Lire également notre dossier consacrée à la crise du coronavirus
...

" Ce n'est pas un revirement, mais plutôt un assouplissement, répond Caroline Désir (PS), ministre de l'Enseignement obligatoire. En quatre semaines, la situation sanitaire a évolué positivement. " Entre le 2 et le 8 juin, les enfants pourront reprendre le chemin de l'école, à temps plein, sans masque, sans barrière physique, presque comme avant. La décision suscite de l'espoir parmi certains profs et des parents qui restent en télétravail, fatigués de devoir faire la classe à la maison, en plus de leur boulot. " Depuis quinze jours, ils peuvent aller dans les magasins, les parcs, voir leurs grands-parents... Est-ce qu'ils ne pourraient pas retourner en classe ? " questionne Chantal Van Gucht, jeune mère de famille. La nouvelle provoque aussi de larges étonnements et de vives protestations, tant de la part des parents que de la communauté éducative. Ainsi, chez les directeurs, on dénonce une rentrée à " marche forcée ", une " volteface ", faisant des catalogues sanitaires, mis en oeuvre ces dernières semaines, " des réserves de papier brouillon ". Avertis tard dans la nuit du mercredi au jeudi 28 mai, les chefs d'établissement ont eu très peu de temps pour organiser la reprise. En vrai, ils se sentent humiliés. Leur ministre s'est montrée quelque peu maladroite... malgré elle, s'étant fait doubler par son collègue flamand ( lire plus bas). Et, pourtant, les enfants ont le droit à leur déconfinement. La raison avancée repose sur des statistiques meilleures que prévu. La circulation du virus a largement ralenti. Aucun signe de rebond épidémique ne se lit dans le croisement des indicateurs sanitaires. Le 1er juin, la Belgique ne recensait " que " 98 nouvelles infections. Le nombre de malades hospitalisés et de décès s'élevait respectivement à 26 et à 19. L'urgence a aussi changé de nature. Dans cette période inédite, 571 pédiatres, très vite rejoints par 16 000 médecins, donnaient l'alerte, le 19 mai, en dénonçant un déconfinement qui néglige largement les enfants avec, pour boussole, l'avenir de leur santé mentale. Depuis plusieurs jours, ils défendent un retour élargi et accéléré des écoliers en classe, sans masque et sans distance physique. Se disant " sensible " à leur appel, Caroline Désir a choisi de les suivre. Comme l'affirme, également, la professeure Erika Vlieghe, présidente du groupe d'experts chargé du déconfinement, en déclarant avoir été influencée par les pédiatres, en aucun cas par les politiques. Au regard des analyses et des travaux accumulés, ces dernières semaines, au sein de la communauté scientifique, les experts peuvent affirmer que les plus jeunes ne sont pas les vecteurs les plus importants du virus et que les écoles ne sont pas des nids à Covid-19. Au départ, ils pensaient que, comme pour la grippe, les enfants seraient plus souvent porteurs et contamineraient fortement les adultes. En réalité, et pour résumer, c'est l'inverse : ils tombent moins malades, avec des formes moins graves et, quand ils sont contaminés, très souvent par un adulte, ils portent moins le virus et le transmettent moins. Les spécialistes s'appuient notamment sur des chiffres. Selon les graphiques réalisés par Sciensano, le nombre de cas détectés entre 0 et 9 ans est très faible, de l'ordre de 0,6 %, et, chez les 10-19 ans, de 0,8 %. Les petits représentent 1 % des cas d'hospitalisation, encore moins en soins intensifs. Ils s'appuient également sur des observations, citant, par exemple, le Danemark, la Norvège et l'Islande. Dès la mi-avril, ces pays ont rouvert les écoles primaires, avec des classes d'une douzaine d'élèves, sans masque et en respectant les gestes barrières. En ce qui concerne les récréations, des groupes de jeux de cinq élèves ont été fixés et ils ne jouent qu'entre eux. Pour l'instant, la réouverture partielle des établissements scolaires n'a pas provoqué une propagation plus importante de l'infection. Personne ne sait encore avec certitude pourquoi les enfants sont si peu touchés. Plusieurs pistes sont à l'étude. La première serait que les récepteurs permettant au virus d'entrer dans les cellules ne sont pas les mêmes chez eux que chez les adultes. La deuxième explore l'éventuelle immunité que confèrent les petites infections d'autres coronavirus habituelles chez l'enfant. Une autre encore serait que la réponse immunitaire de l'enfant ne serait pas la même que celle de l'adulte. Ce qui expliquerait que certaines maladies, comme la varicelle ou la rougeole, sont moins graves chez l'enfant. Avec quelques mois de recul, il semble que ce qui fait la gravité de la maladie n'est pas tant le caractère pathogène du virus que la façon dont l'adulte réagit à l'infection. Sa réaction immunitaire est parfois beaucoup plus sévère et, finalement, inadaptée, face à un virus qui se révèle peu pathogène. En revanche, en avançant vers l'adolescence, on s'approcherait des formes observées chez les adultes. Existe-t-il une différence sur le plan immunitaire entre les adolescents et les enfants plus jeunes ? Les scientifiques ont peu de données pour y répondre. Mais, évidemment, le sujet ne passe pas d'un coup des formes de l'enfant aux formes de l'adulte, et l'adolescence est probablement une période de transition entre les deux. Quand ils ont entendu, jeudi 28 mai, la ministre annoncer la réouverture des écoles maternelles et primaires en juin, enseignants et syndicats ont été pris d'un doute : le calendrier a-t-il plus de vertus politiques que pédagogiques et sociales ? La réponse est venue dans la foulée. Interrogée, Caroline Désir dit que " l'inquiétude des pédiatres a été déterminante " et que " la