Paul Magnette tirait une petite moue mais ne voulait pas en donner la mine, le soir du 14 octobre, à Lodelinsart, à La Ruche verrière. Le bourgmestre était content pour lui, content pour ses 22 475 voix de préférence. C'était moins qu'en 2012 (24 200) mais tout de même encore très bien. Content, aussi, que son parti conserve sa majorité absolue. C'était encore bien (41 %, et 26 sièges sur 51 au conseil communal), mais tout de même beaucoup moins qu'en 2012 (47 % et 30 sièges). Car hormis une abstention qui donne des aigreurs (un quart des Carolos n'a pas voté ou a voté blanc le 14 octobre), le bourgmestre devait enregistrer la progression vertigineuse du PTB, qui passait d'un à neuf sièges (15,7 %), la stagnation d'Ecolo à trois sièges (7,39 %), et la chute de ses deux partenaires de la majorité sortante : C+ mené par l'échevin CDH Eric Goffart tombait de six à quatre sièges (7,61 %) et le MR de l'échevin Cyprien Devilers de neuf à six sièges (11,20 %). " Je vais faire oeuvre de pédagogie " annonçait le bourgmestre ce soir-là, sur l'antenne de Télésambre. On a vu ce qu'il en advint : une négociation tendue, voire en trompe-l'oeil, avec le PTB, puis un atterrissage, prévu, avec Ecolo et avec C+, repêché de justesse.
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Paul Magnette tirait une petite moue mais ne voulait pas en donner la mine, le soir du 14 octobre, à Lodelinsart, à La Ruche verrière. Le bourgmestre était content pour lui, content pour ses 22 475 voix de préférence. C'était moins qu'en 2012 (24 200) mais tout de même encore très bien. Content, aussi, que son parti conserve sa majorité absolue. C'était encore bien (41 %, et 26 sièges sur 51 au conseil communal), mais tout de même beaucoup moins qu'en 2012 (47 % et 30 sièges). Car hormis une abstention qui donne des aigreurs (un quart des Carolos n'a pas voté ou a voté blanc le 14 octobre), le bourgmestre devait enregistrer la progression vertigineuse du PTB, qui passait d'un à neuf sièges (15,7 %), la stagnation d'Ecolo à trois sièges (7,39 %), et la chute de ses deux partenaires de la majorité sortante : C+ mené par l'échevin CDH Eric Goffart tombait de six à quatre sièges (7,61 %) et le MR de l'échevin Cyprien Devilers de neuf à six sièges (11,20 %). " Je vais faire oeuvre de pédagogie " annonçait le bourgmestre ce soir-là, sur l'antenne de Télésambre. On a vu ce qu'il en advint : une négociation tendue, voire en trompe-l'oeil, avec le PTB, puis un atterrissage, prévu, avec Ecolo et avec C+, repêché de justesse. Mais pendant qu'un pédagogue cachait sa moue, le 14 octobre, un politologue était au turbin. Pascal Delwit, du Centre d'étude de la vie politique de l'ULB avait dépêché à la sortie des bureaux de vote une équipe d'enquêteurs, qui ont interrogé 940 électeurs. Il en livre les résultats en exclusivité pour Le Vif/L'Express. " Ce qui est dans une certaine mesure surprenant à la lecture de notre enquête de terrain, c'est que les conclusions sont au fond peu surprenantes. On entend partout, dans les journaux et même parfois chez les politologues, que les électorats se réalignent, que les grands systèmes de valeurs et le clivage gauche-droite s'effondrent. Mais ici, que l'on examine les choix électoraux en fonction des valeurs, du positionnement des électeurs, de leur niveau de formation ou de leur statut socio-économique, les hypothèses lourdes classiques se vérifient assez bien ", explique Pascal Delwit. Son questionnaire comprenait les variables socio-démographiques habituelles (âge, profession, diplôme), mais demandait également aux sondés de se positionner par rapport à une série de priorités, socio-économiques (pensions, impôts, etc.), environnementales (nucléaire, réchauffement climatique), et ethnocentriques (immigration, intégration, etc.), ainsi que leur autopositionnement sur une échelle gauche-droite, et un indicateur de leur optimisme pour les mois ou les années à venir. Prenons les indications du politologue avec pédagogie. Charleroi est la ville de tous les possibles. On peut, par exemple, y être un penseur socialiste et s'enivrer de la lecture de Tocqueville. Depuis plusieurs mois, Paul Magnette répète avec un entêtement de vieil oncle qu'il n'a à craindre qu'une chose, ce qu'il appelle le syndrome de Tocqueville. Celui-ci, dans L'Ancien Régime et