Paul Magnette, bourgmestre, tête de liste PS

Vingt-cinq socialistes souriants. C'est une nuée qui fond sur Montignies-sur-Sambre, comme sur chaque quartier carolorégien depuis le mois de mai et jusqu'à la mi-octobre. Les abeilles rouges veulent butiner cent mille portes d'ici là, les ouvrières pour la reine, la reine pour sa cause, et quelques gros bourdons pour eux-mêmes mais pas seulement. La reine, c'est Paul Magnette, et Paul Magnette arrive plus tard, ce matin-là. Il repère l'essaim rouge à un coin de la rue Trieu-Kaisin, s'extirpe de sa Volvo, donne rendez-vous à son chauffeur dans deux heures au Centenaire, et s'en va sauver un bourdon qui s'est retrouvé collé à un attrape-mouches désormais classique : Philippe Van Cauwenberghe se coltine une famille d'électeurs du PTB, ils ont mis des affiches à leurs fenêtres et tout, en général il ne sonne même pas, mais là, ils étaient sur le seuil de leur porte, et voilà.
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Vingt-cinq socialistes souriants. C'est une nuée qui fond sur Montignies-sur-Sambre, comme sur chaque quartier carolorégien depuis le mois de mai et jusqu'à la mi-octobre. Les abeilles rouges veulent butiner cent mille portes d'ici là, les ouvrières pour la reine, la reine pour sa cause, et quelques gros bourdons pour eux-mêmes mais pas seulement. La reine, c'est Paul Magnette, et Paul Magnette arrive plus tard, ce matin-là. Il repère l'essaim rouge à un coin de la rue Trieu-Kaisin, s'extirpe de sa Volvo, donne rendez-vous à son chauffeur dans deux heures au Centenaire, et s'en va sauver un bourdon qui s'est retrouvé collé à un attrape-mouches désormais classique : Philippe Van Cauwenberghe se coltine une famille d'électeurs du PTB, ils ont mis des affiches à leurs fenêtres et tout, en général il ne sonne même pas, mais là, ils étaient sur le seuil de leur porte, et voilà. Alors il essaie de leur dire que de toute façon le PTB ne veut pas prendre ses responsabilités, que ce parti n'est pas crédible et qu'il ne pourra jamais tenir ses promesses, mais eux, ils ricanent, et comme ils disent que ce n'est pas normal qu'un bourgmestre gagne 10 000 euros par mois, justement le voilà qui arrive tout trottant, avec ses baskets et son jeans, sa petite veste d'été bleue alors que toutes les abeilles ouvrières sont en rouge, ses grosses ailes de reine et son auréole lumineuse d'homme politique le plus connu de Wallonie. " Ce n'est pas vrai ! " qu'elle crie, la reine Magnette, et la dame qui trouvait que 10 000 euros c'était trop pour un bourgmestre se trouve un peu saisie. " Je peux venir vous montrer ma fiche de paie, je gagne 4 000 euros net, les 10 000 euros c'est du brut, mais au PTB on prend bien soin de ne pas le dire ", ajoute encore la reine en veste bleu nuit. " Moi, au début, j'étais chez vous... Ce qui m'a fait changer de parti, c'est que j'ai voulu faire domicilier ma fille à l'étage de la maison, en la subdivisant en deux appartements, mais la Ville n'a pas voulu. Pourtant, ça faisait 63 mètres carrés en haut, et autant en bas ", explique alors la dame, ce qui permet à Paul Magnette de parler un peu politique. " Je vais faire vérifier ça, madame. Je vous laisse ma carte quand même, si vous avez la moindre question n'hésitez pas à écrire un mail... Et puis, arrêtez de croire tout ce que le PTB raconte ! " qu'il dit, en recommençant à trotter parce qu'une autre porte s'est ouverte après un coup de sonnette d'une des vingt-cinq abeilles ouvrières socialistes, quelques mètres plus loin, et qu'il compte passer une quinzaine de secondes à y faire son miel électoral. Philippe Van Cauwenberghe, le seul autre à ne pas être en rouge, lui, regrette d'être passé par cette rue. " C'est un nid PTB ici, il y a une asbl dans laquelle ils sont très actifs. " Il connaît bien Montignies, Philippe Van Cau, c'est sa commune. Et, d'ailleurs, l'aiguilleur de l'essaim socialiste, aujourd'hui à Montignies, c'est Junior. Junior, c'est cent vingt-cinq kilos environ (on ne lui a pas demandé, on n'a pas osé) de bonne viande maturée, un fonctionnaire à la Ville, où il a même été placier pour les maraîchers, ancien speaker au Sporting, ancien directeur commercial à