" On peut vous aider, Monsieur ? Vous attendez quelqu'un ? " Le ton est poli. Mais ferme. Un contrôle d'identité est improvisé dans les sous-sols du parking de la police des chemins de fer en plein centre de Bruxelles. La carte de presse est exigée. Un civil qui reste plusieurs minutes à proximité des voitures de police, c'est peu courant. Voire suspect. " C'est bon, mais restez en dehors de la zone réservée à la police, s'il vous plaît. " Les quatre inspecteurs ajustent leur tenue et montent dans une voiture qui démarre en trombe. Le commissaire principal Pistral, 28 ans d'ancienneté, fait signe de loin de le rejoindre. Il glisse son badge pour ouvrir la porte. " Mes gars vous ont contrôlé, on dirait. Bon réflexe. La Belgique est en niveau d'alerte 3 et la police est une cible. On doit vraiment faire attention. " Depuis quelques années, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne et chez nous, des individus isolés s'en prennent en effet à la police. Certains à la machette au cri d'Allahou Akbar, comme l'été dernier à Charleroi. D'autres avec des couteaux. Comme à la station de métro Beekkant, à Bruxelles, en 2012, où une inspectrice avait été grièvement blessée.
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" On peut vous aider, Monsieur ? Vous attendez quelqu'un ? " Le ton est poli. Mais ferme. Un contrôle d'identité est improvisé dans les sous-sols du parking de la police des chemins de fer en plein centre de Bruxelles. La carte de presse est exigée. Un civil qui reste plusieurs minutes à proximité des voitures de police, c'est peu courant. Voire suspect. " C'est bon, mais restez en dehors de la zone réservée à la police, s'il vous plaît. " Les quatre inspecteurs ajustent leur tenue et montent dans une voiture qui démarre en trombe. Le commissaire principal Pistral, 28 ans d'ancienneté, fait signe de loin de le rejoindre. Il glisse son badge pour ouvrir la porte. " Mes gars vous ont contrôlé, on dirait. Bon réflexe. La Belgique est en niveau d'alerte 3 et la police est une cible. On doit vraiment faire attention. " Depuis quelques années, au Royaume-Uni, en France, en Allemagne et chez nous, des individus isolés s'en prennent en effet à la police. Certains à la machette au cri d'Allahou Akbar, comme l'été dernier à Charleroi. D'autres avec des couteaux. Comme à la station de métro Beekkant, à Bruxelles, en 2012, où une inspectrice avait été grièvement blessée. " Attends, je vérifie. " Denis est l'inspecteur principal du dispatching. En jargon, cette cellule se fait appeler Ramco, pour Railway and Metro Coordination. C'est ici qu'arrivent toutes les demandes du terrain concernant des individus contrôlés dans les gares et les métros de Bruxelles et du Brabant. A chaque fois, le même rituel. Les nom, prénom et date de naissance sont encodés. L'ordinateur vérifie si la personne est fichée. C'est le cas de Fatima S., contrôlée à l'instant sur le terrain par un des collègues de Denis. " On a une championne : blanchiment d'argent, import-export de drogues, mariage blanc ", ironise-t-il. La jeune femme, 33 ans, est loin d'être inconnue. Mais il n'y a pas de map, de " mesure à prendre ". Fatima ne sera pas arrêtée. Ramco, c'est les yeux et les oreilles de tous les mouvements autour et dans les stations. A l'intérieur du dispatching, six écrans géants et une cinquantaine de moniteurs diffusent ce que captent les centaines de caméras placées sur le terrain. Les bandes sont gardées trois semaines et visionnées si besoin par les deux agents de permanence Ramco. En théorie, le dispatching répond au 112 quand une urgence concerne les chemins de fer, coordonne une intervention sur le terrain et vérifie que tout est normal. " En réalité, on est plus dans la réactivité que la proactivité. Ici, on n'a pas le temps de lire deux livres et de faire 25 niveaux à Candy Crush. Impossible, à deux, de checker les centaines de caméras pour voir si quelque chose se passe. " Les peluches et les fleurs sont toujours nombreuses au pied de la stèle commémorative installée à l'entrée du métro Maelbeek. Comme les photos, les petits mots, les dessins. " A ma tante adorée, on ne t'oubliera pas. " Les marques d'amour et de tendresse s'entassent dans le quotidien de la station. " Les gens prennent leur métro pour rejoindre le travail, l'école ou la maison comme ils le faisaient avant. Mais tout est différent ", résume Kenny, un des inspecteurs de terrain. Le constat est le même pour Anissa, Christian et Boris, qui expliquent que les attentats ont créé une vraie scène de guerre. " Dans le feu de