Lancée en 2017, la Fondation AB InBev, un organisme à but non lucratif, veut améliorer un peu le monde. Le géant de l'alcool a mis les moyens puisqu'un budget de 130 millions de dollars est prévu pour jusqu'en 2027 dit le quotidien. Cet argent devra servir à "réduire la consommation nocive d'alcool". Selon Carlos Brito, CEO d'AB InBev, "il s'agit de prendre ses responsabilités et de promouvoir une vision sobre de la consommation d'alcool par la recherche scientifique et les campagnes de prévention".
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Lancée en 2017, la Fondation AB InBev, un organisme à but non lucratif, veut améliorer un peu le monde. Le géant de l'alcool a mis les moyens puisqu'un budget de 130 millions de dollars est prévu pour jusqu'en 2027 dit le quotidien. Cet argent devra servir à "réduire la consommation nocive d'alcool". Selon Carlos Brito, CEO d'AB InBev, "il s'agit de prendre ses responsabilités et de promouvoir une vision sobre de la consommation d'alcool par la recherche scientifique et les campagnes de prévention". Plusieurs projets pilotes ont été lancés dans le monde sous le nom de Smart Drinking Goals. L'un de ces projets serait une coopération entre la ville de Louvain, l'Université catholique de Louvain, l'hôpital universitaire et le producteur de bière AB InBev. En juin 2018, les quatre partenaires ont lancé le projet " Lazare ", qui vise à réduire la consommation irresponsable d'alcool à Louvain de 10 % d'ici 2020, notamment par des campagnes de prévention et de recherche. Une telle association a entraîné une notable levée de bouclier auprès des associations qui luttent contre les dépendances. Les critiques pensent que l'université est utilisée par l'industrie de l'alcool. Ces derniers y voient une alliance contre nature ou l'industrie de l'alcool utilise les autorités pour redorer leur image. Pour peaufiner son image, l'industrie tente souvent d'établir ce genre de collaborations. Geert Dom, professeur de psychiatrie de la toxicomanie à l'UAntwerp et président de la Fédération européenne des sociétés de toxicomanie (EUFAS) fait partie de ceux-là : "il est fermement conseillé d'éviter ce genre d'interférence". Pour Marijs Geirnaert, directrice du Centre flamand d'expertise sur l'alcool et autres drogues (VAD), "la sensibilisation ne doit tout simplement pas être laissée à l'industrie". Quoi qu'il en soit, le projet n'est cependant toujours pas finalisé, car KU Leuven et AB InBev ne sont pas encore parvenus à se mettre d'accord sur les conditions fondamentales de la coopération. Par exemple, l'université exige des garanties sur l'indépendance de ses chercheurs et veut aussi avoir son mot à dire dans la communication. Tout en voulant donner une chance au projet qui veut faire quelque chose contre la consommation nocive d'alcool dans cette ville étudiante, Van Audenhove, recteur de la KUL, précise aussi que les antécédents et la réputation de l'industrie de l'alcool sont une des raisons pour lesquelles l'université "hésite". Avant de préciser que "AB InBev est un acteur clé de la ville et nous sommes partenaires dans de nombreux dossiers."Un lobby puissant Dans les centres d'expertise sur la consommation d'alcool et la prise en charge des dépendances, on connaît tous les tours de cette industrie. Ces courriels de demandes de coopération, ces lobbyistes qui rodent quand lorsqu'il y a des audiences au parlement sur l'alcool, ces recherches scientifiques qui, après une inspection approfondie, s'avèrent soudainement être beaucoup moins scientifiques.Derrière tout cela, on retrouve ce qu'on appelle le Big Alcool, l'équivalent du Big Tabac. Le lobby de l'alcool européen a en réalité trois têtes peut-on lire dans Médor: Brewers of Europe (29 fédérations nationales de brasseurs européens), Comité européen des entreprises de vin (CEEV) et Spirits Europe qui regroupe les fabricants de spiritueux (notamment les huit plus