Ce n'est pas propre à la Belgique. La formation d'une majorité gouvernementale, a fortiori dans les pays à scrutin proportionnel, est devenue un incroyable casse-tête, démontrant les limites de notre système représentatif actuel. Les 541 jours qui ont séparé la démission de l'équipe Leterme II et la formation du gouvernement Di Rupo sont restés dans tous les esprits, même au-delà de nos frontières, comme l'annonce d'une fin de régime. Depuis lors, l'Irlande du Nord a battu ce funeste record. Et d'autres pays - Espagne, Italie, Israël... - ont récemment montré d'énormes signes de fatigue démocratique dans les interminables et douloureuses tractations pour réunir des partis politiques autour d'un projet commun.

Chez nous, sept informateurs se sont déjà cassé les dents, depuis le scrutin du 26 mai dernier, pour tenter de dégager un semblant de consensus fédéral. Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens viennent de rendre leur tablier. Le vice-Premier CD&V Koen Geens est désormais à la barre, sans titre - ni informateur ni formateur - juste chargé de mission. Va-t-il y parvenir, lui qui veut une coalition avec une majorité en Flandre, comprenez la N-VA dont le PS dit ne pas vouloir du tout ? Et s'il échoue, qui sera le neuvième informateur ou chargé de mission ?

Paralysie de l'échiquier

Le jeu de dupes des partis favoris pour participer à un gouvernement n'en finit pas. Au final, c'est le citoyen-électeur qui trinque, lassé par ce vaudeville ennuyeux où l'on feint de ne pas vouloir se parler tout en se voyant en catimini, où l'on tend des bras peu sincères pour ensuite pointer du doigt celui qui résiste à cette ouverture, où l'on ne veut pas prendre le risque de décider avec qui convoler sans avoir testé jusqu'à l'épuisement tous les prétendants, etc. Etc.

Il est clair que l'échiquier belge est plus paralysé que jamais par une frontière linguistique qui, davantage qu'avant, est également politique, voire sociologique. Mais quoi ! Va-t-on pour autant dépasser sans honte les 541 jours (on en est à 410, depuis la chute de Michel 1er), attendre que les uns et les autres mettent leur propre intérêt un peu de côté pour se consacrer à celui du pays ou risquer de nouvelles élections qui feraient le jeu du Vlaams Belang ? A moins que...

Dans Le Vif/L'Express du 28 novembre dernier, l'écrivain belge et co-fondateur du G1000 David Van Reybrouck évoquait la possibilité d'un tirage au sort de citoyens aussi pour la formation d'un gouvernement fédéral. "Des panels citoyens trancheraient les points sur lesquels les partis achoppent le plus. Paul Magnette (Ndlr : alors informateur) devrait y penser, lui qui veut mettre à l'ordre du jour le remplacement du Sénat par une participation citoyenne", nous expliquait l'auteur du "Plaidoyer pour un populisme" (éd. Samsa). La plupart des politiques trouvent certainement l'idée biscornue.

Juridiquement possible

Pourtant, sur le plan juridique, elle est tout à fait envisageable. Renseignement pris auprès de constitutionnalistes, le jeu de la formation d'un gouvernement est très ouvert sur le plan formel. En effet, l'article de la Constitution permettant au Roi de nommer et révoquer les ministres implique que le Roi contribue aussi à la formation du gouvernement en jouant le rôle d'arbitre. Mais c'est implicite, ce n'est pas inscrit tel quel dans le texte. La formation d'un gouvernement relève dès lors des usages politiques. On peut donc tout imaginer pour le mettre en place, y compris, par exemple, un panel de citoyens tirés au sort, sur une base volontaire, un peu comme cela se passe en Communauté germanophone pour l'Assemblée citoyenne mise en place en septembre dernier.

Sur la faisabilité politique, cela semble évidemment plus délicat, mais on pourrait songer à une table ronde réunissant des citoyens et des représentants des partis pour tenter de dégager un consensus sur les dossiers les plus sensibles : sécurité sociale, migration, fiscalité... Ce genre de panel a déjà fait ses preuves, au niveau local, dans d'autres pays pour régler des questions épineuses. Cela fonctionne plutôt bien car les citoyens tirés au sort ne doivent pas se livrer à des guéguerres électorales et ni subir la pression des lobbies.

Les politiques ne seraient pas mis de côté puisqu'autour de la table, ils se dédouaneraient des mesures difficiles à prendre en se retranchant derrière le consensus dégagé par le panel, puis reprendraient la main, seuls, pour peaufiner les points techniques et les détails budgétaires avant d'investir les cabinets ministériels. Pourquoi des citoyens venant des deux côtés de la frontière linguistique ne réussiraient pas là où les politiques échouent ? Les divisions et désaccords profonds seraient-ils plus grands entre les premiers qu'entre les seconds ? Fameux pari. Mais pourquoi pas ? Vraiment saugrenu ?

Cela aurait, par ailleurs, l'avantage de rendre les tractations pour la formation d'un gouvernement plus transparentes. L'éventuelle réussite d'un tel panel résonnerait comme un aveu d'échec du politique. Mais cela pourrait aussi apparaître comme un succès démocratique permettant de réconcilier les citoyens et les élus, entre lesquels le fossé ne cesse de s'agrandir, avec le fonctionnement institutionnel actuel. Surtout, la légitimité des options prises pour l'avenir de la Belgique, quelles qu'elles soient, serait plus grande aux yeux de tous. Rêvons un peu...