l'action, on était trop occupés pour réaliser. On a eu un contrecoup après, pour la gestion du stress et les émotions des navetteurs. " Difficile pour eux d'oublier la menace : sur le terrain, le 112 reçoit des appels en permanence pour des valises ou des cartons suspects. Il faut aussi porter un gilet pare-balles (parfois même un classe 4, un gilet renforcé). Et puis, il y a tous ces militaires surarmés qu'ils croisent lorsqu'ils patrouillent. Et ces jeunes qui s'habillent " à l'afghane ". " On en voit de plus en plus, mal rasés, avec des longs cheveux et des bonnets. Un jour, il y en a un qui m'a dit que c'était cool, que c'était la mode djihadiste ", raconte Anissa. Boris et Anissa s'échangent quelques vannes dans le combi. Encore une heure et demie avant de rentrer faire le rapport de la journée. La radio grésille. Ramco appelle. C'est un code 3 à la station Anneessens. Un homme blessé. Peut-être une bagarre. L'information est incomplète. Le combi s'enfonce, toutes sirènes dehors, dans les rues de Bruxelles. Des automobilistes ne laissent pas passer le véhicule prioritaire. Le jeune inspecteur prend son micro " Dégagez, mettez-vous sur le côté ! " Ça prend du temps. Anissa, prête à redémarrer, glisse que, " pour certains, la police, ce sont des méchants. Alors, ils vont nous faire chier, par principe. Nous, on est là pour les protéger et les aider. " Sur place, une ambulance et un Smur, un service mobile d'urgence et de réanimation. Un homme fait un arrêt cardiaque. Les médecins s'activent. La situation est vite contrôlée et les deux policiers repartent pour une autre mission, à la station de métro De Brouckère. En descendant l'escalier, ils lèvent les yeux au ciel. " Parfois, on reçoit des crachats. Ou des pierres. Un jour, on a reçu un cendrier en verre. Mon collègue a été sévèrement blessé. " La foule est nombreuse. C'est la sortie des écoles. Le moment où les gens en profitent pour resquiller le plus. " Par notre présence, on montre qu'on ne lâche rien ", précise Boris. En moins de dix minutes, plus de trente personnes passent sans payer. La technique est toujours la même, on se colle à deux quand les portes s'ouvrent. Un adolescent dit avoir acheté un ticket mais l'a oublié à la maison. Un groupe de jeunes femmes fait mine de ne pas comprendre et répète : " Roumanie. Pas français parler. " Le jeune inspecteur hausse le ton : " Faut pas se foutre de ma gueule. Je vous ai arrêtées la semaine dernière, et vous parliez toutes français ! " Pour patrouiller à Bruxelles, les policiers sont équipés d'un Uzi et d'un Smith & Wesson MP9 dont le bout de balle est en caoutchouc, histoire de ne pas transpercer le corps de la personne visée et de ne pas faire d'autres victimes collatérales en cas de tir. Mais le constat est sans appel : " Les terroristes sont mieux équipés que nous, admet Anissa. Ils ont des Kalas. En cas de tir, ce serait un carnage. Avec notre MP9, on aurait l'air malin. " Heureusement, les policiers sortent rarement leurs armes : trois fois en cinq ans pour Boris, deux fois en dix ans pour Kenny. Les armes ? Ils y sont parfois confrontés mais pour certains, ce n'est pas le plus dur dans leur quotidien. Certains souvenirs sont bien plus pénibles. Christian a dû aller chercher sur les voies la tête d'un homme qui s'était suicidé et la mettre dans un sac en plastique. Anissa, elle, est hantée par une matinée de décembre, il y a six ans. Par le visage de ce petit garçon repéré dans la gare d'Anneessens errant seul. " Je l'ai pris dans le combi et assis sur mes genoux. On a tourné aux alentours de la gare pour qu'il repère sa maison. Un moment donné, il a dit : " C'est là ! " Anissa et son collègue ont alors sonné chez des voisins qui ont confirmé que le petit habitait bien l'immeuble. Au 5e étage. Avec sa maman. Anissa est montée. Au sol, une femme d'une trentaine d'années dans une mare de sang. " Poignardée à 149 reprises. Et égorgée ", confie, grave, Anissa. " Le pire ? En enlevant le manteau, le tee-shirt du petit était recouvert de sang. On a compris qu'il avait assisté à toute la scène. " L'auteur, bien qu'identifié comme le frère de la victime, n'a jamais été arrêté. Il a fui, dans son pays, la Jordanie, qui n'extrade pas ses ressortissants. Un mélange de colère et d'impuissance traverse la policière : " Je me demande ce qu'est devenu ce gamin. Peut-être que je le croise parfois, lors des patrouilles dans le métro. " Le combi se gare sur le parking. La journée se termine. Une autre équipe prendra la relève. Pour veiller sur Bruxelles et ses navetteurs. Par Nicolas Roisin.