Plus de resto, plus de pot(s) au bistrot. Moins de shopping, moins ou plus de ciné, de spectacle, de citytrip ou d'escapade en gîte. Le foot au stade? On oublie.
...

Plus de resto, plus de pot(s) au bistrot. Moins de shopping, moins ou plus de ciné, de spectacle, de citytrip ou d'escapade en gîte. Le foot au stade? On oublie. Déprimant, le quotidien du semi-confiné sevré des petits plaisirs de la vie sous l'empire du coronavirus. Maigre consolation, au moins pour celles et ceux qui ont encore la chance de voir la paie tomber sans encombre à la fin du mois: il arrive que les comptes en banque se garnissent plus qu'ils ne se vident.Le patrimoine financier des Belges s'épanouit de plus belle à l'ère de la Covid-19: au 30 juin dernier, il franchissait la barre des mille milliards d'euros (1 094 milliards). L'effet d'une reprise des cours boursiers mais aussi d'un investissement record dans des actifs financiers, principalement des dépôts d'épargne réglementés (+ 7,9 milliards) et des dépôts à vue (+ 7 milliards). Pas de doute pour la Banque nationale: la cure de confinement pour cause de crise sanitaire a confectionné en l'espace de quelques semaines un joli bas de laine de quelque 20 milliards d'euros. Le fruit d'une épargne forcée par manque de débouchés alors que le commerce trinque, que la culture agonise et que l'Etat, complètement fauché, s'endette pour payer l'addition dans le seul but de sauver les meubles. 524 milliards: autre montant record qui donne le vertige. C'est le poids de la dette publique, qui s'est alourdi de 32 milliards au cours du deuxième trimestre 2020, sous l'effet de recettes en chute libre et de dépenses en plein boom, qui creuse un déficit budgétaire estimé, sécu comprise, à 33,4 milliards pour 2020. Cette ardoise est une vraie tuile. Elle propulse notre taux d'endettement à 115% du produit intérieur brut (PIB) et ce n'est sans doute pas fini. Vers quels sommets l'envolée mènera-t-elle? Mystère. Le train fou est lancé dans le brouillard, les compteurs s'affolent. Hors emprunt, point de salut, le voilà l'expédient du jour. Pourquoi l'Etat se gênerait-il quand emprunter de l'argent ne coûte pas d'argent en cette période de taux d'intérêt au niveau plancher et que la Banque centrale européenne valide et couvre l'opération? Tant qu'à faire, pourquoi ne pas emprunter la piste de la dette dite perpétuelle, remboursable à Pâques ou à la Trinité? L'hypothèse circule, fait sens aux yeux de certains. "Elle ne doit pas être un tabou", estime l'économiste Etienne de Callataÿ. "Annuler une dette ne doit pas poser un problème en soi. L'endettement engendré par le coronavirus, indépendant de notre volonté, plaide pour que l'on se montre hétérodoxe. On pourrait imaginer que la Banque centrale européenne isole dans les dettes publiques des différents Etats un montant imputable à la crise de la Covid-19 et l'annule dans ses livres de compte. Elle pourrait ainsi décider de laisser tomber 30 milliards de dette publique belge." Mais les puristes font la grimace. Redoutent le précédent, le mauvais signal, le côté open bar de la formule. Il y a de toute façon des limites à tout, y compris au (sur)endettement. L'argent public ne coulera pas indéfiniment des murs, il arrivera bien un moment où l'Etat finira par crier grâce, par ne plus pouvoir absorber seul un choc prolongé, encore moins porter à bout de bras une reprise. Il sera alors temps de se rappeler que la Belgique est un pays bougrement riche doté d'un Etat chroniquement pauvre, habité par une armée d'écureuils qui s'activent à amasser des provisions. Que ce pays abrite ainsi "un gisement gigantesque et sous-utilisé d'épargne", observe le professeur de finance Georges Hübner (HEC Liège), affligé par "cette source d'inefficience qui ne rapporte aujourd'hui quasiment rien à personne. Ni à l'épargnant ni à la banque." Ce pactole ne date évidemment pas de la crise sanitaire, il trouve à s'alimenter dans la prudence et la méfiance inscrites dans les gènes de l'épargnant. "Le Belge a une brique dans le ventre, il possède une épargne de précaution traditionnellement élevée. Non pas qu'il soit nécessairement conservateur mais il ne connaît pas assez son propre profil financier pour oser faire confiance", prolonge Georges Hübner. Assis sur son matelas d'euros plus ou moins épais, sans jamais trop bouger, attentif à engranger en attendant de voir, "il est tout sauf un aventurier", abonde Joseph Pagano, professeur de finances publiques à l'UMons. Les comptes d'épargne ne s'en portent que mieux, aujourd'hui garnis de quelque 284 milliards. Tant d'argent mis de côté finirait par relever de l'irrationnel, en tout cas d'une culture du risque jugée trop faible. Réflexe bien peu compatible avec la dose d'audace qu'exigera toute relance de la machine. Pierre Wunsch croise les doigts. Le gouverneur de la Banque nationale espère qu'au moins les 20 milliards accumulés durant le