Fichée contre un mur de la cantine, la machine, qui crache ses cafés contre 0,45 euro, respire. " Ils " sont dehors, attablés à quelques mètres du brouhaha de la chaussée et du bâtiment de RTL-TVI pour avaler sandwichs, salades et falafels. Ils sont une vingtaine et ce sont eux qui feront vivre, à partir du 2 septembre, LN24, la première chaîne télévisée francophone d'information en continu de Belgique. Le coup d'envoi donné à 20 heures ce soir-là, elle ne s'arrêtera plus. Pour l'heure, les journalistes et techniciens de Les News 24, fourmis des trois pôles - " Matinale ", " Midi " et " Soir " - se forment, répètent, testent. Un problème ? Une erreur ? On recommence. Pendant les deux semaines qui précèdent le grand saut, ils travaillent à blanc, en conditions réelles mais sans (télé)spectateurs. Bien en vue à l'entrée de la rédaction, une horloge assure le compte à rebours : 17 jours, 8 heures, 7 minutes et 39 secondes. Tic-tac.
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Fichée contre un mur de la cantine, la machine, qui crache ses cafés contre 0,45 euro, respire. " Ils " sont dehors, attablés à quelques mètres du brouhaha de la chaussée et du bâtiment de RTL-TVI pour avaler sandwichs, salades et falafels. Ils sont une vingtaine et ce sont eux qui feront vivre, à partir du 2 septembre, LN24, la première chaîne télévisée francophone d'information en continu de Belgique. Le coup d'envoi donné à 20 heures ce soir-là, elle ne s'arrêtera plus. Pour l'heure, les journalistes et techniciens de Les News 24, fourmis des trois pôles - " Matinale ", " Midi " et " Soir " - se forment, répètent, testent. Un problème ? Une erreur ? On recommence. Pendant les deux semaines qui précèdent le grand saut, ils travaillent à blanc, en conditions réelles mais sans (télé)spectateurs. Bien en vue à l'entrée de la rédaction, une horloge assure le compte à rebours : 17 jours, 8 heures, 7 minutes et 39 secondes. Tic-tac. La pause déjeuner terminée, les voilà tous concentrés, regard vrillé à leur PC et casque aux oreilles. Au-dessus de leur tête, des écrans muets diffusent les flots d'infos de LCI, Al Jazeera, France 24, CNN, Euronews. Nul ne les regarde. Ce n'est pas du stress qu'on sent vibrer dans l'air, c'est de l'énergie. Un cocktail de fierté et d'enthousiasme, plus justement. Ça sent le défi, la grande aventure. Quelque chose de l'histoire des médias belges se joue ici et maintenant. Les journalistes le savent : ils sont là pour ça. " Je vous montre comment envoyer vos rushes par smartphone, amorce Skan Triki, le directeur multimédia. Vous m'écoutez ? " Autour de lui, les journalistes s'agglutinent. Ils ont entre 22 et 32 ans. Un choix délibéré et assumé par les trois créateurs de LN24, Boris Portnoy, ancien patron de la société de production Keynews TV, Joan Condijts, ex-rédacteur en chef de L'Echo et ex-journaliste au Soir, directeur de la rédaction de la chaîne, et le rédacteur en chef Martin Buxant, ancien journaliste de L'Echo, La Libre et De Morgen et ex-intervieweur politique sur Bel RTL . " On les a choisis, ces jeunes, parce que leur regard sur l'actualité et le monde n'est pas encore formaté, justifie Boris Portnoy. Leurs idées sont celles de leur époque. Idem pour la manière de traiter les sujets. En tant que nouveau média, nous devons sortir des schémas conventionnels. Faire comme les autres est sans intérêt. " " Les jeunes sont surtout moins chers ", persiflent les opposants au projet. Peut-être. Mais ils sont formés d'emblée à l'esprit de LN24. " ll y a encore du boulot sur le fond, sourit Joan Condijts. Quand j'entends quelqu'un évoquer un certain Pierre Magnette, président d'Ecolo, je sais qu'un cadrage serré sera nécessaire. " Des chroniqueurs plus expérimentés, comme Stéphane Rosenblatt, ancien multidirecteur chez RTL, des stars de l'audiovisuel français comme Patrick Poivre d'Arvor ou Christine Ockrent et même deux politiques belges, Laurette Onkelinx et Louis Michel, viendront déposer quelques ingrédients poivre et sel sur le menu concocté par une majorité de trentenaires. Ces nouvelles recrues, la direction de la chaîne les voulait... irrévérencieuses, passionnées par l'actualité, cultivées et polyvalentes. Les JRI (journalistes reporters d'images) devront en effet tout faire : mener les interviews, capter le son et l'image, puis monter le sujet pour l'antenne. Le tout avec un support technique ultraléger : le smartphone est leur principal outil de travail à l'extérieur. " On a aussi cherché des candidats intéressés par la polyvalence, ajoute Stéphane Rosenblatt, consultant pour LN24. Celle-ci, autrefois une contrainte, est désormais une évidence. On leur a enfin demandé d'adhérer au projet et pas juste de prendre le job. En échange, ils seront marqués à vie par le fait d'avoir participé à la réflexion sur le projet éditorial, ce qu'on ne vit pas quand on entre