La crise économico-sanitaire induit doublement ce débat. D'une part, l'explosion des déficits budgétaires et de l'endettement pose l'inéluctable question : qui va payer ? D'autre part, l'accroissement des inégalités ravive le débat sur la contribution de ceux qui ont le plus de moyens, a fortiori s'agissant de ceux que la crise n'a pas appauvris, mais enrichis.

Une enquête de la Banque nationale indique que ce sont les ménages aux plus bas revenus qui ont été les plus atteints par la crise. Certaines catégories sont particulièrement touchées. Ainsi, les indépendants, les salariés mis en chômage temporaire et les étudiants-jobistes subissent une perte de revenus qui, en moyenne, dépasse les 30 %.

Dans le même temps, on constate que dans notre pays, 40 % des entreprises belges cotées en Bourse reversent actuellement des dividendes... plus élevés que l'année précédente. Et certaines entreprises du Bel 20 cartonnent. Ainsi, Umicore - dont l'actionnaire principal est la GBL de la famille Frère - anticipe une "performance exceptionnelle" en 2021. De même, la valeur de la Sofina - holding de la famille Boël - a augmenté de 9,6 % au premier trimestre 2021, ce qui constitue une accroissement de près d'un milliard d'euros en seulement trois mois.

Cette situation n'est évidemment pas spécifique à la Belgique. Mais notre pays est parmi les premiers où la crise du covid a ouvert la question d'une contribution des plus riches, à la faveur du dépôt par le PTB, dès avril 2020, d'une proposition de loi instaurant une taxe corona de solidarité sur les multimillionnaires.

À l'époque, cette initiative avait surtout fait des émules parmi la gauche radicale d'autres pays. Mais aujourd'hui, un an plus tard, cette voie semble s'imposer de plus en plus largement. Bien sûr, on trouvera toujours des adversaires à une telle taxation. D'ailleurs, venant de la part de certains avocats fiscalistes haut de gamme ou d'économistes travaillant dans des établissements de gestion de fortune, ce serait pratiquement une faute professionnelle que de défendre la taxation... de leur riche clientèle.

Toutefois, ces sempiternelles critiques semblent presque devenir un épiphénomène. Non que l'on constate un retournement de la population car y a belle lurette que tous les sondages successifs indiquent un soutien d'environ 80 % à la taxation des grandes fortunes. Non, c'est du côté des institutions, des dirigeants, des faiseurs d'opinions que l'on sent le vent tourner.

Ainsi, si on ne s'étonnera guère d'entendre des économistes comme Thomas Piketty - qui a exprimé son soutien à la taxe corona du PTB lors d'une audition au parlement fédéral belge en février dernier - ou Paul De Grauwe défendre une taxation des plus riches, on remarque aussi qu'un Peter Praet, ex-chef économiste de la Banque centrale européenne et ancien chef de cabinet de... Didier Reynders, se range aussi derrière cette idée.

Notons que Praet ne le fait pas tant par conviction, qu'en observant un mouvement quasi-inéluctable : "Si vous tenez encore compte des dépenses liées au climat et de la montée des inégalités, déclare-t-il à L'Écho (20/3/2021), tout ceci me fait dire que l'on n'échappera pas à un impôt de solidarité. Un impôt qui sera lié non seulement aux revenus, mais aussi à la richesse." Le directeur de Trends-Tendances, Amid Faljaoui, adopte une approche similaire. "La question ne se pose même plus", prévient-il dans sa dernière chronique (22/4/2021). Et de trancher : "Il y a une certitude : les "riches" devront payer en partie cette crise".

La force de cette vague, c'est qu'elle est internationale. Tous les pays sont touchés en même temps par l'accroissement des inégalités et des déficits budgétaires aussi gigantesques qu'incontournables. C'est ce qui explique que le mot d'ordre émane d'instances dont on n'aurait jamais soupçonné, jusqu'il y a peu, qu'elles puissent emprunter cette voie, comme le Fonds monétaire international ou la présidence des États-Unis. Des instances qui sentent le souffle d'une pression populaire dont on constate qu'elle peut évoluer de façon explosive. Et qui, dans le cas du président Joe Biden, sentent aussi le regain d'un syndicalisme de lutte aux États-Unis et le poids de la gauche radicale incarnée par les Bernie Sanders et autres Alexandria Ocasio-Cortez.