l'Olympic, ancien de toutes sortes de cabinets Van Cau, et puis aussi disque-jockey qui s'est mis en congé ces jours-ci. Il s'occupe de la campagne de son vieux camarade, et aussi de celle de sa jeune fille, Soledad Challe-Galvez, 18 ans, qui est un peu malade et qui demande quand elle pourra rentrer à la maison. C'est lui qui dit aux vingt-cinq autres d'entrer dans la rue du Moulin ou de sortir de la rue de la Duchère, d'éviter de s'attarder rue des Preys ou de s'arrêter, au coin de la rue Lison. " On est sur Gilly, là, les gars, il ne s'agirait pas qu'on y dépose des tracts et que Jacques Van Gompel l'apprenne. " Alors on remonte l'avenue du Centenaire vers le café éponyme, et les vingt-cinq abeilles sonnent partout, les gens ouvrent et se demandent pourquoi un(e) inconnu(e) en K-Way rouge vient les déranger un lundi matin, et puis Paul Magnette surgit et leur visage change, ils sourient, ils veulent faire un selfie pour montrer à leur fille, ou ils font venir leur maman qui est dans le salon et qui aime bien le regarder à la télévision, et bien souvent, après les quinze secondes de " voici ma carte, n'hésitez pas à nous appeler ", un collaborateur de la reine des abeilles rouges, en gris, donne une affiche à un électeur encore tout chose. Parfois, l'électeur reprend ses esprits, et demande des comptes à la reine. Il y a des dépôts clandestins de déchets, à Montignies-sur-Sambre. Mais la reine a bien préparé ses réponses. " On a eu plein de problèmes à cause de l'échevin de la propreté, Cyprien Devilers, mais ça a changé, parce qu'on lui a enlevé le nettoyage du centre-ville pour le donner à l'intercommunale Tibi, et ça va mieux. Mais on doit continuer ! ", qu'elle dit souvent, avec dans le nez comme une odeur de miel. " Ah vlà l'écologiste ! Eh, qu'est-ce que c'est que ce sens unique ? Si jamais tu mets le sens unique ici, les socialistes, ils vont le payer encore plus cher qu'avec le PTB ! " Le monsieur est très bien mis, son épouse aussi, elle a 84 ans et le dit à Xavier Desgain, qui est bien à son aise. On est avenue Paul Pastur, à Mont-sur-Marchienne, à deux cents mètres de la maison de Paul Magnette, et partout sauf sur la maison de Paul Magnette il y a des affichettes rouges avec un sens unique où il est écrit " non au sens unique ! ". La SRWT et la Ville de Charleroi veulent faire passer sur cette longue avenue vertébrale un bus à haut niveau de service (BHNS), en site propre, et le premier plan de la SRWT prévoyait d'en interdire la circulation, dans ses huit cents derniers mètres, aux voitures qui, depuis Bomerée, descendent vers le centre-ville. Les riverains, sauf peut-être Paul Magnette jusqu'à avant le début de sa campagne électorale, n'en veulent pas. Si Xavier Desgain est si à son aise, c'est qu'il sait tout, et depuis longtemps. Il est conseiller communal depuis 1986, et tout le monde à Charleroi connaît ses longs cheveux, son vélo, ses bermudas et les gros mollets qui en sortent. Depuis octobre 2017, il prépare son porte-à-porte de cet automne. A la fin du printemps, les écolos avaient déjà frappé à quatre mille portes carolorégiennes dans les quinze anciennes communes de l'entité. Et au fil de l'été, ils se sont mitonné pour la rentrée un message par quartier. Fatalement, à Mont-sur-Marchienne, c'est la mobilité. Pas de sens unique, un BHNS, bien sûr, mais qui ne demanderait qu'un marquage au sol - " comme ça on économise quinze millions " - et en gardant les places de parking là où il faut, et puis des trottoirs rénovés " parce que, là, ça ne va pas ". Il a distribué ses tracts sur le thème à ses camarades de porte-à-porte, un peu plus haut, devant le Musée de la photo. " On commence d'abord par les écouter, et puis on vient avec nos priorités ", qu'il a expliqué à Stéphanie Lorent (2e), Pierre-Philippe Dardenne (3e), Evelyne Petit (4e), Benjamin Debroux (5e), Julien Lechat (7e) et Mehmet Gumus (25e) avant de descendre l'avenue Pastur. " On est venu à Mont-sur-Marchienne pour voir ce que vous pensiez de la mobilité ici " dit donc Xavier Desgain, qui sait très bien ce que les gens pensent de la mobilité ici puisqu'il y est déjà venu en juin, à toutes les personnes qu'il rencontre. " Je vous