"Je crois me souvenir que la Sûreté a regretté que je n'ai pas été informé plus tôt", a précisé M. Bodson qui en a déduit que le gouvernement fédéral avait été alerté préalablement par la Sûreté. Or, selon les souvenirs de l'ex-administrateur délégué, Tractebel n'a été informée par le renseignement belge qu'après un voyage au Kazakhstan, avec le Premier ministre Jean-Luc Dehaene, en avril 1998. Or, "il s'était exhibé avec moi au Kazakhstan", s'est souvenu Philippe Bodson.

Les principaux responsables de l'entreprise à l'époque ont retracé mercredi pour la commission l'historique de l'investissement du fleuron économique belge qui a fini par avorter quand Tractebel s'est aperçue que le trio kazakhe avec lequel elle était en partenariat se servait du projet gazier à des fins financières. Leur objectif était de transformer les montagnes de monnaie locale en devise occidentale, une ambition qui l'a amené à vouloir prendre le pouvoir de la filiale du géant belge quand la manne s'est asséchée.

Tout a périclité au début de l'année 1998, selon Daniel Deroux, ancien CEO pour les projets internationaux. Finalement, Suez a pris le pouvoir et Philippe Bodson a été écarté, devenant sénateur MR, six mois plus tard. Au Sénat, il a dit ne pas se souvenir d'une enquête jamais aboutie au comité R contrôlé par la commission de suivi présidée par Armand De Decker (MR).

Tractebel avait versé une commission de 55 millions de dollars au trio kazakhe sur un projet censé rapporter 500 millions de dollars. Daniel Deroux a chargé l'ex-chef de projet local Nicolas Atherinos, aujourd'hui décédé, qui aurait, selon lui basculé dans le camp kazakhe.

Selon les éléments dont disposent les commissaires, Tractebel avait usé avant cela de nombreux moyens pour favoriser ce projet d'investissement, mobilisant leurs meilleures relations notamment pour permettre au trio Chodiev-Ibragimov-Machkevitch d'accéder à toutes les facilités.

Mercredi, un ancien policier de l'ex-BSR de la gendarmerie, Benoît Dufour, a exhumé les anciens procès verbaux faisant état de nombreux contacts notamment en vue de permettre au trio d'acquérir la nationalité belge. Les noms de plusieurs politiques ont été cités dont celui du ministre Didier Reynders (MR), qui avait appuyé comme député de l'opposition la demande d'Alijan Ibragimov, et avait sollicité le ministre de l'Intérieur de l'époque, Johan Vande Lanotte (sp.a).

La demande de nationalité belge d'Alijan Ibragimov a été portée par l'avocate Rose-Marie Sukennik que la Sûreté de l'Etat suspecte de "trafic d'influence" ou de "corruption" dans le traitement de dossiers liés à la grande criminalité, un doute sur son intégrité qui a passablement "choqué" l'intéressée mercredi lors de son audition. Celle-ci s'est défendue de toute forme d'intéressement déraisonnable, elle qui en tant que spécialiste du droit des étrangers, pratique le pro deo.

Reconnaissant avoir traité le dossier Ibragimov, elle a dit avoir été mandatée par un grand cabinet d'affaires oeuvrant pour Tractebel.

M. Deroux a minimisé le rôle de l'énergéticien dans la promotion du trio kazakhe, limitant son rôle à une réponse à une interrogation de la commission de naturalisation, une version mise en doute par les commissaires. Vincent Van Quickenborne (Open Vld) a également évoqué un contrat de consultance au profit des partenaires, cosigné par Daniel Deroux. Qualifiant le document de "scandaleux", ce dernier a suggéré qu'il eut pu s'agir d'un faux.

L'instruction Tractebel-trio kazakhe a fini par la conclusion à la mi-2011 d'une transaction pénale élargie permise par une loi à peine votée. Cette concomitance a justifié la mise en place d'une commission d'enquête parlementaire chargée de mettre au jour d'éventuelles influences dans cette affaire.