Son livre polémique, Pourquoi libérer Dutroux ? (éd. Samsa), a fait grand bruit, lors de sa sortie, en février dernier. Bruno Dayez y expliquait les raisons pour lesquelles il avait accepté de représenter le condamné le plus détesté de Belgique dans sa demande de libération conditionnelle. L'avocat profitait surtout de l'occasion pour amorcer un débat sur le système carcéral belge, la perpétuité, la libération conditionnelle... Trois mois plus tard, nous avons voulu faire le point, avec lui : sur son livre, dont le premier tirage est déjà épuisé, sur les réactions vives, voire violentes, qu'il a suscitées et aussi sur les intentions de son client " indéfendable ".
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Son livre polémique, Pourquoi libérer Dutroux ? (éd. Samsa), a fait grand bruit, lors de sa sortie, en février dernier. Bruno Dayez y expliquait les raisons pour lesquelles il avait accepté de représenter le condamné le plus détesté de Belgique dans sa demande de libération conditionnelle. L'avocat profitait surtout de l'occasion pour amorcer un débat sur le système carcéral belge, la perpétuité, la libération conditionnelle... Trois mois plus tard, nous avons voulu faire le point, avec lui : sur son livre, dont le premier tirage est déjà épuisé, sur les réactions vives, voire violentes, qu'il a suscitées et aussi sur les intentions de son client " indéfendable ". Bruno Dayez annonce au Vif/L'Express qu'une lettre sera bientôt envoyée aux victimes ou aux parents des victimes, dans laquelle il exprimera, pour Marc Dutroux et avec son aval, les remords que celui-ci éprouve par rapport à ce qui s'est passé en 1996. Et cela, même si la vérité de l'assassin de Sars-la-Buissière n'est pas celle du jugement qui l'a condamné à la perpétuité, il y a quatorze ans. Pour l'avocat bruxellois, c'est une première étape dans le long parcours d'amendement de Marc Dutroux. Vous n'avez pas de regret d'avoir écrit ce livre, après le tumulte qu'il a provoqué ? Ni regret, ni remords. J'ai fait exactement ce que je voulais faire. Ce livre fait date, pour moi et aussi pour d'autres, je pense. Il a suscité beaucoup de réactions. Des positives ? Oui. J'ai eu pas mal d'échos très positifs de la part d'étudiants juristes, ce qui est encourageant. J'ai reçu des lettres favorables de détenus qui se sont procurés le livre et se sentent évidemment concernés par le propos. Des universités m'ont invité : une conférence à l'université Saint-Louis avec un juge du tribunal d'application des peines, une autre au centre culturel d'Amiens avec une juriste française. Bientôt, à l'Université des aînés. Des journalistes m'ont appelé de toute l'Europe : France, Allemagne, Pays-Bas, Portugal, Finlande... J'espère aussi faire cause commune avec Christiane Taubira, en France, pour obtenir l'abolition de la perpétuité en Europe. Et au sein du monde des avocats et de la magistrature ? En dehors du soutien de Manuela Cadelli, de l'Association syndicale des magistrats, peu d'échos explicites. Mais je pense qu'au niveau du barreau, le livre a été plutôt bien reçu. Même si, entre avocats, il y a toujours un esprit de concurrence qui fait que certains se demandent si j'ai fait pu faire des recettes sur ce livre. C'est le cas ? Non. Parce que j'ai renoncé à mes droits d'auteur, comme vous le savez, et le livre ne m'a rapporté aucun nouveau client. Personne ne m'a lâché non plus. En cela, l'opération est totalement neutre. Y a-t-il eu des injures et des menaces, comme lorsque vous avez annoncé prendre la défense de Dutroux ? J'ai dû être mis sous protection policière, quelque temps, lorsqu'un blogueur carolo a brûlé mon livre et publié la vidéo sur Facebook en lançant un appel à la violence. Il a été arrêté et libéré sous conditions qu'il ne semble pas respecter, ce que j'ai signalé au parquet. Sinon, j'ai reçu des lettres anonymes, d'injures plutôt que de menaces. Des lettres d'incompréhension aussi, signées, parfois très argumentées. J'y ai répondu. J'observe un clivage assez net tout de même entre ceux qui ont lu le livre et ceux qui en ont juste entendu parler. Les réactions négatives proviennent surtout de ceux qui se sont contentés du titre de l'ouvrage ou d'un article de presse. Plusieurs médias ont voulu vous confronter à Jean-Denis Lejeune et Gino Russo mais, à chaque fois, vous avez refusé. Pourquoi ? Les seuls interlocuteurs auxquels les médias ont choisi de m'opposer étaient systématiquement les parents des victimes. Leur point de vue est évidemment tout à fait légitime mais partial. Ce n'est pas à eux finalement que je m'adresse dans mon livre. Si la justice reconnaît des droits aux victimes, ce ne sont pas celles-ci qui décident du sort du condamné au niveau de la sanction ou de l'exécution de la peine. En outre, Jean-Denis Lejeune ou Gino Russo ont d'emblée la faveur du grand public. Leurs arguments n'ont jamais bougé d'un iota. Je les respecte, mais le débat, pour moi, est biaisé. Justement, s'ils ont le grand public derrière eux, pourquoi ne pas se confronter à eux et ainsi au grand public pour essayer de le convaincre ? J'apparaîtrais, chaque fois, comme le vilain petit canard. Cela