connais... Mais attendez parce que mon mari veut vous voir ", lui répond une dame qui n'a ouvert que le vitrail de sa porte, et qui parle de derrière sa grille. " Ce truc c'est mauvais pour les commerçants ", commence le mari qui arrive essoufflé et les mains collantes, parce qu'il coupait des kiwis pour les enfants. " Et les contrôles sont tellement agressifs : on se gare sur une place pour handicapés, raf ! , c'est 169 euros. Et ce parking payant : on n'a plus envie d'aller dans le centre-ville ", continue-t-il. " Nous, on est pour un bus toutes les cinq minutes vers le centre-ville ", répond Xavier Desgain. " Han, c'est bien, ça. Mais les bus électriques, quand on fait tous les comptes, avec les bornes, la maintenance et tout le reste, c'est beaucoup moins écologique que le Diesel ", relance le mari, qui sur son tee-shirt a des dessins de verres de vin français. " C'est à discuter, mais à Genève par exemple, ce sont des bus-trolleys, et la maintenance est beaucoup plus économique ", lui dit Desgain. " Han oui, bonne idée, ça. Mais les bus, ici... celui qui a pondu ça ! Mes enfants ne savent même pas aller jusqu'à l'athénée de Marcinelle ", lui redit le monsieur. " C'est pour ça que nous on veut une ligne de bus circulaire entre le petit ring et le grand ring ", lui rerépond Xavier Desgain, qui connaît bien la question et pas seulement parce qu'il a bien préparé son porte-à-porte : il sait tout, et depuis longtemps. " Han ouais, exactement, c'est ça qu'il faut ! " dit le mari content avant de faire refermer le vitrail de la porte à son épouse et de laisser Xavier Desgain repartir parler de mobilité. Mais il est arrêté par deux hommes en training foncé qui ne sont pas trop à ça. Celui qui a le training bleu et des Crocs aux pieds dit que " du temps de Pol Demacq, la commune était plus propre " (Jean-Pol Demacq a été bourgmestre de Mont-sur-Marchienne jusqu'à la fusion des communes, en 1976). " Et Ecolo, vous allez nous promettre quoi, à part du bala-bala ? Parce que les agents de police, ils ne font rien de leur journée, et je sais ce que c'est de ne rien faire, moi je travaille à la Province ", demande-t-il avant de mettre en garde sur " ce que ça sera si un Arabe vient au pouvoir ", et Xavier Desgain lui répond qu'à Molenbeek il a une copine écologiste qui est échevine de l'intégration, et qu'elle fait un travail formidable, qu'à Farciennes ça fonctionne aussi très bien, que Charleroi devrait les imiter, et puis il s'en va voir si personne, plus bas, ne veut discuter mobilité. Alors une dame sur son vélo le reconnaît, elle s'arrête, se met derrière les deux messieurs en training et lui, et puis Xavier Desgain vient lui faire la bise. " Il faut faire plus pour les cyclistes ", lui dit-elle " qu'est-ce qu'il peut comprendre, le Magnette, là, avec sa grosse bagnole ? ". " C'est pour ça que si je suis échevin, j'aimerais bien prendre la mobilité ", qu'il lui répond, parce qu'il sait tout, et depuis longtemps, et que son heure est peut-être bien venue, là. " Excusez-moi, je croyais que vous étiez des témoins de Jéhovah ", a dit la dame. " Non, je suis échevine depuis 2007, et je viens pour vous parler des élections ", a répondu Ornella Cencig. " Entrez, asseyez-vous ! Mon mari connaissait très bien Etienne Knoops. Il est beaucoup plus jeune que nous, Etienne. Comment va-t-il ? Et ce plan de circulation, qu'est-ce que c'est encore que ça ? " Le ministre d'Etat Etienne Knoops est né en 1934, la dame habite Marcinelle-Villette depuis la même année, et Ornella Cencig, qui remettra bien sûr son bonjour à Etienne, demande si elle ne connaîtrait pas ses parents, qui vivaient un peu plus haut il y a quarante ans. Elle explique qu'avec son " collègue euh, comment ? Cyprien Devilers, nous avons été les premiers au collège communal à demander à la SRWT de reporter son projet et de refaire une étude ". Elle viendra lui donner une affiche plus tard, et en attendant, a laissé un flyer à la dame, " ça, c'est moi, et là c'est notre tête de liste, euh, comment ? Cyprien Devilers. Vous voulez une affiche de Francis Preyat aussi ? ". Dehors, on voit des affichettes rouges " non au sens unique ! " un peu partout : dans les