En réalité, cela n'a rien d'inédit. Dans l'histoire, les guerres et les crises de grande ampleur sont des moments de profonds bouleversements, y compris dans le domaine de la fiscalité. Ainsi, après la Seconde guerre mondiale, un impôt exceptionnel sur la fortune a été adopté... en Belgique. À la même époque, la République fédérale d'Allemagne a instauré un impôt extraordinaire sur les patrimoines pouvant aller jusqu'à 50 % et qui s'est maintenu durant trente ans. En 1952, il représentait près de 60 % du PIB allemand. De même, la grande crise des années 1930 a conduit les États-Unis du président Roosevelt à établir une taxation qui, certes visaient les hauts revenus et non les hauts patrimoines, mais qui atteignait 90 %. Et qui s'est maintenu à un très haut niveau (81 % en moyenne) durant un demi-siècle, des années 1930 aux années 1980.

Dans la crise actuelle, l'urgence d'un vaccin fiscal contre les inégalités sociales, prenant la forme d'une taxation des grandes fortunes, semble donc évidente. Un danger guette toutefois : que l'on substitue à ce vaccin une taxe placebo. À savoir, un petit impôt symbolique qui construirait le leurre d'une taxation des riches, sans constituer une réelle alternative à des politiques budgétaires faisant payer la population.

L'archétype d'une telle taxe placebo, c'est la taxe sur les comptes-titres conçue par le gouvernement Michel puis ressuscitée par le gouvernement De Croo. Une taxe "symbolique" (en tout cas de l'avis de la frange libérale de la Vivaldi) qui ne rapporte que 0,36 % des recettes fiscales fédérales et qui épargne les riches les plus riches. À ce propos, il est intéressant de constater que dans le débat actuel sur l'instauration d'une taxe sur les grandes fortunes, tous les intervenants - favorables comme défavorables - partent de l'idée qu'une telle taxe n'existe pas encore dans notre pays. Une façon implicite d'acter que la taxe sur les comptes-titres est un gadget ne pesant pas dans ces discussions. Il est donc urgent de mener le débat sur une véritable imposition des grandes fortunes.