la Révolution, un des ouvrages fondateurs de la pensée conservatrice, expliquait comment la paysannerie française avait précipité la France dans l'aventure révolutionnaire parce que la monarchie de Louis XVI avait entamé un mouvement de réformes, pas parce qu'elle s'y était opposé. En gros, " les gens se plaignent quand la situation s'améliore, parce qu'elle ne s'améliore jamais assez vite, pas quand elle stagne ", raconte partout le bourgmestre de Charleroi. Ainsi les annonçait-il, et ainsi a-t-il interprété les résultats du 14 octobre. Il l'a dit aux trois négociateurs du PTB (Sofie Merckx, Germain Mugemangango et Charlie Le Paige), qui venaient réclamer un " changement de cap " comme, disaient-ils, l'avait réclamé l'électeur carolorégien. Les deux parties avaient leurs raisons. Car, en effet, beaucoup des électeurs socialistes de 2014 ont porté leur suffrage à la gauche de la gauche. Près de 10 % de ceux qui avaient voté PS aux législatives de 2014 ont voté PTB en 2018. " Ça fait quelque chose comme 5 000 voix ", calcule Paul Magnette, le pédagogue tocquevillien. Il est plus que probable que ces 5 000 électeurs n'aient pas considéré que leur situation allait s'améliorant, malgré les réformes entreprises dans la métropole du Pays Noir. Mais d'autres ont adhéré au projet du monarque du temps. " Nous sommes allés chercher des voix chez ceux qui trouvent que Charleroi va mieux, que ça bouge ", pose Paul Magnette. Des fiables, tout d'abord : avec 71,1 % d'électeurs restés fidèles entre 2014 et 2018, le PS peut se prévaloir d'une base très stable. Et des flottants, ensuite, recrutés dans l'électorat des trois autres partis démocratiques : 11,5 % et 9,8 % des électeurs réformateurs et écologistes de 2014 ont coché une case socialiste en 2018. La ponction atteint même près du quart (22,6 %) des soutiens CDH de 2014. Celui-ci, il est vrai, ne se présentait pas en tant que tel au scrutin communal. Conscient que la marque du parti de Benoît Lutgen portait peu dans le Pays Noir, l'échevin Eric Goffart a présenté une liste C+. Le long dimanche électoral a donné une certaine mesure à la force de la marque CDH : C+ n'a certes pas battu les records, mais a rassemblé plus du double des suffrages emportés par la liste CDH présentée à la Province sur le même territoire, 7,61 % contre 3,5 % à peine. Si C+ perd plus de la moitié des électeurs CDH de 2014, il en a gagné 13,1 % à Ecolo et 14,6 % au MR. Pas suffisant pour se stabiliser, mais assez pour ne pas s'effondrer. Et donc, pour se sauver. Car après l'échec des négociations avec le PTB, Paul Magnette a repris contact avec Eric Goffart, qui ne s'y attendait pourtant pas. Xavier Desgain et lui seront les deux seuls échevins non PS de la législature carolorégienne. Paul Magnette y gagne un soutien plus large... et de la place pour caser ses colistiers, puisque la précédente tripartite accordait deux échevinats au CDH et au MR. Délaissé par des déçus de gauche, rejoint par des Carolos plus centristes, le PS carolorégien de Paul Magnette est-il plutôt une liste du bourgmestre ? Il y avait pensé en tout cas, juste après le rejet des socialistes wallons dans l'opposition régionale, à l'été 2017. Et il aurait bien vu Eric Goffart participer à l'initiative. " Cela a été évoqué très vaguement, c'est vrai, concède ce dernier. Mais le PS est encore une structure très lourde, et Paul Magnette, qui en est un rouage, n'a pas été capable de s'en dégager. " Et l'électorat socialiste de ce scrutin communal, en effet, traduit cette pesanteur. Il est, comme de toute éternité, substantiellement moins formé que celui de ses concurrents : 57,7 % chez les citoyens ne disposant d'aucun diplôme, ou seulement du certificat d'études de base, et 48,6 % des diplômés du secondaire inférieur. Il est proportionnellement plus important chez les inactifs (52,5 % chez les hommes et les femmes au foyer, 50,9 % chez les pensionnés, 48 % chez les invalides) et les ouvriers (46,5 %). Il est le plus à gauche, hormis celui du PTB, et ses priorités sont très largement socio-économiques. Mais dans celles-ci, la baisse des impôts occupe une place importante, ce qui légitime, a posteriori, la ligne de campagne anti-PTB de Paul Magnette, qui avait fait chiffrer par " un conseiller indépendant " à " 2 000 euros par an et par Carolo " les mesures