petites rues de ce quartier comme lyophilisé depuis les années cinquante, on craint les voitures déviées de l'avenue Paul Pastur. La veille, l'échevine de l'urbanisme avait fait six portes en deux heures, parce qu'elle aime bien prendre son temps. Elle s'assied, elle papote, elle place un peu de son bilan et beaucoup d'anecdotes personnelles, et puis elle note sur des feuilles numérotées ce que lui réclament les électeurs. Elle en fait chaque jour deux heures, à la fin de sa journée, parfois seule, parfois avec un autre candidat. Ici c'est donc avec Francis Preyat, 5e sur la liste provinciale. La tête de liste MR à la commune, c'est l'échevin de la propreté, Cyprien Devilers, qui mobilise chaque jour une dizaine de camarades pour son porte-à-porte, n'a pas accepté que Le Vif/L'Express l'y suive, et a interdit à ses colistiers de frapper aux portes tout seuls dans leur coin. " Ah bon ? ", dit Ornella Cencig, qui s'entend très bien avec tous les autres échevins mais modérément avec son chef de file, et qui de toute façon trouve que " c'est mieux qu'on passe plusieurs fois chez les gens qu'une seule fois. Surtout que moi, je prends mon temps. " Devant elle, la dame en pantoufles roses ne refuse pas d'être dérangée, parce qu'elle attend sur son seuil son amie en pantoufles brunes qui a des béquilles et un sac et qui arrive tout doucement. Mais elle n'a pas de questions. Ah, si, elle a entendu dire qu'il y avait beaucoup de dépôts clandestins de déchets, plus bas, sous les bretelles du petit ring. " Moi, ma matière, c'est l'urbanisme, je lutte contre les subdivisions de logements. La propreté c'est la compétence de mon collègue, euh, comment ? monsieur Devilers, et il fait tout ce qu'il peut mais ce n'est pas facile ", lui dit Ornella Cencig avant de lui rappeler de penser à voter pour une femme parce qu'on doit se défendre toutes ensemble, n'est-ce pas madame ? Rue Defuisseaux, une dame à l'air méchant avec un petit garçon blond ouvre, mais dit qu'elle n'a pas le temps et que ça ne l'intéresse pas, mais quand même ce sens unique, c'est un scandale. " Justement, c'est pour ça qu'au collège, mon collègue euh, comment ? monsieur Devilers et moi, avons été les premiers à réclamer une nouvelle étude à la SRWT ", répond Ornella Cencig. " Oui, mais vous avez prévu une alternative, non ? " lui demande la dame. " Non, non, pas du tout, on attend les résultats de l'étude qu'on a exigée, mon collègue, euh, comment ? Cyprien Devilers et moi ", lui dit Ornella Cencig. " Mais, pourtant, j'ai lu dans la presse il y a quelques jours qu'il y avait une alternative à la circulation en sens unique ", insiste la dame, qui prend le temps et que ça intéresse pas mal, en fait, et qui a encore son air méchant. " Non, non, pas du tout madame, en tout cas pas nous au MR ", insiste encore plus Ornella Cencig. Deux jours plus tôt, à la une de La Nouvelle Gazette, un candidat présentait le programme de son parti pour le scrutin communal. Il avait une alternative au sens unique : la circulation alternée, selon l'heure de la journée, à l'avenue Paul Pastur. " Je n'ai pas vu, mais de toute façon, ça ne sert à rien de promettre quoi que ce soit tant qu'on n'a pas les résultats de l'étude de la SRWT ", dit Ornella Cencig. Ce candidat qui faisait la manchette, c'était Cyprien Devilers. Euh, comment ? A Dampremy, l'aiguilleur de la nuée socialiste s'appelle Maurice. Il a un gsm qui chante L'Internationale quand il sonne. La poésie n'est jamais loin, et les patronymes y contribuent. Maurice est président de la section socialiste locale, Mauricette Carême, présidente de l'Union socialiste communale et deuxième sur la liste provinciale, est l'autre hôte du jour, et le seul avocat qui a encore pignon sur rue s'appelle Louvrier. Maurice et Mauricette sont chez eux mais ne sont pas si fiers : à Dampremy, la plus petite et sans doute la plus oubliée des anciennes communes de Charleroi, les rues n'ont pas été refaites, le seul conseiller communal affilié à la section, Anthony Dufrane, a annoncé qu'il ne se présenterait finalement pas le 14 octobre, et le dernier supermarché, un Mestdagh, a fermé il y a quelques années déjà. Mais si Dampremy est toute grise, elle