pression de Weyts n'est arrivée qu'ensuite ". Dès le 22 mai, son homologue néerlandophone, Ben Weyts, et son parti, la N-VA, annonçaient une reprise le 2 juin, en accord avec la communauté éducative et les experts chargés d'élaborer le déconfinement, démontrant ainsi que oui, l'école, c'est une matière communautaire. Du côté francophone, on s'était montré réservé, voire réticent. Sans être opposé sur le principe, on semble avoir été pris de cours et s'être fait distancé. Ce n'est pas la première fois. Le premier coup de canif a eu lieu le 18 mai dernier. Le comité de concertation, réunissant le fédéral et les entités fédérées, discute de l'accès aux résidences secondaires. Les intervenants aboutissent vite à un accord, mais il faut encore consulter les bourgmestres. Deux jours plus tard, alors que l'arrêté n'est pas encore publié, le ministre-président flamand, Jan Jambon (N-VA) annonce la mesure au parlement flamand. Même scénario, même queue de poisson quant aux stages et aux camps scouts. Résultat : des citoyens méfiants et noyés par une information contradictoire. Cela, sans compter d'autres pressions, celle de certains parents épuisés, ou celle des milieux économiques et des employeurs qui souhaitent voir leurs employés plus libres de leurs obligations familiales. Faire rentrer tous les écoliers oblige, de fait, à assouplir le volumineux protocole sanitaire qui régit la vie scolaire depuis le 18 mai. Ainsi, selon le monde médical, la règle des quatre mètres carrés par élève n'a plus de sens. D'abord, pour l'appliquer, il faut de l'espace et un étalement de l'horaire d'une même classe sur plusieurs jours. Surtout, elle n'est plus pertinente au vu des éléments scientifiques ( lire plus haut). Désormais, la classe devient une bulle de contact. Elle peut compter plus de 20 élèves (contre un seuil de 10, jusqu'ici) et doit rester " fermée " sur elle-même jusqu'à la fin de l'année scolaire - ses membres ne doivent pas se mélanger, dans la cour de récré, par exemple. " Ce concept de bulle est plus facile à gérer en cas de contamination au sein d'une classe ", souligne Erika Vlieghe. Aucune distance physique ne doit être appliquée entre les enfants. Aucun ne doit non plus porter de masque. Seuls les adultes se voient fortement recommandé le port d'un masque (sauf pendant la classe maternelle) et le respect de la distance physique entre les enseignants, entre les personnels et les parents, entre les enseignants et les élèves (sauf ceux de classe maternelle). Les gestes barrières demeurent, soit le lavage des mains en arrivant à l'école, après la récréation, après avoir toussé ou éternué, après être allé aux toilettes... Décaler les entrées et les sorties pour éviter les attroupements. Imposer un sens de circulation dans les couloirs. Apporter son pique-nique et dîner en classe. En clair, toute la stratégie du déconfinement de l'école repose désormais sur la protection des adultes, toujours exposés au virus. Après des heures de réunions pour organiser une rentrée millimétrée réservée aux élèves prioritaires (ceux des années charnières), de nombreux acteurs de l'enseignement se sont dits sidérés, utilisés. Ils jugent que ce " virage à 180 degrés " relève d'un mépris à leur égard. " On fait de cette remise en marche un crash test du déconfinement quand il faudrait mettre toute notre énergie dans la rentrée de septembre ", ajoute Thierry Boucaert, instituteur dans un grand établissement bruxellois. Les directeurs d'école parlent du temps, de l'énergie, des frais mobilisés il y a dix jours à peine pour garantir une sécurité sanitaire maximale au sein de leurs établissements. Sur le fond, ils sont demandeurs de retrouver leurs élèves. Mais tous ne se montrent pas rassurés. Ils craignent pour leur santé, tout comme les parents s'inquiètent pour celle de leurs enfants. Et puis, il y a ceux qui se disent à quoi bon tout ça, à trois semaines du long congé d'été. Par exemple, les syndicats enseignants s'étonnent que le masque ne soit que recommandé, pas obligatoire. Et pourquoi le recommander pour certains et pas pour d'autres dans la même école ? Pourquoi les enfants peuvent-ils être 20 dans une classe, mais, en revanche, pas dans un bus ? Finalement, la ministre Caroline Désir joue la prudence. Elle laisse aux établissements le soin de s'organiser à leur rythme, " parce qu'une école n'est pas l'autre ". Il n'existe ainsi aucune obligation, pour les pouvoirs organisateurs, de tout rouvrir, ni de rouvrir à temps plein, cinq jours sur sept. De même, aucun retour à l'école ne sera imposé aux parents. Selon les pouvoirs organisateurs, près de la moitié d'entre eux hésitent à rescolariser leurs enfants, alors qu'un élève sur deux n'était pas rentré le 18 mai en 6e primaire, et près de quatre sur dix en secondaire. Bref, on n'oblige personne à revenir. Jusqu'à quand ? Septembre, c'est sûr. Une erreur, selon plusieurs interlocuteurs, dont le Secrétariat général de l'enseignement catholique (Segec). De fait, un constat pourrait rapidement s'imposer : ce n'est pas toujours là où les enfants ont le plus besoin de retourner à l'école qu'ils y ont accès. L'argument social d'un retour en classe risque d'avoir du plomb dans l'aile : les familles modestes sont souvent aussi celles qui craignent d'envoyer leurs enfants à l'école. Avec les risques de creuser encore les inégalités et de ne pas rattraper les élèves en risque de décrochage. Auxquels il faut ajouter ceux dont on ne dit rien. Rien du sort réservé aux élèves de 1ère et 3e secondaires, ni de ceux de 4e et de 5e. Les établissements resteront ouverts uniquement aux classes de 2e, de 6e et de 7e professionnelles. Ça fait pas mal d'ados.