirige, depuis 2010, la filiale grand-ducale de TotalServe, un groupe international actif dans la planification fiscale. Or, Endayia est domiciliée aux îles Vierges dans le bureau de la filiale locale de TotalServe. Ensuite, Endayia et Reitsma, son épouse et ses trois enfants, sont actionnaires de Go Find It, un développeur de technologies mobiles pour l'hôtellerie basé au Luxembourg. Endayia (10 %) et la famille Reitsma (6 %) figurent parmi les principaux actionnaires de la boîte, derrière son fondateur (51 %). Mais rien ne permet d'affirmer que Reitsma ou Ivanyushchenko contrôlent Endayia. C'est toute la magie de l'offshore. Celle du show, elle, n'a pas opéré. La tournée inaugurale du spectacle Monaco ou les amants du Rocher a discrètement été annulée en août 2015, à six semaines de la première prévue au Zénith de Paris, faute de réservations suffisantes...