reste rouge, et prend comme un honneur que Paul Magnette y descende, même sur un tapis rouge déroulé par vingt-cinq camarades, une douzaine de candidats, des collaborateurs (" mais bien sûr qu'on s'est mis en congé ") dont deux échevins, Philippe Van Cauwenberghe et Anne-Marie Boeckaert, en K-Way, et même une heure après que les vingt-cinq aient doucement entamé leur tournée. " On a fait trois portes en vingt minutes, les gars. Ca ne se passe pas comme ça chez nous à Montignies ", maugrée d'ailleurs Philippe Van Cauwenberghe. " C'est la décadence à Dampremy, monsieur Magnette. Je sais que vous faites beaucoup, je lis La Gazette, mais Dampremy, c'était un chouette patelin, avant ", lui dit une dame qui a la voix qui tremble en y pensant, et qui évoque le bon temps du dernier bourgmestre d'avant la fusion, Willy Seron. Alors Paul Magnette augmente ses quinze secondes réglementaires de " voici ma carte, n'hésitez pas à nous appeler " d'onze secondes de " c'est vrai qu'on n'a pas fait assez à Dampremy ces dernières années, mais on va refaire toutes les rues Joseph Wauters et Jean Jaurès, les travaux commencent à la fin de l'année, allez bonne journée, n'hésitez pas à nous appeler ! " Il venait de refaire le coup à une dame en training, dans cette rue Van Geersdaele qui descend comme se verser, plus bas, dans la dérivation de la Sambre qui entame le canal Bruxelles-Charleroi. Il se préparait à le refaire à une autre dame qui, en chaussettes sur le seuil de la porte, avait dit " Maaaah ! C'est Paul Magnette ". " Bonjour madame, voici ma carte, n'hésitez pas à nous appeler ", avait dit Paul Magnette. " J'ai 87 ans ", lui avait répondu la dame de 87 ans. " Vous ne les faites pas ", avait répondu Paul Magnette, politique plus que politologue. " Oui mais c'est mes guibolles ", avait dit la dame de 87 ans. " Ça va aller pour aller voter ? ", avait alors demandé Paul Magnette, toujours politique. " Oui, mon fils ira pour moi... " Et comme il pensait s'en sortir en disant " Ah ben alors ça va ", voilà que la dame en training du haut de la rue Van Geersdaele l'avait dévalée, avec sous le bras une jeune fille en chemisette avec beaucoup de tatouages sur la peau. " Dites, monsieur Magnette, ma fille, là, elle est à temps partiel à la Province, elle aimerait bien passer à temps complet. On est déjà allées voir monsieur Lardinois, mais maintenant on voudrait savoir s'il faudra aller voir monsieur Massin ", demande-t-elle. " Je ne sais pas dire. Mais vous avez ma carte, n'hésitez pas à nous appeler ", répond Paul Magnette, pas très loin de la petite maison ouvrière de feu Willy Seron. C'était un si beau patelin, avant. Eric Goffart est de Gilly. Sa famille, les Goffart, sont fort connus là-bas, surtout entre les Quatre-Bras et le Sart-Culpart. Son papa y est grossiste en matériaux. Le frère d'Eric est architecte. Quand il était plus jeune, Eric a été président du patro Saint-Remy. Puis il a fait son droit à l'UCL et l'ENA à Paris, a été avocat, puis conseiller de Jean-Jacques Viseur et de Benoît Lutgen. Il est échevin CDH des travaux depuis 2012, et il a refait à peu près la moitié de toutes les voiries carolorégiennes, mais sa liste s'appelle C+, " un mouvement de rassemblement citoyen de gens de tous horizons qui veulent se bouger pour Charleroi ", dit-il à chaque personne qu'il croise. Il a donné rendez-vous devant l'école Notre-Dame de Lourdes pour sa première journée de porte-à-porte. C'est au Sart-Culpart, à Gilly, où sa famille est fort connue, et Françoise Brichart, directrice de l'école Notre-Dame de Lourdes de Gilly Sart-Culpart et présidente de la Marche Notre-Dame de Lourdes de Gilly-Sart-Culpart, est là aussi. Elle est 48e sur la liste C+, et sur la façade de l'école, on apprend qu'Eric Goffart, échevin des travaux, et Monseigneur Harpigny, évêque de Tournai, l'ont inaugurée le 24 mai 2014, quelques heures avant les élections législatives. Eric Goffart y était 3e suppléant sur la liste CDH. Avec l'échevin des travaux et madame Françoise, deux autres candidates sont là : Johanne Magi (10e) et Magali Varelli (30e). Ils n'ont jamais fait de porte-à-porte. Eric Goffart sort d'une réunion Tupperware à