dans une rédaction déjà constituée. " Clap, clap. Quelques applaudissements ponctuent le flash qui vient d'être présenté depuis la salle de rédaction sous l'oeil noir de caméras automatiques. On s'encourage, on se soutient. Dans cette équipe où personne ne se connaissait il y a deux mois, la sauce prend. Un groupe WhatsApp a été créé, indispensable pour décider sur quelle terrasse boire un verre après le boulot. " Dans les autres médias, il y a des rivalités et des combats d'ego, relève Catarina Letor, 27 ans, qui présentera chaque jour la tranche 12-14 heures. Ici, non. Je n'aurai réussi mon pari que si tout le monde le réussit. On a envie d'être à la hauteur parce qu'on nous fait confiance, même si nous sommes jeunes. Et c'est rare. " Tous savent que la chaîne n'a pas que des amis : le gâteau publicitaire n'est pas extensible à l'infini, la concurrence fait peur et l'idée qu'un autre modèle soit possible doit en faire frémir quelques-uns, qui se réjouiraient de voir LN24 échouer. Bref, on les attend au tournant. Mais ici, personne ne prend cette aventure comme un risque. Plutôt comme un défi : et si la tentative échoue, ce n'est pas grave. Parmi ceux qui ont rejoint l'aventure, beaucoup ont renoncé à un emploi stable ou à un poste mieux rémunéré. Quelques-uns ont quitté un pays, la France ou la Suisse, pour venir vivre, à Bruxelles, l'expérience de cette naissance télévisuelle. Quoi qu'il en advienne, ils pourront dire qu'ils en étaient. Qu'ils ont essayé. Et qu'ils ont beaucoup appris. Ensuite, ils rebondiront. Génération Marsupilami. " J'aurais été fou de ne pas postuler pour ce défi intellectuel, déclare Pierre Fagnart, 33 ans, le présentateur de la matinale venu de la maison RTL. Ici, on veut sortir d'un certain conformisme, observé sur les autres chaînes. On y fait toujours appel aux mêmes experts, en général des hommes blancs de 50 ans. Notre volonté, c'est de traiter l'information politique, économique, culturelle ou sportive différemment. " " Ceux qui pratiquent la langue de bois ne viendront pas chez nous, affirme Martin Buxant : pour être invité, il faudra savoir argumenter. Si ça fonctionne, ça peut donner un nouveau souffle à tout le secteur, en crise. " Chez RTL-TVI et à la RTBF, qualifiées ici de médias conventionnels, formatés, rétifs à toute prise de risque, les oreilles doivent siffler. " Je me fiche de ce que font les autres, corrige Joan Condijts, directeur de l'information. Je veux un projet propre par rapport à ce qu'on défend : une ligne éditoriale factuelle, dépouillée, une analyse neutre et honnête sans connotation morale ni politique. " Passe une tête grisonnante. Ici ? Louis Pauwels, 73 ans, traverse le couloir. Responsable du planning, il jongle entre les contraintes horaires des équipes et les impératifs d'une chaîne qui doit tourner en continu. Bref, il s'amuse. " Avant de dire oui à LN24, je me suis demandé si j'accepterais de faire ce job sans être payée, rit Anne Francotte, 41 ans, éditrice. Oui, en fait. " " Pour la plupart, nous sommes encore sans personne à charge, signale Mathilde Dubois, 27 ans, directrice administrative et financière. On doit prendre ce risque. L'expérience sera de toute façon valorisable. " Au rez-de-chaussée, les essais et programmations vont bon train à la régie. Là encore, la technologie a fait évoluer les métiers. " On l'a choisie la plus automatisée possible, ça m'impose de faire table rase de tout ce que je sais, lâche Jean Charles Rigort, 58 ans, réalisateur. Je travaillais chez RTL en 1987, quand on a lancé la chaîne. C'est le même élan de nouveauté et de défi que je sens ici. " Imaginée à l'aurore de 2018 et créée sous forme de société à l'automne suivant, LN24 n'aura pas lambiné en chemin. " On a très vite avancé, confirme Cédric Robert, 33 ans, réalisateur venu de BX1 (anciennement Télé Bruxelles). Pour une grille de programmes aussi élevée, on est une équipe modeste. Mais on a abattu un travail colossal. " Comme toutes les start-up à leur lancement, sans doute. Et l'esprit, ici, est bien celui-là. " C'est une aventure entrepreunariale dingue, abonde Nicolas Portnoy, 26 ans, directeur de la production et de la stratégie digitale, et fils de l'autre. La gestion humaine est naturellement participative : tout le monde peut proposer ses idées et elles sont prises en compte. " Même équipés de portes, les bureaux de la direction sont vitrés." Anne, tu prendrais une petite pause ? " Laetitia, 32 ans, éditrice, veille sur ses ouailles, leurs horaires et leur état de fraîcheur. Dans son bureau, Joan Condijts enlève ses oreillettes. Ses nuits sont courtes. " Dans quelques jours, on va mettre la théorie à l'épreuve de la pratique. Le grand saut nécessitera sans doute quelques ajustements. Mais sur papier, ça se tient. " On sera bientôt fixés. 12 jours, 7 heures, 26 minutes et 14 secondes, répond l'horloge. Tic-tac.