Ça avait commencé lors d'un été d'exception, qui vit Charles Michel pactiser avec la N-VA pour installer un gouvernement très fortement minoritaire côté francophone, et il fallait bien que ça se termine sur une crise historique, sur une épidémie inattendue, sur une canicule désormais habituelle, sur des accords politiques encore hypothétiques.
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Ça avait commencé lors d'un été d'exception, qui vit Charles Michel pactiser avec la N-VA pour installer un gouvernement très fortement minoritaire côté francophone, et il fallait bien que ça se termine sur une crise historique, sur une épidémie inattendue, sur une canicule désormais habituelle, sur des accords politiques encore hypothétiques. Alors que Bart De Wever et Paul Magnette doivent remettre, lundi 17 août, un rapport au roi Philippe censé jeter les bases d'un gouvernement fédéral de plein exercice, sept ministres réformateurs pas vraiment en affaires courantes mais plus non plus en pouvoirs spéciaux préparent, petit à petit, leurs cartons. Le président du Parti socialiste et celui de la N-VA s'enferrent dans une méthode hasardeuse : ni les libéraux ni les écologistes ne paraissent vouloir s'associer à leur entreprise, alors que le compteur tourne : à la mi-septembre, Sophie Wilmès devra demander la confiance à la Chambre. Si elle ne l'obtient pas, ou si un autre exécutif ne parvient pas à rassembler une majorité, la Belgique retombera, un an et demi après les élections du 26 mai 2019, en affaires courantes. Les partis du gouvernement pourraient alors décider de convoquer des élections anticipées. On les y sent peu enclins, et une vilaine rumeur prête au MR la volonté de prolonger éternellement ce moment jamais vu par lequel un parti doté d'à peine quatorze sièges à la Chambre règne sur sept ministères.Bien sûr, les ministres francophones unanimes affirment le contraire. "On veut tous qu'au terme de cet été, un gouvernement de plein exercice soit mis en place, c'est absolument nécessaire", lance Denis Ducarme, ministre des Classes moyennes, de l'Agriculture, de l'Intégration sociale et du Bien-être animal (entre autres). "C'est nécessaire, poursuit-il, parce que l'automne qui vient sera terrible pour notre économie, pour les indépendants en général et pour le secteur Horeca en particulier. Et un gouvernement en affaires courantes ne peut pas engager de mesures fortes..."Un gouvernement de plein exercice, donc, quelle que soit sa composition, est demandé par ceux dont les affaires courent depuis décembre 2018 et le départ de la N-VA du gouvernement Michel. Pour la Belgique, bien sûr. Pour son économie, aussi. Pour sa population, évidemment. Mais aussi, en fait, pour eux. On ne va pas les plaindre, bien sûr. Il y a trop de gens qui sont morts, trop de personnes qui vont basculer dans la pauvreté, trop de travailleurs qui sont à bout pour ça. Il n'empêche. Ce n'est peut-être pas populaire, ce n'est sans doute pas politiquement correct, et ce n'est paradoxalement pas bien-pensant, mais, oui, en cet été 2020, tous les ministres du gouvernement fédéral le plus minoritaire, donc le plus illégitime, de l'histoire de ce pays, qui n'a été investi que pour six mois maximum le 19 mars, travaillent. Plutôt dur, même, qu'ils travaillent. Avec des équipes de plus en plus réduites - petit à petit, les membres de leurs cabinets s'en vont exercer leur talent ailleurs, et il est souvent difficile de leur trouver des remplaçants motivés pour quelques mois au mieux. David Clarinval était entré au gouvernement sur le tard : ministre du Budget, de la Fonction publique, de la Loterie nationale et de la Politique scientifique en octobre 2019 à la suite du départ de Charles Michel, puis vice-Premier ministre en décembre 2019, après celui de Didier Reynders, il n'était pas à ces moments à se dire qu'il embrassait un grand ministère : le Bièvrois était censé rester au gouvernement le temps des affaires courantes, et espérait prendre option pour figurer dans le prochain. D'ici là, comme du reste Sophie Wilmès, il en était réduit à cette gestion à la petite semaine qu'impose le régime des affaires courantes. Et pourtant... "Je n'ai jamais connu ça", explique celui qui cogère l'entreprise familiale de fabrication de poutres métalliques et qui est aussi bourgmestre en titre de Bièvre. "Depuis le mois de mars, je pense qu'on est à un rythme de quatorze ou quinze heures par jour, week-end compris. Il n'y a en fait que cette semaine que je peux prendre le temps d'un peu lire. Mais l'agenda de la fin de la semaine est déjà surchargé", précise-t-il. Le vice-Premier est en contact permanent avec ses homolgues du kern, reçoit matin et soir les rapports détaillés de Sciensano, prépare les CNS, bref, gère la crise comme la Belgique le peut : tant bien que mal. Le ministre du Budget travaille presque chaque jour à ce qu'il appelle "des raccommodages budgétaires", forcés par les recettes qui s'effondrent et les besoins qui explosent. Le ministre de la Fonction publique prend arrêté sur circulaire