La crise économico-sanitaire induit doublement ce débat. D'une part, l'explosion des déficits budgétaires et de l'endettement pose l'inéluctable question : qui va payer ? D'autre part, l'accroissement des inégalités ravive le débat sur la contribution de ceux qui ont le plus de moyens, a fortiori s'agissant de ceux que la crise n'a pas appauvris, mais enrichis. Une enquête de la Banque nationale indique que ce sont les ménages aux plus bas revenus qui ont été les plus atteints par la crise. Certaines catégories sont particulièrement touchées. Ainsi, les indépendants, les salariés mis en chômage temporaire et les étudiants-jobistes subissent une perte de revenus qui, en moyenne, dépasse les 30 %.Dans le même temps, on constate que dans notre pays, 40 % des entreprises belges cotées en Bourse reversent actuellement des dividendes... plus élevés que l'année précédente. Et certaines entreprises du Bel 20 cartonnent. Ainsi, Umicore - dont l'actionnaire principal est la GBL de la famille Frère - anticipe une "performance exceptionnelle" en 2021. De même, la valeur de la Sofina - holding de la famille Boël - a augmenté de 9,6 % au premier trimestre 2021, ce qui constitue une accroissement de près d'un milliard d'euros en seulement trois mois. Cette situation n'est évidemment pas spécifique à la Belgique. Mais notre pays est parmi les premiers où la crise du covid a ouvert la question d'une contribution des plus riches, à la faveur du dépôt par le PTB, dès avril 2020, d'une proposition de loi instaurant une taxe corona de solidarité sur les multimillionnaires.À l'époque, cette initiative avait surtout fait des émules parmi la gauche radicale d'autres pays. Mais aujourd'hui, un an plus tard, cette voie semble s'imposer de plus en plus largement. Bien sûr, on trouvera toujours des adversaires à une telle taxation. D'ailleurs, venant de la part de certains avocats fiscalistes haut de gamme ou d'économistes travaillant dans des établissements de gestion de fortune, ce serait pratiquement une faute professionnelle que de défendre la taxation... de leur riche clientèle. Toutefois, ces sempiternelles critiques semblent presque devenir un épiphénomène. Non que l'on constate un retournement de la population car y a belle lurette que tous les sondages successifs indiquent un soutien d'environ 80 % à la taxation des grandes fortunes. Non, c'est du côté des institutions, des dirigeants, des faiseurs d'opinions que l'on sent le vent tourner. Ainsi, si on ne s'étonnera guère d'entendre des économistes comme Thomas Piketty - qui a exprimé son soutien à la taxe corona du PTB lors d'une audition au parlement fédéral belge en février dernier - ou Paul De Grauwe défendre une taxation des plus riches, on remarque aussi qu'un Peter Praet, ex-chef économiste de la Banque centrale européenne et ancien chef de cabinet de... Didier Reynders, se range aussi derrière cette idée. Notons que Praet ne le fait pas tant par conviction, qu'en observant un mouvement quasi-inéluctable : "Si vous tenez encore compte des dépenses liées au climat et de la montée des inégalités, déclare-t-il à L'Écho (20/3/2021), tout ceci me fait dire que l'on n'échappera pas à un impôt de solidarité. Un impôt qui sera lié non seulement aux revenus, mais aussi à la richesse." Le directeur de Trends-Tendances, Amid Faljaoui, adopte une approche similaire. "La question ne se pose même plus", prévient-il dans sa dernière chronique (22/4/2021). Et de trancher : "Il y a une certitude : les "riches" devront payer en partie cette crise".La force de cette vague, c'est qu'elle est internationale. Tous les pays sont touchés en même temps par l'accroissement des inégalités et des déficits budgétaires aussi gigantesques qu'incontournables. C'est ce qui explique que le mot d'ordre émane d'instances dont on n'aurait jamais soupçonné, jusqu'il y a peu, qu'elles puissent emprunter cette voie, comme le Fonds monétaire international ou la présidence des États-Unis. Des instances qui sentent le souffle d'une pression populaire dont on constate qu'elle peut évoluer de façon explosive. Et qui, dans le cas du président Joe Biden, sentent aussi le regain d'un syndicalisme de lutte aux États-Unis et le poids de la gauche radicale incarnée par les Bernie Sanders et autres Alexandria Ocasio-Cortez.En réalité, cela n'a rien d'inédit. Dans l'histoire, les guerres et les crises de grande ampleur sont des moments de profonds bouleversements, y compris dans le domaine de la fiscalité. Ainsi, après la Seconde guerre mondiale, un impôt exceptionnel sur la fortune a été adopté... en Belgique. À la même époque, la République fédérale d'Allemagne a instauré un impôt extraordinaire sur les patrimoines pouvant aller jusqu'à 50 % et qui s'est maintenu durant trente ans. En 1952, il représentait près de 60 % du PIB allemand. De même, la grande crise des années 1930 a conduit les États-Unis du président Roosevelt à établir une taxation qui, certes visaient les hauts revenus et non les hauts patrimoines, mais qui atteignait 90 %. Et qui s'est maintenu à un très haut niveau (81 % en moyenne) durant un demi-siècle, des années 1930 aux années 1980.Dans la crise actuelle, l'urgence d'un vaccin fiscal contre les inégalités sociales, prenant la forme d'une taxation des grandes fortunes, semble donc évidente. Un danger guette toutefois : que l'on substitue à ce vaccin une taxe placebo. À savoir, un petit impôt symbolique qui construirait le leurre d'une taxation des riches, sans constituer une réelle alternative à des politiques budgétaires faisant payer la population.L'archétype d'une telle taxe placebo, c'est la taxe sur les comptes-titres conçue par le gouvernement Michel puis ressuscitée par le gouvernement De Croo. Une taxe "symbolique" (en tout cas de l'avis de la frange libérale de la Vivaldi) qui ne rapporte que 0,36 % des recettes fiscales fédérales et qui épargne les riches les plus riches. À ce propos, il est intéressant de constater que dans le débat actuel sur l'instauration d'une taxe sur les grandes fortunes, tous les intervenants - favorables comme défavorables - partent de l'idée qu'une telle taxe n'existe pas encore dans notre pays. Une façon implicite d'acter que la taxe sur les comptes-titres est un gadget ne pesant pas dans ces discussions. Il est donc urgent de mener le débat sur une véritable imposition des grandes fortunes.