Un samedi après-midi, en 1988. Le mince jeune homme blond, porte, outre un costume impeccable, un paquet soigneusement à l'horizontale, " des pâtisseries de chez Wittamer ". Derrière lui, l'une des plus belles artères de Bruxelles, où les voitures nombreuses glissent depuis le Cinquantenaire en direction de Woluwe-Saint-Pierre : route boisée, élégante et spacieuse. Face au trentenaire et ses gâteaux : une façade de 60 mètres de largeur, en marbre norvégien blanc de facture épurée, sur trois niveaux apparents, privilégiant les lignes droites. Au-dessus de la coupole centrale, quatre hercules de bronze regardent autant de points cardinaux en dominant le bâtiment de grande allure. Surplombant une réplique de la déesse Athéna, protectrice de la sagesse et des arts. De l'avenue, le visiteur a passé la grille et le panneau " propriété privée ", il s'annonce maintenant à la porte brune à double hublot. Celle qui garde le saint des saints : les 2 800 mètres carrés du palais Stoclet, sa presque triple surface de jardin tout aussi impeccablement dessinée.
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Un samedi après-midi, en 1988. Le mince jeune homme blond, porte, outre un costume impeccable, un paquet soigneusement à l'horizontale, " des pâtisseries de chez Wittamer ". Derrière lui, l'une des plus belles artères de Bruxelles, où les voitures nombreuses glissent depuis le Cinquantenaire en direction de Woluwe-Saint-Pierre : route boisée, élégante et spacieuse. Face au trentenaire et ses gâteaux : une façade de 60 mètres de largeur, en marbre norvégien blanc de facture épurée, sur trois niveaux apparents, privilégiant les lignes droites. Au-dessus de la coupole centrale, quatre hercules de bronze regardent autant de points cardinaux en dominant le bâtiment de grande allure. Surplombant une réplique de la déesse Athéna, protectrice de la sagesse et des arts. De l'avenue, le visiteur a passé la grille et le panneau " propriété privée ", il s'annonce maintenant à la porte brune à double hublot. Celle qui garde le saint des saints : les 2 800 mètres carrés du palais Stoclet, sa presque triple surface de jardin tout aussi impeccablement dessinée. La scène est celle où Paul Dujardin - actuel directeur de Bozar - s'en va tenter de convaincre, fin des années 1980, la baronne Anny Stoclet de prêter son espace pour quelques soirées. " Je m'occupais d'Ars Musica et j'avais rencontré Aude Stoclet, l'une des quatre filles de la baronne, qui m'avait dit que sa mère était quand même un peu difficile à convaincre pour organiser des choses dans sa maison. Je me suis dit que la meilleure voie était celle de l'amour et, naturellement, de l'estomac. " Trente ans plus tard, il se souvient comment la rhétorique pâtisseries-champagne - " souvent consommés dans la cuisine du palais " - y croise à toute berzingue le Who's Who de la culture. Les gourmandises de Paul Dujardin et sa parole tout aussi enrobante charmeront donc la baronne Stoclet qui, une décennie durant, ouvrira exceptionnellement la salle de concert du palais à son nom, comportant un authentique Bechstein à queue, à une poignée d'événements d'Ars Musica. Comme le Pierrot lunaire d'Arnold Schönberg, représenté en 1991 sous la direction de Philippe Herreweghe, chef d'orchestre gantois au retentissement déjà international : le marbre noir italien de Portovenere qui tapisse la pièce de musique, s'en souvient encore, tout comme les chaises rouge violacé aux accoudoirs sculptés où prennent place les chanceux auditeurs. Mais à la disparition de la baronne en 2002, à l'âge de 94 ans, l'écrin se referme sur une succession électrique. " Il y a plus de cent ans, en 1906, débuta la construction du palais Stoclet à Bruxelles. Depuis sa finition en 1911, cet immeuble, incluant son intérieur comme son jardin, a causé des réactions variées et passionnées. Dès le début, le bâtiment a fait face à l'incompréhension et même à la désapprobation, bien qu'il y eut aussi une considérable admiration et de l'enthousiasme ". Voilà l'historienne de l'art allemande Anette Freytag posant les jalons d'une histoire qui commence par une mort (1). Celle de Victor Stoclet, directeur fortuné de la Société générale de Belgique, décédé à Bruxelles en 1904, obligeant son fils Adolphe à revenir de Vienne où il fait des affaires. La fortune familiale devra se gérer depuis la capitale belge où Stoclet junior transfère alors son souhait de construire une maison. Il choisit un terrain bordant l'avenue de Tervueren aux contours encore semi-campagnards, ramenant d'Autriche des désirs esthétiques forts. Parmi ceux-ci, les références de l'architecte Josef Hoffmann, au centre du Wiener Werkstätte : cet atelier issu de la Sécession viennoise rassemble plusieurs disciplines pour créer un art aux ambitions totales où céramiques, meubles et graphisme, traquent la même obsession de modernité que la construction d'immeubles. " Avec une volonté de quitter tout cet héritage lourd de la fin du xixe siècle, de chercher quelque chose d'épuré où la fonction va dicter la forme. Un géométrisme