et circulaire sur arrêté pour, en fonction de la situation sanitaire, encourager, limiter et encadrer le télétravail des fonctionnaires. Le ministre en charge de la Loterie nationale veille à l'attribution de subsides à des associations humanitaires. Et le ministre de la Politique scientifique veille à la bonne intégration de la Belgique à des programmes spatiaux européens dont elle a toujours été un gros contributeur. Le tout, donc, avec des ressources humaines qui s'amenuisent. "Il y a eu plusieurs départs récemment, et des gens qui sont difficiles à remplacer", dit-il. "C'est compréhensible que certains se laissent tenter par d'autres possibilités, et c'est difficile d'offrir des perspectives à moyen terme aux candidats qui voudraient leur succéder... Donc, nous sommes aujourd'hui loin du compte quant à nos capacités, et les collaborateurs sont doublement fatigués : parce qu'il y a plus de travail, vu la crise, et qu'il y a moins de gens pour le faire", résume le vice-Premier. "Nous avons mis en place un système de veille, au cabinet, qui impose que toute personne nous contactant, par mail ou via les réseaux sociaux, soit rappelée, par téléphone, dans les 36 heures par une personne pouvant lui donner une réponse. C'est indispensable mais très exigeant, en effet", ajoute Denis Ducarme, qui s'estime heureux de disposer d'une équipe presque au complet. " Personne n'est venu me dire "je vais arrêter", non. Mais oui, les gens sont fatigués ", dit-il. Le ministre des Classes moyennes et de l'Intégration sociale et son cabinet n'ont en effet pas dû s'occuper que de la situation dramatique d'innombrables indépendants et d'encore plus nombreux allocataires sociaux, mais aussi, par exemple, de renvoyer le chaton Lee au Pérou contre la volonté de la jeune Flamande qui l'avait adopté, à la suite d'une polémique qui avait embrasé, début juin, la presse et les réseaux sociaux flamands. C'est que le courant des affaires gouvernementales provoque parfois de drôles d'étincelles. " Evidemment il y a la crise du coronavirus, et elle m'obsède. Mais à côté de cette obsession, il y a aussi le bien-être animal et la sécurité alimentaire : ce ne sont pas des thématiques qui se mettent entre parenthèses. Et les Conseils européens, sur l'agriculture pour ce qui me concerne, n'attendent pas que la Belgique se dote d'un gouvernement de plein exercice pour se tenir, hein ! " lance encore Denis Ducarme. Moins immédiatement concernée par les aspects sanitaires et par les effets socioéconomiques de la pandémie, la ministre de l'Energie et de l'Environnement Marie-Christine Marghem a traversé l'épreuve en veillant à éviter une rupture d'approvisionnement énergétique et des accrocs sur les réseaux de distribution. Elle est sans doute celle dont les ressources, physiques et humaines, ont été les moins grevées par le coronavirus. " Nous avons toujours disposé d'une petite équipe, assez resserrée, et composée de profils très spécialisés et cela a peu changé depuis six ans ", dit-elle. Si bien que son été d'affaires courantes 2019 n'aura pas été substantiellement différent de son été de gouvernement pourvu d'une confiance provisoire en 2020... " Nous avons fait passer, après un bon débat et à une large majorité, début juillet, des éléments importants de notre mécanisme de rémunération de la capacité, qui doit nous permettre de soutenir nos moyens de production d'électricité via les centrales au gaz. Le cadre avait été adopté en avril 2019. Nous étions alors déjà en affaires courantes, donc ça ne nous empêche pas d'avancer, même si nous irions plus vite en plein exercice. Mais ce qui ne va pas, c'est que je suis encore en train d'appliquer l'accord du gouvernement précédent... ", considère la Tournaisienne, qui déplore que des décisions engageant la Belgique à long terme (la répartition des efforts de réduction des gaz à effet de serre entre les Régions pour la prochaine décennie, le financement de la coupole des organisations environnementales pour les cinq prochaines années, plusieurs désignations dans différents organes - " Je crois qu'il y a au Palais une pièce remplie de signataires de gens à nommer qui attendent ", nous dira David Clarinval) restent en suspens tant qu'un gouvernement de plein exercice n'aura pas prêté serment. Ce temps suspendu, on n'a pas voulu demander à Philippe Goffin et à Sophie Wilmès comment ils l'occupaient. Il suffit d'allumer la télévision ou de vouloir partir en vacances pour savoir que le premier, après avoir, comme ministre de la Défense, veillé à commander des masques en tissus pour la population, passe désormais ses journées de ministre des Affaires étrangères devant des cartes passant du rouge à l'orange et de l'orange au vert, et vice versa, et que la seconde continue à diriger un gouvernement en fin de vie. Quant à Daniel Bacquelaine, ministre des Pensions et François Bellot, ministre de la Mobilité, ils n'ont pas voulu répondre à nos questions. On a beaucoup vu le second se tracasser de la SNCB, ces derniers temps. On a peu de nouvelles du premier.