Une cérémonie commémorative est organisée vendredi à 14h30 dans une salle paroissiale située au 44 de la rue des Pierres, près de l'hôtel de Ville de Bruxelles. Il s'agit d'une initiative des associations IDAY-International, IDAY-Guinée, Amitiés sans frontières, ainsi que le Conseil des Communautés Africaines en Europe et en Belgique (CCAEB) et le Fonds Message de Yaguine & Fodé auprès de la Fondation Roi Baudouin.

Un ciné-débat se tiendra également à 18h00 au café l'Horloge du Sud, rue du Trône à Ixelles, ainsi qu'un sit-in samedi de 16h00 à 18h00 place Lumumba, gérés par l'association de la diaspora africaine Moja avec le soutien de l'Union des femmes africaines ou encore le collectif Mémoire coloniale. Des ressortissants guinéens devraient encore organiser un match de football dimanche après-midi.

Yaguine et Fodé sont morts de froid. Une lettre a été trouvée sur eux. Dans celle-ci, ils appelaient à soutenir le développement en Afrique. "Si vous voyez que nous sacrifions et exposons notre vie, c'est parce qu'on souffre trop en Afrique et qu'on a besoin de vous pour lutter contre la pauvreté et mettre fin à la guerre en Afrique. Néanmoins, nous voulons étudier, et nous vous demandons de nous aider à étudier pour être comme vous en Afrique", écrivaient-ils.

Micky Ducamp, porte-parole pour IDAY en Belgique, estime qu'"il est malheureux que ce message reçu il y a 20 ans par l'Union européenne n'ait pas eu de suites".

Sensibiliser sur les dangers de l'immigration clandestine

Des commémorations se sont tenues du 24 au 26 juillet à Conakry, capitale de la Guinée, ville d'où est parti l'avion à destination de Bruxelles. Une conférence au collège Yaguine et Fodé a notamment sensibilisé les jeunes sur les dangers de l'immigration clandestine. "On veut appeler les jeunes Guinéens à ne pas venir par des voies clandestines, qui sont beaucoup trop dangereuses", explique Micky Ducamp. IDAY-International précise qu'il ne s'agit pas de limiter l'immigration venue d'Afrique, mais de la réglementer et d'instaurer des voies légales et sûres. Une rencontre avec les familles des deux jeunes et une visite de leur tombe ont eu lieu le 26 juillet.

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Le récit de ces commémorations en Guinée sera livré lors de l'événement de ce vendredi à Bruxelles. Une chanson rendra hommage à Yaguine et Fodé. Des intervenants prendront la parole sur la question du développement en Afrique. "On présente toujours l'aide au développement comme la solution pour réduire la migration clandestine alors qu'au contraire, elle aggrave les choses", avance Jean-Jacques Schul, président honoraire d'Iday-International et co-fondateur du Fonds Message de Yaguine & Fodé. "Il faut revoir la manière dont elle est conduite car on ne fait qu'entretenir des gouvernements corrompus qui ne répondent pas aux demandes de la jeunesse locale. Comme l'aide vient de l'extérieur, les gouvernements n'écoutent pas leur population et ne cherchent pas à satisfaire leurs besoins."

Au ciné-débat sera projeté le film "Un matin bonne heure" sur l'histoire de Yaguine et Fodé. Un débat sur le thème "Néocolonialisme et impact migratoire" suivra.

"Nous estimons qu'il y a une hypocrisie de la politique européenne à d'un côté stigmatiser et criminaliser la migration et de l'autre participer à la déstructuration de l'économie locale", défend Moïse Essoh, administrateur délégué de Moja. "Au niveau des grandes entreprises comme Bolloré, il y a toute une série de choses tolérées par l'Union européenne (...) Il faudrait aussi réformer la convention de Dublin pour la rendre plus équitable entre les Etats membres. Comme ce n'est pas par avion que la migration se fait, maintenir ce système où ce sont les premiers pays d'arrivée qui comptent, c'est renforcer le populisme dans les pays du sud de l'Europe."

"Il y a eu un recul depuis 20 ans des politiques d'accueil"

Le message retrouvé sur Yaguine Koïta et Fodé Tounkara, qui appelait à soutenir le développement en Afrique, est toujours d'actualité, estime Philippe Hensmans, directeur de la section francophone d'Amnesty International Belgique.

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Pour lui, la situation des plus pauvres en Guinée ne s'est pas ou très peu améliorée. "Les bénéfices de l'industrie extractive ne sont pas partagés et l'état de l'éducation est inquiétant : il y a des grèves d'enseignants, des manifestations contre les fermetures d'écoles... La politique européenne contribue à aggraver la crise en envoyant du lait en poudre qui revient moins cher sur le marché d'Afrique de l'ouest que le lait produit par les vaches locales. Même si on parle d'une croissance à deux chiffres, elle n'est pas partagée avec tout le monde et il y a toujours des catégories de la population qui n'arrivent pas à vivre dignement. La corruption est parfois telle dans certains pays africains qu'on voit mal comment le développement pourrait se mettre en place. D'un point de vue sécuritaire, il y a aussi aujourd'hui au moins 17 conflits en cours en Afrique", indique-t-il à Belga.

Ce qui a changé pour lui ces 20 dernières années, c'est la politique européenne: "elle s'est durcie. Avec les accords de la Valette notamment, l'aide au développement est en partie redirigée vers le contrôle des migrations. Il y a un désert occupé en partie par l'AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) à traverser, les passeurs, le cauchemar de la Libye où les migrants risquent d'être réduits en esclaves... Ils doivent traverser l'enfer pour arriver jusqu'à la Méditerranée. Il faut ensuite réussir à échapper aux garde-côtes libyens pour ne pas finir dans un camp de détention où les droits humains sont bafoués. Sans compter qu'il y a eu plus de 34.000 personnes qui se sont noyées depuis l'année 2000 en Méditerranée, pour celles qui ont pu être enregistrées... Je peux comprendre que d'un point de vue italien ou grec, on ait eu envie de durcir parce que toute la charge repose sur eux avec la convention de Dublin. Loin de moi l'envie de soutenir Matteo Salvini, mais si les pays européens ne prennent pas en charge leur part, qui n'est pas énorme, cela contribue à créer ce syndrome de crise migratoire qui n'en est pas une", avance encore le directeur de la section francophone d'Amnesty International Belgique.

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Philippe Hensmans appelle à créer des voies sûres et légales pour les réfugiés, mais aussi pour d'autres migrants. Il défend en effet la nécessité de sortir des discours manichéens appelant à une Europe forteresse ou à une ouverture totale des frontières pour penser une politique migratoire qui répondrait au vieillissement en Europe.

"Des propositions ont été faites, par exemple dans le livre de Pierre Verbeeren (directeur général de Médecins du Monde) et François Gemenne (directeur de l'observatoire Hugo qui travaille sur les migrations). Ils ne disent pas qu'il faut ouvrir toutes les portes, mais qu'il est possible de mettre en place une politique qui bénéficie à l'Union européenne et à l'Afrique. Les migrants qui vivent en Europe envoient de l'argent chez eux. Lorsque des possibilités sont données, le retour dans les pays d'origine est aussi facilité. Il y a eu un recul depuis 20 ans des politiques d'accueil des migrants et du respect de leurs droits, en Belgique également. Les gouvernements successifs ont pris des mesures de plus en plus radicales. On se retrouve avec cette situation inacceptable. Il est temps d'avoir une réponse politique intelligente et responsable. On s'offusque à raison de ce qui se passe à la frontière américano-mexicaine, mais la situation est bien pire en Europe".