formel qui n'exclut pas l'onirisme, mais davantage purifié que celui d'Horta. C'est clairement les prémices du modernisme. " Officier de police judiciaire à l'Inspection économique, en charge de la surveillance du marché de l'art, Benoît Schoonbroodt, est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l'art (2). Il a également fait partie des rares visiteurs du palais Stoclet dans les années 1990 : " C'est une artistic house (sic) où tout se complète. Pas pour rien qu'on a surnommé le palais Stoclet, le Stocléon, comme une contraction inspirée du Parthénon : la filiation avec l'Antiquité n'est pas seulement dans les dimensions du lieu, dans les statues triomphantes sur le bâtiment mais aussi dès l'entrée, qui vous donne l'impression de pénétrer un caveau antique menant à des vestibules de palais romain. C'est un bâtiment de synthèse remarquable, intégralement préservé depuis plus d'un siècle. " D'autant plus hors norme qu'Adolphe Stoclet a donné carte blanche - et budget illimité - à Josef Hoffmann qui s'inspire d'une autre de ses réalisations architecturales, le Purkersdorf, sanatorium daté de 1906 à une vingtaine de kilomètres à l'ouest de Vienne. Le nom qui fait entrer le palais Stoclet dans l'histoire sera sans doute moins celui d'Hoffmann ou de Fernand Khnopff - ses toiles sont accueillies dans le salon de musique - que celui de Gustave Klimt. Le peintre et décorateur autrichien y conçoit une triple frise de marbre pour orner les murs de l'imposante salle à manger. Une extraordinaire préciosité de matériaux - perles encastrées, émaux - montée comme un garde du corps des conversations forcément mondaines du lieu qui accueille Cocteau, Stravinsky, Guitry ou Diaghilev. Sur l'avenue de Tervueren, Hoffmann, soutenant les désirs d'Adolphe Stoclet, a donc imaginé un Gesamtkunstwerk, une maison d'art total intégrant aussi dans son pari esthétique un monde de détails. De la prise électrique stylée aux poignées de porte : celles-ci étant dorées dans les espaces d'apparat de la famille Stoclet, argentées dans ceux du personnel de maison. C'est bien connu : le diable et son double social se logent dans le détail. " Moi, je pourrais très bien habiter le palais Stoclet, clame Paul Dujardin. C'est une maison bourgeoise, pas le palais de Sissi (sic), conçue au moment où la Belgique était la seconde économie du monde. " Mais il existe d'autant moins de plan pour le déménagement du boss de Bozar au 279-281 avenue de Tervueren, que le palais semble aujourd'hui plongé dans une tranquille léthargie. " Il est toutefois loin d'être inoccupé, croyez-moi. Contrairement à ce que l'on a pu dire, au risque de susciter des visites non désirées ", signale une source familiale qui refuse d'être nommée. Et pour cause, s'il y a une " affaire Stoclet ", elle découle directement de dissensions entre les héritiers de madame la baronne. Au décès de celle-ci, en 2002, ses quatre filles se retrouvent à la tête de l'immobilière SAS (Suzanne et Adolphe Stoclet), gérant le précieux palais, classé en 1976 et reconnu au patrimoine mondial de l'Unesco en 2009. Trois des héritières -Dominique, Nele et Catherine - s'opposent à la quatrième, Aude, dans le classement non pas du bâtiment mais de son contenu. Pas des collections multiples de Primitifs italiens ou d'art tribal glanées par Adolphe Stoclet au fil du temps, dispersées entre-temps, mais des meubles et objets divers spécifiquement conçus pour la demeure. Une galaxie allant des luminaires aux fauteuils en passant par les tapis, tout aussi travaillés que la vaisselle : 279 pièces estimées en juin 2004 par la maison Christie's à 30 millions d'euros. Par un arrêté du 2 février 2011, le Conseil d'Etat confirme le classement du contenu du palais que la Région de Bruxelles-Capitale avait décrété six années auparavant, marquant au passage l'indivisibilité de la maison comme d'ailleurs de son jardin, également classé. A l'époque, Aude Stoclet, qui n'a pas donné suite à notre demande d'interview, déclarait (3) : " J'espère que nous pourrons (à la suite du jugement), dans la tradition de mécénat culturel qui fut celle de notre famille, organiser à nouveau au palais et sur invitation, des concerts, récitals et autres événements littéraires et artistiques. " Neuf ans plus tard, le surplace est manifeste et perpétue l'aura compliquée du palais Stoclet, qui moins que jamais, semble prêt à un accès généraliste. " L'ouvrir au grand public de manière régulière serait le condamner à mort : des bâtiments comme celui-là ou l'hôtel Solvay d'Horta, avenue Louise, ne sont pas conçus pour cela, " proteste Benoît Schoonbroodt . Ce que confirme la plus que discrète source familiale : " Il y a parfois des visites ponctuelles, mais elles sont confidentielles et rappellent que le palais Stoclet, dans un état de conservation remarquable, est bien une maison privée, habitée par une famille. L'ouverture au public est inenvisageable, pour des raisons de sécurité comme de conservation, et aussi parce qu'une partie du prestige de cet endroit repose sur le mystère qui l'entoure. "