proposées par le PTB. Il est aussi le plus âgé de tous les partis en compétition (45,9 % chez les plus de 55 ans), " mais pas autant que dans d'autres villes, ni qu'à d'autres scrutins ", faraude Paul Magnette, certain de son effet. " L'effet Magnette est difficile à mesurer ", déclare son ancien collègue du Cevipol Pascal Delwit. " Le profil de l'électeur socialiste n'est pas substantiellement différent à Liège ou à Mons, et certainement pas sur la structure par âge. Mais là où on peut supposer que la personnalité de Paul Magnette a pu jouer, c'est dans le résultat ténu d'Ecolo et dans le fait que la proportion d'électeurs PS avec un capital scolaire élevé est plus forte qu'à Mons ou à Liège. Son profil d'universitaire encore jeune en politique peut en être une explication ", poursuit-il. Et, en effet, le résultat " ténu " des verts est un des enseignements du scrutin carolorégien. Alors qu'Ecolo est en hausse partout, et en particulier dans les grandes villes, il ne gagne que 0,07 % entre 2012 et 2018 dans la plus peuplée des cités wallonnes. Une fatalité, pour un parti qui brille chez les plus diplômés dans une ville dont les habitants sont les moins diplômés de Belgique ? " Ce sera toujours plus difficile pour eux dans des zones où le capital scolaire est faible, mais même dans le public traditionnel d'Ecolo, il récolte relativement peu de soutien : 9,6 % chez les diplômés du supérieur, 10,4 % chez les 18-24 ans et 8,3 % chez les 25-34 ans, c'est mieux que son résultat global de 7,39 %, mais ce n'est pas du tout une bonne performance. Or, il y a eu des scrutins où, même à Charleroi, Ecolo était parvenu à élargir sa base ", relève Pascal Delwit. Xavier Desgain, qui se prépare à entrer dans le collège carolorégien après avoir siégé trente-trois ans dans l'opposition, tempère le constat. " Par rapport à 2014, où on était à moins de 5 %, on se redresse ", dit-il. Il voit dans la puissance émergente du PTB, désormais le principal parti de l'opposition locale, la principale raison de cette stagnation. " Ils ont fait une campagne de terrain, ils étaient partout et nous moins, parce que la locale Ecolo de Charleroi s'est longtemps vidée de militants qui partaient habiter en périphérie, et qu'elle n'en regagne que petit à petit ", dit-il encore. L'examen des transferts de voix entre 2014 et 2018 vient pourtant tempérer cette tempérance. Certes, 8,2 % des électeurs verts de 2014 sont partis vers le PTB, mais 11,5 % et 13,5 % d'entre eux ont respectivement offert leur suffrage à C+ et au PS. L'électeur écolo reste plutôt à gauche sur le socio-économique et très universalistes, comme s'il s'était racrapoté sur sa base : sans surprise, ses priorités sont principalement environnementales. Aurait-il fallu élargir son recrutement, donc sa liste, sur la gauche, comme le firent les écologistes liégeois dans le cartel Vert ardent ? " Moi, ce clivage gauche-droite, il ne m'a jamais parlé ", affirme Xavier Desgain. " Et nous sommes très investis dans le social, sans doute plus qu'à d'autres endroits. Mais à Liège, qui est une ville universitaire avec une tradition militante plus ancrée, mes camarades profitaient de davantage de ressources humaines que nous ". A 58 ans, le vert emblématique du Pays Noir dispose désormais de six ans d'échevinat pour combler cette gênante lacune. La montée du jeune Benjamin Debroux au conseil communal, par un jeu de suppléances en cascade, est à cet égard annoncée. Car la jeunesse carolorégienne s'est bien davantage tournée vers le PTB que vers les verts : 17,6 % des 18-24 ans et 17,7 % des 25-34 ans, c'est beaucoup. Mais le vote PTB à Charleroi est bien davantage déterminé par un autre indicateur : 22,5 % des sondés qualifiés de " très pessimistes " (ceux qui pensent que " dans les mois et les années qui viennent, les choses vont aller beaucoup moins bien "), et 16,3 % des " pessimistes " (qui pensent que les choses vont aller " moins bien ") ont choisi le parti communiste, contre à peine 9,4 % des très optimistes, qui pensent que les choses vont aller " beaucoup mieux ". Ceux-là inclinent davantage au centre-droit : 16,6 % à C+ et 15,6 % au MR. " Depuis une dizaine d'années, le niveau d'optimisme structure une partie des comportements électoraux, et le combat à gauche se fait aussi un peu sur cet électorat pessimiste