Elle est partout. Sur les réseaux sociaux, dans les théâtres en lutte, dans les bistrots en cachette, dans les hostos en burnout, dans les parcs publics en goguette. Avec la mort, le coronavirus a semé beaucoup de colère.
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Elle est partout. Sur les réseaux sociaux, dans les théâtres en lutte, dans les bistrots en cachette, dans les hostos en burnout, dans les parcs publics en goguette. Avec la mort, le coronavirus a semé beaucoup de colère. Dans les partis politiques, cette colère préoccupe. Elle est multiforme et pose des revendications contradictoires. Mais elle est scrutée de près. Sur le terrain, bien sûr, dont les partis ne sont jamais, quoi qu'on en dise, très éloignés. Et quand bien même le seraient-ils, les nombreux messages, cris spontanés ou choeurs organisés, reçus ces derniers mois les en rapprocheraient brutalement. C'est une des émotions avec lesquelles il va falloir compter dans le monde d'après, et sur laquelle certains comptaient déjà beaucoup. Il est vrai qu'elle avait déjà contribué à fabriquer le monde de maintenant, la colère. Tous les partis actuels, au fond, sont d'ailleurs nés d'une poussée durable d'énervement, qu'ils ont constituée en capital politique. La Belgique elle-même s'est mise, pour exister, en rage contre le Royaume des Pays-Bas. Puis les libéraux se sont énervés contre les catholiques, qui le leur ont bien rendu, et chacun fonda un parti de son côté. Les ouvriers en colère se rassemblèrent, eux aussi, pour installer le POB. Puis le mouvement flamand fit fureur, une fureur dirigée contre la Belgique francophone, où l'on réagit en retour, en Wallonie et à Bruxelles. Et les écologistes à leur tour portèrent une forme de colère qui les fédéra. Bref, si l'on devait faire de la Belgique une histoire émotionnelle, elle s'écrirait avec beaucoup de rage. Et les derniers mois semblent donner un avenir politique encore plus grand à cette émotion mobilisatrice. C'est pourquoi les partis y sont si attentifs. Qu'ils l'attisent ou qu'ils la canalisent, qu'ils tentent de l'étouffer ou de la contraindre, tous sont forcés aujourd'hui de l'intégrer. "J'entends/je comprends la colère des gens" est d'ailleurs sans doute une des phrases les plus régulièrement prononcées, de nos jours, par les personnalités politiques appelées à réagir sur l'actualité. C'est que la colère et les autres émotions se travaillent désormais politiquement. Le PTB avait ainsi organisé, le 1er mars 2020, une mobilisation "pour secouer ce pays", intitulée "la grande colère". Dans le même temps, le CDH, lui, voulait s'appuyer sur d'autres émotions, d'un registre plus heureux, sous le slogan optimiste d'"Il fera beau demain", un peu dans la veine émotionnelle de Jean-Marc Nollet qui mena la campagne écologiste avec un coeur avec les mains pour "un monde plus chouette". Et, le week-end du 1er mai 2021, répondant à Paul Magnette, Georges-Louis Bouchez mettait en garde: "Il ne faut pas que le retour du coeur cache le retour de la rancoeur." Les émotions, bien sûr, sont également intégrées dans de nombreuses recherches en sciences politiques. La sociologie électorale ne permet pas de prédire l'avenir mais elle peut alimenter, par ses constats, la réflexion stratégique des partis politiques, particulièrement en ces temps de fortes émotions sociales. En Belgique, pour la première fois à l'occasion des élections de mai 2019, deux chercheuses ont tenté d'examiner les choix électoraux en fonction de l'état émotionnel déclaré par les électeurs. Caroline Close et Emilie van Haute, politologues à l'ULB, ont fait paraître une contribution importante à cet égard. Dans Les Belges haussent leur voix (2020), ouvrage collectif du consortium RepResent, rassemblant plusieurs universités francophones et flamandes travaillant autour des élections de 2019, elles ont placé un chapitre intitulé Emotions et choix de vote: une analyse des élections de 2019 en Belgique. Utilisant des données récoltées en deux vagues, avant l'élection, d'abord, et quelques semaines plus tard, ensuite, Caroline Close et Emilie van Haute ont découvert, à partir des huit émotions soumises aux sondés lorsqu'il était question de la politique belge (quatre négatives: la colère, l'amertume, l'inquiétude, la peur, et quatre positives: l'espoir, le soulagement, la joie, la satisfaction, plusieurs éléments particulièrement intéressants à considérer en période de pandémie frustrante. "Bien qu'elles ne contribuent que modestement à l'explication des comportements électoraux, leur impact sur le choix de vote est significatif, et varie dans le temps en fonction des résultats électoraux", écrivent-elles. Ce sont surtout les émotions négatives et, parmi elles la peur et, encore davantage, la colère, qui semble influer le plus significativement. Paradoxalement, alors que les Flamands ressentent en moyenne moins d'émotions négatives et plus d'émotions positives que les francophones, c'est au nord du pays que la préférence pour certains partis est la plus liée à des affects. "Flandre et Wallonie