confinement retrouveront bien vite le chemin de la consommation chancelante lorsque le pays aura quitté les urgences. Il y aurait là, confiait-il le 20 octobre dernier lors de son audition à la Chambre, de quoi financer 1,5% de croissance de la demande intérieure. Ce serait un bon début. Certains économistes misent plus fermement encore sur la contribution de l'épargnant pour sortir l'économie du pétrin. Georges Hübner est de ceux qui aimeraient en faire un acteur clé du redressement. Déjà, il a imaginé à son intention l'instrument qui pourrait l'inciter à franchir le pas: un "Fonds fédéral solidaire de participation" financé par l'épargne publique à travers un vaste emprunt populaire de solidarité au profit des PME en grand besoin de fonds. Solidarité, n'est-ce pas un peu trop demander? Celui qui est aussi administrateur indépendant chez Belfius veut croire qu'il doit être possible de flatter la fibre civique de l'épargnant. Jusqu'à le convaincre de forcer sa nature. "Le Belge se sent à tort en état de crise permanente. Un discours anxiogène lui a instillé la crainte, voire une haine des marchés financiers. Trop souvent, à ses yeux, un patron qui réussit est un salaud . Mais la crise sanitaire que nous subissons change la donne, elle suscite une empathie à l'égard des entrepreneurs, une disposition à les aider à sortir la tête de l'eau dans laquelle ils se retrouvent plongés pour des raisons indépendantes de leur volonté. Aujourd'hui, les étoiles sont alignées."Ce serait une grande première après des expériences jusqu'ici peu concluantes. 2009, une Caisse d'investissement de Wallonie ambitionne de mobiliser l'épargne des Wallons et des Wallonnes au service d'une économie durable profitable à leur région: dix ans plus tard, l'outil ferme boutique, faute de succès. 2013, Johan Vande Lanotte (SP.A), ministre fédéral de l'Economie, imagine un grand emprunt populaire pour financer des tas de projets à finalité socio-économique ou sociétale, dont la Belgique a cruellement besoin: le prêt citoyen thématique échoue à séduire. Aussi émouvants soient-ils, les appels de détresse lancés par le monde des petits patrons pourraient ne pas suffire à surmonter les peurs du lendemain qui expliquent aussi grandement le souci de parer à l'imprévu: peur pour son job, pour ses vieux jours, pour l'avenir de ses enfants sur une planète bientôt moins habitable. A moins de mettre au point la recette capable d'apprivoiser l'écureuil en jouant sur les ressorts qui l'animent tout en se gardant bien de l'effaroucher. "Il faut donner à l'épargnant la certitude que ce dans quoi il investit ne pourra jamais être pire que ce qu'il reçoit actuellement en mettant de côté, c'est-à-dire quasiment rien. Qu'au minimum, il récupérera ce qu'il aura investi, avec la possibilité de se désengager à tout moment", développe Georges Hübner. Faire simple, se montrer efficace, rassurant. Qui d'autre de plus sécurisant que l'Etat pour offrir la garantie de n'avoir, quoi qu'il arrive, rien à perdre. "L'Etat, seul, a la force de frappe et le bras suffisamment long pour toucher tout le monde", étant entendu que la satisfaction pour l'épargnant de faire vraiment oeuvre utile ne pourra venir que de l'effet massif sur l'économie produit par un "outil bulldozer". Pour le professeur de finance, capter 4% des quelque 280 milliards d'épargne dégagerait déjà dix milliards d'euros. Joseph Pagano juge le pari jouable: "Les gens pourraient se laisser convaincre si la démarche qu'on attend d'eux relève d'une cause qui fait chavirer les coeurs, comme la question climatique. A condition, aussi, de vendre la proposition dans un emballage autrement sexy qu'une Caisse d'investissement de Wallonie". Et d'assortir le tout, de préférence, du petit avantage fiscal qui achèvera d'emporter la décision. Mais là, Etienne de Callataÿ cale: "Donner du pouvoir d'achat aux faibles revenus me paraît bien plus indiqué que d'accorder des cadeaux fiscaux à des gens qui ont les moyens d'épargner. Si l'Etat veut inciter l'épargne à glisser vers la consommation, qu'il commence par supprimer l'avantage fiscal sur le livret d'épargne. Je suis d'ailleurs assez sceptique sur l'effet retour de ce type d'incitants."Et pourquoi, en dernier ressort, ne pas user de la contrainte pour vaincre la réticence de l'écureuil à libérer ses euros? Frapper un grand coup, à la vitesse de l'éclair, sans crier gare. Une "opération Gutt" bis, comme à la Libération en 1944, avec blocage des comptes bancaires et main basse sur les avoirs, au nom du salut national. Une réussite à l'époque, mais à ne plus chercher à rééditer. "Nous ne sommes pas en guerre ni dans une logique punitive, l'opération Gutt visait notamment à mettre la main sur l'argent sale accumulé sous l'Occupation", objecte Joseph Pagano. "Il n'y a pas de bons et de méchants dans cette crise-ci", complète Etienne de Callataÿ. Seulement des victimes, plus ou moins nanties.