Mont- sur-Marchienne, et se demande si ça va marcher. Ses candidats et lui vont bientôt distribuer les 100 000 livrets C+ qui viennent d'être édités, et la distribution pourrait s'accompagner d'un peu de démarchage. " On va voir comment ça se passe ", se dit-il alors qu'on entre dans la rue Nanèche, celle de l'église Notre-Dame de Lourdes de Gilly Sart-Culpart. Un monsieur qui était dehors voit madame Françoise, il sourit et l'appelle puis appelle son épouse et ses enfants, " venez dire bonjour à madame Françoise ", ils arrivent, il y en a trois et ils viennent faire un bisou à madame Françoise, même le plus petit, qui a un maillot d'Eden Hazard mais qui est fort intimidé. Madame Françoise leur donne une affiche, et la dame dit qu'elle la mettra à la fenêtre quand elle aura lavé ses vitres. " Oui, oui, je peux voter, on va voter pour vous madame Françoise. Et bientôt ma fille aussi elle sera bourgue-mestre, comme vous ! ", dit le monsieur en montrant son aînée. Un peu plus loin, c'est la rue Noir Dieu, et Magali Varelli a une porte en tête depuis quelques mètres. Elle y frappe. On ouvre et on dit " Oh Magali ! ", Alors, Eric Goffart prend la main et dit " Bonjour madame, je suis venu avec Magali parce qu'elle se présente aux élections. Et moi, vous me connaissez ? ", " Non ", répond la dame, qui est une collègue de la maman de Magali Varelli. " Je suis Eric Goffart, échevin des travaux ", " Han c'est vous qui avez refait toutes les routes, alors ? ", " Oui ", dit Eric Goffart en ronronnant. Puis tout le monde se dit au revoir, la porte se ferme, et Eric Goffart dit que finalement le porte-à-porte ça n'a pas l'air d'une mauvaise idée. A la rue du Bois de Lobbes, au bord du Ravel une dame s'arrête, toute contente, et dit " Bonjour monsieur Goffart ". " Vous connaissez le projet C+ ? " lui demande Eric Goffart. " Par rapport à la famille Goffart, vous êtes qui ? " lui répond la dame. " Moi, je suis le fils de Claude ", commence Eric Goffart, qui se fait interrompre parce qu'un camion des Matériaux Goffart passe par la rue du Bois de Lobbes, qu'il klaxonne et qu'il s'arrête, et puis la maman de deux écolières de l'école Notre-Dame de Lourdes sort de chez elle pour saluer madame Françoise, lui dire qu'elle va voter pour elle bien sûr, et se plaindre des pavés descellés de la petite rue des Trieux (" on a refait toutes les voiries structurantes, on va passer aux plus petites ") et des marcheurs un peu trop imbibés de la dernière marche Notre-Dame de Lourdes (" c'est vrai qu'ils étaient chargés "). Pendant ce temps, la dame qui voulait savoir de quel Goffart Eric était le fils était partie chercher son mari, qui voulait absolument saluer l'échevin des travaux. " Je vous le dis, jamais je n'ai voté CDH, mais pour vous, je le ferai ", dit le mari. " On n'est pas CDH, on est un rassemblement citoyen de gens de tous horizons qui veulent se bouger pour Charleroi ", répond Eric Goffart. " Je m'en fous : ma femme a appelé trois fois chez vous, et les trois fois vous nous avez rendu service ", répond le mari, qui s'énerve contre " les renégats qui viennent en mobylette mettre leurs poubelles dans le Ravel. Mais de toute façon, nous autres on connaît toute votre famille ! " crie encore le mari en repartant avec une affiche sous le bras. " Vraiment bien ce porte-à-porte ", continue à penser Eric Goffart rue du Nord, avant de dire à une dame en rose, rouge et vert, le tout fluo, qu'elle a un beau pyjama. " On vient parce qu'on se présente tous aux élections ", dit-il. " Béh ouais, je connais madame Françoise, hein ", lui répond-elle, et madame Françoise lui donne une affiche pour sa fenêtre. La dame en pyjama la déroule, et puis demande " Mais c'est quoi ça pour un parti ? " On n'entendra pas la réponse, parce que son petit garçon, en pyjama bleu à pois rouges crie à madame Françoise que " nous on aime bien madame Barbara, mais on vous aime bien aussi ", mais il y a fort à parier qu'il s'agit d'un mouvement de rassemblement citoyen de gens de tous horizons qui veulent se bouger pour Charleroi. Il pleut, mais on décide quand même de frapper à une dernière porte. Celle d'un monsieur avec un chien et une paire de lunettes dont un verre