Ce n'est pas propre à la Belgique. La formation d'une majorité gouvernementale, a fortiori dans les pays à scrutin proportionnel, est devenue un incroyable casse-tête, démontrant les limites de notre système représentatif actuel. Les 541 jours qui ont séparé la démission de l'équipe Leterme II et la formation du gouvernement Di Rupo sont restés dans tous les esprits, même au-delà de nos frontières, comme l'annonce d'une fin de régime. Depuis lors, l'Irlande du Nord a battu ce funeste record. Et d'autres pays - Espagne, Italie, Israël... - ont récemment montré d'énormes signes de fatigue démocratique dans les interminables et douloureuses tractations pour réunir des partis politiques autour d'un projet commun.Chez nous, sept informateurs se sont déjà cassé les dents, depuis le scrutin du 26 mai dernier, pour tenter de dégager un semblant de consensus fédéral. Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens viennent de rendre leur tablier. Le vice-Premier CD&V Koen Geens est désormais à la barre, sans titre - ni informateur ni formateur - juste chargé de mission. Va-t-il y parvenir, lui qui veut une coalition avec une majorité en Flandre, comprenez la N-VA dont le PS dit ne pas vouloir du tout ? Et s'il échoue, qui sera le neuvième informateur ou chargé de mission ? Paralysie de l'échiquierLe jeu de dupes des partis favoris pour participer à un gouvernement n'en finit pas. Au final, c'est le citoyen-électeur qui trinque, lassé par ce vaudeville ennuyeux où l'on feint de ne pas vouloir se parler tout en se voyant en catimini, où l'on tend des bras peu sincères pour ensuite pointer du doigt celui qui résiste à cette ouverture, où l'on ne veut pas prendre le risque de décider avec qui convoler sans avoir testé jusqu'à l'épuisement tous les prétendants, etc. Etc. Il est clair que l'échiquier belge est plus paralysé que jamais par une frontière linguistique qui, davantage qu'avant, est également politique, voire sociologique. Mais quoi ! Va-t-on pour autant dépasser sans honte les 541 jours (on en est à 410, depuis la chute de Michel 1er), attendre que les uns et les autres mettent leur propre intérêt un peu de côté pour se consacrer à celui du pays ou risquer de nouvelles élections qui feraient le jeu du Vlaams Belang ? A moins que...Dans Le Vif/L'Express du 28 novembre dernier, l'écrivain belge et co-fondateur du G1000 David Van Reybrouck évoquait la possibilité d'un tirage au sort de citoyens aussi pour la formation d'un gouvernement fédéral. "Des panels citoyens trancheraient les points sur lesquels les partis achoppent le plus. Paul Magnette (Ndlr : alors informateur) devrait y penser, lui qui veut mettre à l'ordre du jour le remplacement du Sénat par une participation citoyenne", nous expliquait l'auteur du "Plaidoyer pour un populisme" (éd. Samsa). La plupart des politiques trouvent certainement l'idée biscornue.Juridiquement possiblePourtant, sur le plan juridique, elle est tout à fait envisageable. Renseignement pris auprès de constitutionnalistes, le jeu de la formation d'un gouvernement est très ouvert sur le plan formel. En effet, l'article de la Constitution permettant au Roi de nommer et révoquer les ministres implique que le Roi contribue aussi à la formation du gouvernement en jouant le rôle d'arbitre. Mais c'est implicite, ce n'est pas inscrit tel quel dans le texte. La formation d'un gouvernement relève dès lors des usages politiques. On peut donc tout imaginer pour le mettre en place, y compris, par exemple, un panel de citoyens tirés au sort, sur une base volontaire, un peu comme cela se passe en Communauté germanophone pour l'Assemblée citoyenne mise en place en septembre dernier.Sur la faisabilité politique, cela semble évidemment plus délicat, mais on pourrait songer à une table ronde réunissant des citoyens et des représentants des partis pour tenter de dégager un consensus sur les dossiers les plus sensibles : sécurité sociale, migration, fiscalité... Ce genre de panel a déjà fait ses preuves, au niveau local, dans d'autres pays pour régler des questions épineuses. Cela fonctionne plutôt bien car les citoyens tirés au sort ne doivent pas se livrer à des guéguerres électorales et ni subir la pression des lobbies. Les politiques ne seraient pas mis de côté puisqu'autour de la table, ils se dédouaneraient des mesures difficiles à prendre en se retranchant derrière le consensus dégagé par le panel, puis reprendraient la main, seuls, pour peaufiner les points techniques et les détails budgétaires avant d'investir les cabinets ministériels. Pourquoi des citoyens venant des deux côtés de la frontière linguistique ne réussiraient pas là où les politiques échouent ? Les divisions et désaccords profonds seraient-ils plus grands entre les premiers qu'entre les seconds ? Fameux pari. Mais pourquoi pas ? Vraiment saugrenu ? Cela aurait, par ailleurs, l'avantage de rendre les tractations pour la formation d'un gouvernement plus transparentes. L'éventuelle réussite d'un tel panel résonnerait comme un aveu d'échec du politique. Mais cela pourrait aussi apparaître comme un succès démocratique permettant de réconcilier les citoyens et les élus, entre lesquels le fossé ne cesse de s'agrandir, avec le fonctionnement institutionnel actuel. Surtout, la légitimité des options prises pour l'avenir de la Belgique, quelles qu'elles soient, serait plus grande aux yeux de tous. Rêvons un peu...