ne ferait guère avancer le débat, qui ne concerne pas que le cas de Dutroux. Le débat de l'abolition de la perpétuité réelle, de la libération conditionnelle, des pleins pouvoirs accordés au tribunal d'application des peines, de l'organisation judiciaire et carcérale, intéresse tous les condamnés détenus. Mon objectif est plutôt de faire réagir les responsables politiques auxquels je souhaite être confronté. Dutroux a-t-il lu votre livre ? Qu'en dit-il ? Oui. Il l'a lu. Il me reproche de ne pas contester certains des faits dont il a été jugé coupable. Je lui ai répondu que ce n'était pas du tout l'objet du livre. S'il conteste toujours certains faits pour lesquels il a été condamné, cela hypothèque ses chances devant le tribunal d'application des peines... Il a sa vérité qui, comme pour beaucoup de condamnés, ne correspond pas forcément à celle du jugement dont il a fait l'objet. De toute façon, je ne peux pas prendre le contre-pied du dossier judiciaire ni de la condamnation. Ce dossier est clos depuis 2004. On ne le rouvrira pas. Il le sait. Exprime-t-il des remords, malgré tout ? Oui, bien sûr. Même s'il conteste certaines choses, même s'il ne se considère pas comme un monstre absolu, il est bien conscient qu'il n'est pas en prison par accident ou par erreur. Il sait qu'il a joué un rôle déterminant dans l'enlèvement des jeunes filles et qu'il porte une lourde responsabilité dans leur décès. Il assume ses responsabilités. Avec son accord, je suis d'ailleurs en train de rédiger une lettre qui - je ne sais pas encore sous quelle forme - sera bientôt adressée à ses victimes ou aux parents de ses victimes. Avant les vacances d'été, je pense. Dans cette lettre, que j'écrirai en tant que " porte-parole " de Marc Dutroux, j'exposerai les regrets qu'il exprime par rapport à ce qui s'est passé. Il y aura des réponses à certaines questions que se posent encore les familles des victimes. De vrais remords ? Ce ne seront pas des remords de façade. J'y travaille. Ceux qui affirment qu'il n'éprouve aucun remord, qu'en savent-ils ? Dutroux est coupé du monde, y compris à l'intérieur de la prison. Il ne parle quasiment à personne. Et vous, vous le voyez souvent ? Je le vois ou l'entends environ trois fois par semaine. Tout de même, dans son scénario de vérité, ne se donne-t-il pas le beau rôle ? Est-ce qu'il n'affabule pas ? Je l'ai déjà dit et répété. Ses conditions carcérales sont déplorables : une cellule de 9 mètres carrés dont il ne sort que rarement et un isolement presque absolu. A force de tourner en rond dans un tel espace de solitude, comment voulez-vous ne pas ruminer et vous construire ou reconstruire une vérité ? Il est complètement déréalisé. De toute façon, je crois qu'il vaut mieux qu'il reconnaisse certaines choses que rien du tout. C'est un premier pas. Avez-vous pu améliorer ses conditions ? J'ai obtenu, récemment et de haute lutte, qu'il dispose enfin du vélo d'appartement reçu d'une bonne âme qui ne s'en sert plus. Il pourra ainsi faire de l'exercice dans sa cellule. Une autre bonne âme a accepté de lui payer un dentier. Il faut savoir que la moitié de ses dents se déchaussent. Je lutte toujours avec la direction de la prison de Nivelles pour obtenir qu'il soit coiffé. J'ai proposé six noms de coiffeurs qui acceptent de le faire à titre gracieux. Mais, pour l'instant, je me heurte à un refus. Dutroux se balade donc toujours avec un bandeau qui retient sa tignasse pour que celle-ci ne lui tombe pas devant la figure comme un rideau. Avec mon confrère Nicolas Cohen, j'essaie d'obtenir des accommodements au niveau de sa correspondance, qui est toujours filtrée, et aussi pour qu'il puisse avoir à nouveau accès à son dossier judiciaire. Comptez-vous publier un autre livre ? Oui. Le thème sera celui de la justice réparatrice ou, comme disent les Français, " restaurative ". A partir d'exemples cinématographiques, comme Le Fils, des frères Dardenne, ou La Jeune Fille et la mort, de Polanski, je veux montrer qu'il existe beaucoup de réactions possibles dans le chef des victimes à l'égard de l'auteur d'un crime, même grave. Punir ou réparer ? Dans beaucoup de cas, les attentes des victimes ne se résument pas à la sanction. Pourquoi ne pas sortir d'un cadre strictement punitif et envisager une autre forme de réparation que celle, illusoire, de la peine ? Vous pensez que c'est possible avec Dutroux ? Je suis persuadé que si on avait pu organiser une rencontre entre Dutroux et les familles des victimes, il y a des années, les choses auraient été différentes pour tout le monde. Bien sûr, personne ne peut dire si cela aurait entraîné ou non une prise de conscience chez mon client. Mais, au moins, les familles auraient pu lui crier au visage leur colère et leur haine. Elles en auraient sans doute été un peu soulagées. Cette médiation aurait été intéressante pour peu qu'elle eût été bien préparée. Cela n'a pas eu lieu. Ils se verront devant le tribunal d'application des peines. Mais ce n'est pas la même chose et c'est surtout très tardif. Dans notre système, rien ou presque n'est fait pour rendre possible un amendement et une réparation. Il faut changer cela aussi.