est fumé. Derrière le verre fumé, une orbite bâillante. " On vient vous présenter un mouvement de rassemblement citoyen de gens de tous horizons qui veulent se bouger pour Charleroi ", entame Eric Goffart. " Ça ne m'intéresse pas, monsieur. Ecoutez, je vais vous montrer quelque chose. " Il enlève ses lunettes, montre ses deux orbites, la pleine et la vide : " Voyez, j'ai un cancer, je n'irai pas voter. Mais je vais vous dire quelque chose : pour réussir en politique, il faut être de Bruxelles, et avocat. A part un miracle. Mais on n'est pas à Lourdes, et de toute façon, les miracles, je n'y crois pas. Pourtant, je suis catholique pratiquant, et je connais très bien la famille Goffart. " Le Sart-Culpart n'est jamais loin de Notre-Dame. Il vaut toujours mieux entamer une campagne en terrain conquis. Pour son premier jour de porte-à-porte, Sofie Merckx, conseillère communale et médecin du peuple, a donné rendez-vous à Médecine du peuple, à Marcinelle. De ces maisons médicales du PTB, dont certains observateurs avaient eu l'air de découvrir l'an dernier qu'elles étaient liées au PTB, partent la plupart des initiatives locales du parti de la gauche de la gauche. Ainsi donc de ce porte-à-porte carolorégien du scrutin municipal. " Avant ça, ces derniers mois, on a surtout été voir nos nouveaux membres et leur famille ", explique Sofie Merckx en traversant la toute proche avenue Mascaux, la cinquième candidate PTB à Charleroi, Khadija Koutaine à ses côtés et un petit tas de prospectus tout frais sous le bras. Le visage de Raoul Hedebouw n'y est imprimé qu'à l'arrière. " Je trouve qu'on aurait mieux fait de le mettre en première page, mais bon ", dit d'ailleurs Sofie Merckx un peu plus loin, rue du Vieux Moulin. Un monsieur entre deux âges vient de fermer sa porte sur une conversation brève mais intense. " Bonjour monsieur ! " lui avait dit Sofie Merckx, " Vous savez déjà pour qui vous allez voter ? " " Je ne vote né, c'est tous des voleurs ! " lui avait répondu le monsieur en commençant à refermer sa porte. " Nous, on est du PTB. Vous connaissez Raoul ? " lui avait dit Sofie Merckx en montrant la bonne page de son prospectus. " Ah ouais ! Ouais ! Ouais ! " avait dit le monsieur en rouvrant un peu sa porte. " Vous voulez une affiche, alors ? " avait embrayé Sofie Merckx, qui savait que le monsieur allait accepter, ce qu'il fit. Quelques mètres plus tôt, au coin de la rue des Bouveleurs, Sofie Merckx et Khadija Koutaine avaient pu en filer une autre à un monsieur en clapettes et chaussettes, qui faisait jouer son fils sur le trottoir, et qui avait commencé par médire. " La politique et moi, ça fait deux. Les politiques, c'est nada ! " il avait dit. Puis il avait cru reconnaître Khadija Koutaine, parce qu'il était originaire de Fontaine-l'Evêque, lui aussi, " Je suis la soeur de Jimmy Casquette ", avait-elle clarifié, argument décisif pour une politisation éclair. Mais tout le monde, au coin de ces deux rues si proches de Médecine pour le peuple, ne connaît pas Jimmy Casquette ou Raoul Hedebouw (" Ça ne me dit rien, mais je ne suis presque plus sur Charleroi ", s'est excusée une jeune dame qui venait rendre visite à ses parents). Dans ces cas-là, le salaire du bourgmestre (" 10 000 euros brut par mois, c'est trop, non ? "), le manque de logements sociaux (" Il y en a 400 de moins qu'en 2012 ") et la gratuité des transports en commun doivent suffire à convaincre. La famille de réfugiés irakiens que soigne Sofie Merckx n'en a pas besoin. Pas plus que ses anciens voisins, ni que les parents de copains scouts de ses enfants, ni que le syndicaliste qui a décidé d'adhérer au parti " mais discrètement ", dit-il, ni même que ce jeune homme qui garde ses lunettes de soleil chez lui, et qui veut lutter contre la construction européenne. En revanche, ce monsieur en tongues, qui dit qu'il va voter pour son coiffeur, Steve, comme le lui a dit son voisin... Ça tombe bien parce que le voisin ouvre sa porte et attend Sofie Merckx, qui ne voit pas, à sa fenêtre, l'affiche de Steve Maloteaux, tête de liste du Parti populaire. " Moi, j'ai travaillé pour vous, quand vous protestiez contre la taxe poubelle ", commence le monsieur qui fait