n'ont pas la même histoire émotionnelle", pose Caroline Close. "Le vote Vlaams Belang est très corrélé à la colère, et un peu moins à la peur. En Wallonie, les indicateurs montrent une plus forte insatisfaction, un plus fort ressentiment, mais les partis parviennent moins à capitaliser sur ces émotions", relève-t-elle. En Flandre, PVDA et Vlaams Belang sont les partis dont les électeurs disaient en 2019 ressentir le plus d'émotions négatives, tandis que les électorats de Groen, du CD&V, de l'Open VLD, et de la N-VA, en éprouvaient le moins, et que ceux du SP.A (entre-temps rebaptisé Vooruit) occupaient une position intermédiaire. "La crise existentielle que traverse le SP.A s'observe aussi sur le plan émotionnel", indique encore Caroline Close. La situation affective de l'électorat wallon est moins claire, quoique celui du MR soit le plus heureux: il était alors le seul parti présent aussi bien dans le gouvernement régional wallon que, surtout, fédéral, et, on l'imagine, en fin de législature, la satisfaction est plutôt dans le camp de ceux qui gouvernent.Suite de l'article après l'infographieDe manière générale, même si on neutralise d'autres facteurs conditionnant le vote (l'âge, le genre, le dernier diplôme obtenu), aux élections de 2019, les émotions, surtout négatives, éprouvées par les électeurs envers la situation politique influent sur le choix du parti coché dans l'isoloir. "Dans les deux Régions, les émotions apportent des éléments additionnels à l'explication des comportements électoraux: leur effet est significatif, même lorsque l'on contrôle les autres déterminants, en ce compris les autres indicateurs classiques du ressentiment", avancent Caroline Close et Emilie van Haute. "Il est intéressant de noter que les mesures de ressentiment et les émotions permettent mieux de prédire le choix de vote en Flandre et en Wallonie que les déterminants socio-démographiques", notent-elles. Ainsi, en 2019, en Flandre, "la colère diminue la probabilité de voter pour le CD&V et la N-VA, la peur diminue la probabilité de voter pour Groen et le PVDA plutôt que pour le VB" et "l'espoir diminue la probabilité de voter pour le VB plutôt que pour le CD&V, Groen, la N-VA et le PVDA", notent-elles. C'est ainsi que la probabilité n'était que de 13% que l'on vote pour le parti d'extrême droite, lorsque l'on ne disait éprouver aucune colère, mais montait à 24% chez les répondants exprimant la plus forte colère envers la politique. En Wallonie, c'est vers le PTB que se dirigent les électeurs énervés. "Ils sont plus en colère que les électeurs d'Ecolo, et expriment davantage d'amertume que ceux du MR et du PS." En miroir, la satisfaction exerce, elle aussi, une influence importante: "Une plus forte insatisfaction augmente la probabilité de voter PTB plutôt que tout autre parti, à l'exception du PS". Ces deux partis, concurrents comme on le sait, présentent des profils sociologiques et affectifs somme toute assez similaires, même si "sur le plan des émotions, les électeurs du PS éprouvent un peu moins d'amertume que ceux du PTB". La deuxième vague d'entretiens avec les sondés, menée à l'été 2019 alors que le Vlaams Belang négociait avec Bart De Wever une entrée dans le gouvernement flamand, montrait les électeurs d'extrême droite substantiellement plus satisfaits et... davantage gonflés d'espoir que quelques mois plus tôt. "C'est aussi le cas chez les électeurs du PS et du PTB. On peut formuler l'hypothèse que les deux pouvaient exprimer une forme de soulagement d'avoir vu la Wallonie rester très ancrée à gauche dans un climat aussi incertain", suggère Caroline Close. Ce climat incertain de 2019 est devenu explosif en 2021 avec le passage et le repassage d'un virus aux effets mortels. Au printemps 2020, à l'époque où les soignants étaient applaudis tous les soirs, une enquête avait révélé une forme de réflexe disciplinaire de rally round the flag. La discipline patriotique semble avoir décru. Les partis d'opposition, et ceux qui capitalisaient déjà le plus sur le ressentiment, s'en trouveraient-ils grandis? Les sondages, en tout cas, sont ces derniers mois tous favorables au Vlaams Belang au nord et au PTB au sud. "Il serait intéressant de revoir les électeurs sondés en 2019 pour une troisième vague. On voit en effet de la colère s'exprimer, mais est-on certain qu'elle s'exprimerait politiquement de la même manière, et qu'elle serait dirigée dans le même sens? Je ne suis pas sûre qu'on verrait de grandes variations agrégées, une hausse générale des taux. Au niveau individuel, sans doute que la colère de certains aura beaucoup augmenté. Mais ici encore, quelle colère? La colère des gens qui respectent les règles contre ceux qui ne les respectent pas n'est pas la même que celle de ces derniers, celle de ceux qui sont contre les vaccins n'est pas la même que celle de ceux qui trouvent qu'on ne vaccine pas assez vite...", tempère toutefois Caroline Close. C'est que, sur le long terme, faire fructifier la colère est d'un rendement électoral malgré tout incertain. Et parfois dangereux.