et désabusé, des gens qui sont plutôt en marge du système ", précise Pascal Delwit. Deuxième sur la liste PTB, le porte-parole du parti Germain Mugemangango " ne s'étonne pas " de ces résultats. " On a vu pendant la campagne de très nombreuses personnes inquiètes par rapport à leur avenir et en révolte par rapport aux partis traditionnels ", dit-il. Par rapport à 2014, sa formation prend des voix au PS (9,4 %) et à Ecolo (8,2 %), " mais je suis certain qu'on va aussi chercher des personnes traditionnellement abstentionnistes ", ajoute-t-il encore, sans que des chiffres précis ne puissent étayer cette hypothèse. Son électorat, en fait, ressemble à celui du PS, mais il est non seulement plus jeune et plus pessimiste, mais aussi plus à gauche. Lui aussi se préoccupe pour partie de ne pas augmenter les impôts, en témoignent à la fois la mobilisation du PTB contre la taxe-poubelle et la télé-redevance... et l'argument des 2 000 euros par an agité par l'adversaire socialiste. " Ça peut sembler paradoxal pour un parti de gauche, car on n'est pas contre le principe de l'imposition. Mais on est contre ce système de taxation qui nuit aux plus petits au profit des plus gros ", pontue Germain Mugemangango, qui reconnaît que la botte anti-PTB du PS a sans doute fonctionné. Ces récentes préoccupations fiscales peuvent contribuer à expliquer la percée du PTB en dehors de son historique milieu ouvrier : il a séduit 14,7 % des commerçants et indépendants, et 10,9 % des professions libérales. " On a senti que de plus en plus de ces personnes ne se retrouvent plus dans les partis qui défendaient traditionnellement les classes moyennes. Or, les petits commerçants, à Charleroi, ont deux problèmes. Un, le faible pouvoir d'achat de leur clientèle, et deux, les choix politiques qui favorisent les grandes enseignes. Beaucoup d'entre eux sont en révolte contre ça ", enchaîne le communicant ptbiste. En révolte, donc, et très pessimistes. Cyprien Devilers, échevin sortant et tête de liste réformatrice, n'a pas eu à gérer que cette révolte d'une frange de ses soutiens permanents. Il a également souffert du cadeau empoisonné de son président de parti, Olivier Chastel, qui a poussé la liste mais sans mener une campagne locale. Or, et c'est Paul Magnette qui le dit, sans signaler que davantage que le MR, c'est le PS wallon qui sort de ce scrutin lessivé par une historique tatouille : " Le MR carolo a subi un désaveu parce que cette élection communale a été très nationale. " " En effet, confirme le bientôt ex-échevin MR, des thématiques pas toujours communales revenaient souvent sur la table, et en effet encore, toute une série d'adversaires en ont beaucoup joué ". A la fois redevable du bilan d'un gouvernement qu'il défend, mais privé de la popularité d'un président discret sur la scène carolorégienne, ses 1 500 voix faisant foi, Cyprien Devilers était coincé. " Olivier devait s'occuper, en plus de Charleroi, des 261 communes wallonnes et des 19 bruxelloises, donc je ne pouvais pas lui en demander plus ", conteste sa tête de liste. Qui admet deux erreurs : " D'une part, c'est vrai que nous n'avons peut-être pas été assez agressifs. On n'a pas voulu jouer cette musique-là, et on a scrupuleusement évité tout dérapage. D'autres ont eu moins de pudeur. D'autre part, nous n'avons pas suffisamment communiqué sur les dimensions qualitatives de notre programme, autour de l'environnement notamment ", déclare-t-il. De fait, l'électorat MR, diplômé (18,5 % des porteurs d'un titre de l'enseignement supérieur ont voté bleu) mais vieillissant (17,3 % des 55 ans et plus) était certes plus mobilisé que les autres partis démocratiques sur les problématiques ethnocentriques (à 30,5 % de ses électeurs, seul le PP fait davantage), mais il était encore plus préoccupé de protection de l'environnement (32,3 %). Pascal Delwit appuie le diagnostic : " Tendanciellement, les préoccupations ethnocentriques ne sont pas prioritaires. Un des aspects de la défaite du MR, c'est qu'avec un gouvernement fédéral qui maintient un agenda ethnocentrique ou sécuritaire, on a certes un impact sur l'état d'esprit des électeurs, mais que cet impact n'est pas suffisant pour que l'électeur en fasse l'élément décisif de son choix. " Et ça, eu égard à l'air du temps, c'est aussi une conclusion surprenante.