voter son voisin pour leur coiffeur. " Mais je ne peux pas voter pour un parti qui favorise les étrangers et qui n'aime pas trop l'armée. Parce que sinon, qui va s'occuper de nos SDF ? " il demande. " Nous, on veut taxer plus les riches, pour dégager plus de moyens pour les plus pauvres, étrangers ou pas ", lui répond Sofie Merckx. " Et on veut diminuer le salaire du bourgmestre par deux ! " " Ah ça, c'est une bonne chose ! Il y a 80 % de bon chez vous, mais, je suis désolé hein, mais les Africains, ils ne peuvent pas s'empêcher de proliférer. Enfin, moi je vote pour mon coiffeur. Mais il est vrai que je n'ai pas encore lu son programme, et qu'au départ, mon choix, c'était le PTB. " Tout n'est pas perdu. Mais il y a longtemps que le monsieur en tongues d'à côté est rentré chez lui. A Ransart, il y a de longues rues sans beaucoup de maisons et de petites impasses toutes serrées, ce qui brouille un peu les calculs du podomètre de Paul Magnette. Et ce qui fait que quand on arrive sur la nuée, on ne voit qu'une dizaine de K-Way rouges, et deux blancs, ceux des amis d'Eric Massin. Les autres sont dispersés au loin dans les plus grandes rues, et tout près dans les plus petites impasses. " Eh ! C'est Ransart ! C'est ça, Ransart ! " explique Thomas Parmentier, onzième sur la liste socialiste. Sur les grosses maisons des longues rues et sur les petites des impasses serrées, partout, il y a des affiches à son nom, qui est aussi celui de son papa, Marc, socialiste, ancien échevin, haut-fonctionnaire provincial, fondateur de la Maison pour associations, responsable de plusieurs Maisons de jeunes, et chansonnier wallon. " Loulou, sans toi les frites n'ont plus le même goût ", c'est de lui, sur l'album Momins, produit par Full TV, la Web TV fondée par Thomas dans l'orbite de la Maison pour associations. Thomas dirige deux maisons de jeunes, dont une à Ransart, et est administrateur délégué d'une fédération de maisons de jeunes. Thomas est conseiller CPAS depuis 2012, et a été choisi par la section locale dont son papa est l'éternel patron comme chef de file communal. Il devrait faire un méchant résultat le 14 octobre, et il n'y a aucune raison qu'il ne devienne pas échevin juste après. Ça en embête quelques-uns, et d'ailleurs Philippe Van Cauwenberghe n'est pas là pour le porte-à-porte, aujourd'hui. Mais il y a Julie Patte, l'échevine de l'enseignement, et Eric Massin, président du CPAS en partance pour la Province. Ils reviennent de vacances tous les deux, mais ils ne sont pas tout à fait aussi tranquilles l'un que l'autre. Julie Patte, dont le résultat en voix de préférences sera scruté par tout le monde, sonne à toutes les portes et compte beaucoup sur un bout de phrases de trois secondes de Paul Magnette, ce rapide et salvifique " et n'hésitez pas à soutenir Julie aussi ", juste après le réglementaire " Voici ma carte, n'hésitez pas à nous appeler ! ". Jamais il ne gaspille ces trois secondes pour les autres, sauf parfois pour ceux qui accueillent, comme Philippe Van Cauwenberghe à Montignies, Mauricette Carême à Dampremy et Thomas Parmentier ici à Ransart. Eric Massin, lui, peut s'attarder. Une tête de liste socialiste à la Province dans le district de Charleroi peut se l'autoriser. Alors il papote à l'aise, avec les agents du CPAS, les militants socialistes, et même avec un supporter de l'Olympic qu'il croise. Puis on retombe sur la rue Paul Pastur, et enfin la nuée des vingt-cinq abeilles ouvrières se regroupe. Puis arrive un cabriolet gris de marque allemande, qui ralentit. C'est celle d'un copain de Thomas Parmentier, qui en sort. " On est allé faire toutes les impasses autour du Puits numéro 4. Qui vient boire un verre au local de campagne ? " demande-t-il à ses camarades. La Volvo de Paul Magnette est déjà partie depuis longtemps. Les autres vont se le boire, ce verre. Sauf Eric Massin. Lui, il regrette que, ce soir-là, l'inauguration du local de campagne de Philippe Van Cauwenberghe, à Montignies-sur-Sambre, et celle de celui de Thomas Parmentier, à Ransart, se tiennent au même moment. " C'est dommage. ça fait un peu désordre ", il dit, avant de remonter dans sa voiture. Mais il n'a pas l'air vraiment triste.