Ce qu'on entend: "Il faut laisser circuler le virus, comme l'a fait la Suède, qui n'enregistre d'ailleurs plus de décès liés à la Covid" Pourquoi c'est faux.
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Le royaume suédois a-t-il vraiment fait différemment du reste du monde ? Ce qui est indéniable, c'est qu'on y a imposé des restrictions moins drastiques. On y a interdit les rassemblements de plus de 50 personnes (l'une des jauges les plus sévères en Europe, tout de même), suspendu les visites dans les maisons de retraite, fermé les lycées et les universités ainsi que les boîtes de nuit, limité les places dans les trains ; mais la plupart des lieux publics (bibliothèques, restaurants, salons de coiffure, clubs sportifs...) sont restés ouverts. Et ce sans masque, qui n'est pas recommandé par les autorités sanitaires. Pas de confinement généralisé, donc, peu de mesures coercitives mais un quotidien adapté : distance sociale, confinement des sujets infectés, recours massif au télétravail jusqu'au 31 décembre. Arguant que la pandémie était "un marathon et pas un sprint", la Suède a privilégié les recommandations aux interdictions, jugées moins facilement acceptables sur la durée. En gros, selon son épidémiologiste en chef, Anders Tegnell, "une stratégie durable de limitation des contacts sociaux". Résultat : partout, Stockholm suscitait l'envie, quand les Européens confinés regardaient, ce printemps, les Suédois prendre des verres aux terrasses.Pourtant, les chiffres ne sont pas meilleurs et la Suède reste le 11e pays le plus touché au monde. Au total, selon l'université John Hopkins, 117 913 contaminations et 5 927 décès (soit 58 pour 100 000 habitants) ont été enregistrés depuis le début de l'épidémie, soit plus qu'en France (51) et surtout bien davantage que chez ses voisins norvégien (5), danois (12) et finlandais (6) qui ont imposé un confinement strict. Une trentaine de patients sont soignés en réanimation (contre près de 600 en avril) et, depuis le 20 août, un à deux décès journaliers, en moyenne, sont constatés. Malgré l'arrivée de la deuxième vague, la méthode restera la même, avec quelques nouvelles restrictions au niveau local. Alors, au regard des statistiques, cette stratégie de non-confinement et d'immunité collective qui ne dirait pas son nom est-elle une réussite ? En réalité, et contrairement à une idée très répandue, il n'y a pas de "laisser-faire suédois". Par exemple, l'Agence de la santé publique envisage de rétablir la recommandation, en place jusqu'à début juin, dissuadant les Suédois de voyager à plus de deux heures de chez eux en voiture. Anders Tegnell a également préparé ses concitoyens à un réveillon de Noël en comité restreint. Pas de grandes fêtes de famille, ni de repas d'entreprise. Mardi 20 octobre, il a aussi demandé aux étudiants de renoncer aux fêtes d'Halloween. En outre, la Suède n'a jamais misé sur l'immunité de groupe, soit laisser circuler le virus jusqu'à ce qu'un certain pourcentage de la population le contracte et développe des anticorps. Calculé en fonction du taux de transmission de la maladie, ce chiffre indique quel pourcentage de la population doit être immunisé pour que l'épidémie s'arrête d'elle-même. Il est estimé entre 60 % et 70 % pour la Covid-19. En juin, selon Anders Tegnell, la Suède était à 6,1 % et Stockholm à moins de 30 %, selon le relevé de l'Agence de santé publique. Dès le départ, le Premier ministre Stefan Löfven a fixé deux priorités : sauvegarder les capacités hospitalières et protéger les plus fragiles. Le système de santé a tenu bon. Pour faire face à l'afflux de patients, le nombre de lits en réanimation - 526 début février - a dû être multiplié par deux au pic de l'épidémie, ce qui a permis au pays de toujours conserver une marge de lits non utilisés. Malgré tout, la Suède, comme ailleurs en Europe, a échoué à protéger ses aînés. Plus de la moitié des morts résidait dans une maison de repos. Selon l'Institut de la statistique (SCB), le premier semestre 2020, avec une surmortalité de 10 %, a été le plus meurtrier depuis 1869. Les populations immigrées ont également été très touchées. "Il faut faire attention à ce que l'on retient du modèle suédois", souligne pour Le Vif/ L'Express Olivier Borraz, directeur de recherche au CNRS et à la tête du Centre de sociologie des organisations, spécialiste de la question des risques et des crises. Là-bas aussi, on a tardé à tester massivement la population. Les tests ont longtemps plafonné à 30 000 hebdomadaires, quand le gouvernement en avait promis 100 000. "Dans les faits, ce sont les Suédois qui se sont largement autoconfinés", poursuit le sociologue français. Des études montrent ainsi qu'ils ont réduit d'eux-mêmes près de 80 % de leurs interactions sociales. La Suède se caractérise par ailleurs par une proportion très élevée de personnes vivant seules, limitant les risques de clusters. Enfin, dans ce royaume de dix millions d'habitants, quand le gouvernement fait appel au civisme et à la responsabilité individuelle, la population suit massivement. Bref, ce que la Suède a fait différemment des autres pays, c'est de s'appuyer sur la population et la disposition de ses citoyens à mettre de la distance sociale - on se tient naturellement plus éloigné les uns des autres - et à s'autodiscipliner.