Ce qu'on entend: "Si les hôpitaux saturent, c'est le résultat d'un désinvestissement public." Pourquoi c'est plus compliqué.
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Les autorités politiques, dont l'ex-Première ministre Sophie Wilmès (MR), seraient responsables du stress que vit, aujourd'hui, le système de santé, incapable d'absorber les malades de la Covid-19. Sur les réseaux sociaux, on les accuse ainsi de fermer des lits, et ce n'est pas faux. Depuis 1990, quelque 12 000 lits aigus (il s'agit de lits curatifs, par opposition aux lits destinés aux maladies chroniques) ont été supprimés sur le territoire belge. En cause : non pas une coupe budgétaire, mais une durée d'hospitalisation qui s'est fortement réduite, en raison d'une meilleure qualité de soins, liée à la qualité de la formation médicale et à l'apport de la technologie. Dans le même temps, on a augmenté le nombre de lits chroniques (la gériatrie, la revalidation...) de l'ordre de 6 000 lits. Résultat : en Belgique, on compte 103 hôpitaux généraux répartis sur 197 sites ; 34 962 lits aigus destinés à des séjours courts, c'est-àdire ne demandant pas un traitement de longue durée contre 46 262 en 1990 ; et 13 000 lits chroniques contre un peu plus de 7 000 en 1990. Lorsque l'on observe les taux d'occupation des lits, ils oscillent entre 60 % à 80 %. Cela signifie qu'habituellement, il ne manque pas de lits hospitaliers en Belgique. Ensuite, un rappel de chiffres que Le Vif/L'Express avait déjà livré. Celui-ci permet une comparaison avec d'autres pays, notamment nos voisins. Les hôpitaux belges sont ainsi dotés de quelque 2 000 lits de soins intensifs sur tout le territoire. Cette capacité hospitalière s'avère l'une des meilleures d'Europe. Selon une étude internationale, menée en 2012 et toujours à propos, on comptait en Europe 11,5 lits de réanimation pour 100 000 habitants. En Belgique, on en dénombre 15,9, c'est-à-dire l'un des scores les plus élevés des pays de l'OCDE, après l'Allemagne (29,2), le Luxembourg (24,8), l'Autriche (21,8) - des taux d'équipement deux fois plus élevés qu'en Italie (12,5, soit 5 100 lits en temps normal, portés à 7 500 avec la crise) et en France (11,6, équivalent à 5 500 lits). Dans la dernière livraison du "Panorama de la santé" de l'OCDE, publié début mars, la Belgique figure également au-dessus de la moyenne de l'OCDE : son taux d'équipement est de 5,7 lits aigus pour 1 000 habitants, contre 4,7 dans les pays de l'organisation. En France, il est de 5,8, et de 8 en Allemagne. Quant à l'Italie, il s'élève à 3,2 lits. Ce pays se situe dans la même fourchette que les Pays-Bas (3,3) et l'Espagne (3). "On dispose donc d'une capacité d'accueil importante, et on peut en avoir d'autres", fait valoir le docteur Alain De Wever, professeur émérite à l'ULB et spécialiste en économie de la santé. Ainsi, le 2 novembre, les hôpitaux sont passés en phase 2B du plan d'urgence hospitalière. Concrètement, 60 % des lits intensifs sont réservés aux malades Covid-19, soit 1 200. En outre, 800 lits intensifs supplémentaires doivent être ouverts. D'où vient alors ce sentiment de chaos, ce stress que vivent les hôpitaux ? C'est que les chiffres livrés, ici, sont une capacité théorique. Au-delà des statistiques, c'est l'état des lieux sur le terrain qui dira si les patients pourront être pris en charge. Or, à chaque automne, les hôpitaux sont plus occupés : plus de pneumonies et d'accidents de la route font un peu tanguer le navire des hôpitaux. C'est un schéma classique. Mais, cette fois, ça ne va pas tanguer, ça sera plutôt la tempête, car la situation diffère des automnes et hivers précédents. Le hic : il faut gérer une double crise, les patients Covid mais pas que. Il faut aussi gérer une pénurie structurelle de personnel infirmier, qui touche tous les pays occidentaux, c'est-à-dire, selon le docteur Yves Van Laethem, infectiologue au CHU Saint-Pierre et porte-parole interfédéral, "du personnel assez jeune et à niveau". La prise en charge d'un patient en soins intensifs exige, par exemple, trois infirmiers. La question brûlante, c'est comment faire face à la durée d'hospitalisation. Un patient souffrant d'une pneumonie peut sortir après quelques jours, mais les malades en détresse respiratoire aiguë doivent être hospitalisés pendant deux à trois semaines. Un risque d'embolisation du système serait possible. Une pénurie chronique aggravée actuellement par les arrêts maladies ou les quarantaines liés au coronavirus - une moyenne de 20 % au sein des établissements hospitaliers - et par un recrutement impossible : en raison d'un allongement du cursus de trois à quatre ans, très peu d'infirmiers ont été diplômés en 2020. > Covid : premiers signes d'une diminution des nouvelles hospitalisationsEn conclusion, "ce n'est pas parce qu'on a fermé des lits aigus qu'on ne peut pas soigner des patients Covid-19, avance Yves Van Laethem. La réalité, c'est qu'aucun système hospitalier ne peut absorber quotidiennement 4 % de ses capacités en lits". Alors qu'une pénurie de matériel n'est pas tout à fait écartée, entre autres en oxygène et en dispositif de circulation extracorporelle, où une machine oxygène le sang avant qu'il ne soit réinjecté (les appareils dits Emco).