grandes multinationales du secteur). C'est aussi un lobby puissant qui essaye de faire pencher la politique en leur faveur. L'alcool et le tabac apprennent l'un de l'autre. Il existe une ressemblance frappante entre la Fondation AB InBev et la Fondation pour un monde sans fumée précise De Standaard. Cette dernière a été créée par le fabricant de tabac Philip Morris International (PMI) dans le but de "mettre fin au tabagisme au cours de cette génération". Les acteurs anti-tabac ont déjà souligné que le fonds n'était "qu'un loup caché sous une peau de mouton". Il existe d'ailleurs, et depuis des décennies, un partenariat historique entre l'industrie du tabac et l'industrie de l'alcool, cimenté à coup d'euros et de dollars. Par exemple, le Groupe Altria, mieux connue sous le nom de Philip Morris Companies, est aussi actionnaire d'AB InBev dit encore De Standaard. Pour l'instant, l'industrie de l'alcool a réussi à mieux préserver son image que l'industrie du tabac. Ce qui en fait un interlocuteur plus acceptable dans l'absolu et qui braque moins les autorités. Il veut aussi montrer un visage plus humain qu'auparavant: ce n'est pas de l'argent qui prime, non, mais bien sauver des vies. C'est aussi pour cela que la Fondation AB InBev s'aligne sur l'Organisation mondiale de la Santé en proposant de réduire considérablement les comportements nocifs liés à la consommation d'alcool. Ce qui n'est, en soi, pas une mauvaise idée lorsqu'on sait que l'abus d'alcool entraîne la mort de trois millions de personnes dans le monde chaque année et les coûts financiers des dommages liés à l'alcool montent jusqu'à 155.8 milliards d'euros par an en europe selon la Commission européenne. Sauf que la manière de s'y prendre n'est pas forcément identique. Ces campagnes ne promeuvent en réalité pas l'abstinence totale, mais de boire un peu moins. On suggère une "consommation intelligente" qui alternerait l'alcool avec de l'eau par exemple ou de boisson sans alcool ou à très faible teneur en alcool. Si cette approche n'est pas nouvelle puisque de nombreuses marques comme Bacardi, Heineken ou Tsingtao se profilaient déjà avec des initiatives dites de responsabilité sociale, elles ont cependant toutes un point commun dit encore de Standaard: elles ne sont pas très efficaces. Et ce surtout auprès de ceux qui ont une consommation dite problématique. Pire, elles auraient même tendance à polluer le débat en répétant toujours la même histoire selon Mark Petticrew de la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Ces campagnes de prévention mettent l'accent sur l'abus d'alcool comme une affaire purement personnelle tout en omettant de mettre en avant la responsabilité même l'industrie. En s'associant à des actions gouvernementales ou des institutions académiques, ils accroissent aussi leur légitimité. Or ce que ces entreprises veulent surtout, c'est vendre de l'alcool puisque c'est leur modèle économique. Sensibiliser les gens à une consommation responsable c'est bien, mais la réalité c'est que moins on consomme, mieux cela vaut. Pour réduire la consommation nocive d'alcool, l'OMS propose trois pistes: augmenter le prix avec un prix minimal ou augmenter les taxes supplémentaires, en renforçant les réglementations autour des campagnes de publicité et en limitant l'offre dans l'espace et dans le temps. S'ils veulent vraiment sauver des vies, les producteurs d'alcool savent quoi faire.On estime que vingt pour cent des plus gros buveurs d'alcool représentent septante pour cent de la production totale d'alcool vendue. Par exemple, si l'ensemble de la population britannique adhérait à la norme de 14 unités d'alcool par semaine (soit le maximum de deux verres par jour conseillé par l'OMS), leur chiffre d'affaires dans ce pays baisserait de 38%.Du coup par la magie d'une réalité comptable, on comprend mieux pourquoi les producteurs d'alcool se contentent de bien moins courageuses campagnes.