Le destin de la Belgique a une nouvelle fois basculé, samedi 8 décembre en soirée. Le Premier ministre, Charles Michel (MR), a acté la démission des ministres N-VA, qui refusaient l'adoption par la Belgique du pacte sur les migrations des Nations unies. Sans passer par la case parlementaire, le libéral a annoncé son maintien à la tête d'un gouvernement ultraminoritaire orange - bleu (MR - CD&V - Open VLD): "Une coalition responsable, afin de garantir la stabilité du pays." Le pacte migratoire a été approuvé "au nom de la Belgique", lundi 10 décembre, à Marrakech. Avant que le Premier ne consulte tous les partis représentés au Parlement pour préparer la suite.
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Le destin de la Belgique a une nouvelle fois basculé, samedi 8 décembre en soirée. Le Premier ministre, Charles Michel (MR), a acté la démission des ministres N-VA, qui refusaient l'adoption par la Belgique du pacte sur les migrations des Nations unies. Sans passer par la case parlementaire, le libéral a annoncé son maintien à la tête d'un gouvernement ultraminoritaire orange - bleu (MR - CD&V - Open VLD): "Une coalition responsable, afin de garantir la stabilité du pays." Le pacte migratoire a été approuvé "au nom de la Belgique", lundi 10 décembre, à Marrakech. Avant que le Premier ne consulte tous les partis représentés au Parlement pour préparer la suite. Notre pays se trouve désormais dans une situation relativement inédite - seul Leo Tindemans (CVP) avait gouverné à la tête d'un gouvernement minoritaire, en 1974. C'est le fruit d'une stratégie très habile de la part de Charles Michel, aux yeux de ses partisans: elle permet de rester au pouvoir, de respecter la parole belge sur la scène internationale, de défendre le multilatéralisme (il fut le héros du sommet de Marrakech!) et de continuer à travailler sur le socio-économique. Et d'éviter, en outre, une crise qui aurait paralysé nos institutions. Pour ses détracteurs, c'est, au contraire, une décision à la limite de la dérive antidémocratique, qui amorce une ère d'instabilité. Charles Michel, au fond, ne ferait que gagner du temps avant que la Belgique ne se fracasse sous les coups de boutoir nationalistes. La vérité belge, comme toujours, est plus complexe et nuancée. Depuis dix ans, le numéro un libéral s'est imposé comme un homme de ruptures. Dont on ne peut contester le courage, voire la témérité, tant il a contourné les règles habituelles de la politique. Lorsqu'il arrive au gouvernement wallon en 2000, il pilonne le PS ultrapuissant du haut de ses 25 ans. Dix ans plus tard, il mène une guerre interne à Didier Reynders et le renverse pour rendre son parti "fréquentable" et négocier la sixième réforme de l'Etat. Cet animal à sang froid est prêt à tout pour arriver à ses fins. En 2014, mis de côté par le PS dans les Régions, il ose l'impensable: former un gouvernement fédéral "kamikaze" avec la N-VA, et ultraminoritaire du côté francophone. Il rompt avec une coutume belge selon laquelle un gouvernement fédéral doit disposer d'une majorité dans chaque groupe linguistique (rupture enclenchée sous le PS Elio Di Rupo). Son raisonnement: le communautaire mis de côté, cet attelage répond au signal fort envoyé par l'électeur flamand. Ce faisant, Charles Michel fait aussi preuve d'opportunisme: cap sur le Seize! Non sans prendre un risque calculé: en installant la N-VA au coeur des institutions, il lui donne des leviers de pouvoir inédits, mais en réalité, il la "belgicise". En poussant aujourd'hui les ministres N-VA vers la porte de sortie, le Premier ministre a opéré une nouvelle rupture. La mise en place d'un gouvernement minoritaire - 52 sièges sur 150 à la Chambre - n'est pas courant dans la culture politique belge, même si cela n'est pas sans exemple à l'étranger. Ce faisant, Michel évite des élections anticipées: "Continuité, responsabilité et stabilité", dit-il. Le Premier manoeuvre toutefois à la limite de ce qui est lisible et légal. La FGTB dénonce même un gouvernement "MR - FEB" coupable d'un "hold-up démocratique". Excessif, rétorque au Vif/L'Express le constitutionnaliste Christian Behrendt (ULiège): "Le Parlement dispose désormais d'un pouvoir important et peut actionner des prérogatives impossibles à actionner en temps normal. Cela reste le lieu de la légitimité démocratique, qui peut soutenir ou rejeter le gouvernement." D'autres professeurs sont pourtant au bord de la crise de nerfs. "Voilà la Constitution bien secouée et bien manipulée", dénonce Marc Uyttendaele (ULB). "Il a fait preuve d'un mépris inacceptable à l'égard du Palais", s'indigne Marc Verdussen (UCLouvain). "Je suis sidéré que le Premier ministre soit apparu comme ayant le contrôle total du roi, enchaîne Hugues Dumont (Saint-Louis). Selon moi, les nouveaux ministres doivent prêter serment. On joue un peu avec des allumettes..." Interviewé par RTL-TVI, Charles Michel a toutefois précisé que la crise avait été gérée en contact permanent avec le roi Philippe. "Et si le Palais a été laissé à l'arrière-plan de la crise, sans intervention directe du roi, c'est pour le protéger contre toute attaque de la part des nationalistes et républicains", précise le MR Richard Miller. La critique la plus aiguë est toutefois la suivante: Michel II doit obtenir la confiance du Parlement car il s'agit d'un "nouveau gouvernement, avec de nouvelles priorités. On est dans ce cas de figure, car le départ de la N-VA, le plus gros parti de la coalition, constitue un changement majeur", plaide Mathias El Berhoumi, professeur de droit constitutionnel à Saint-Louis. Il a signé une carte blanche pour réclamer un tel vote en compagnie de plusieurs collègues, dont Hugues Dumont, Marc Verdussen et Marc Uyttendaele. N-VA, SP.A et Groen ont réclamé ce vote. C'est l'avis du service juridique de la Chambre: obtenir la confiance est une "coutume constitutionnelle". Au MR, on soutient pourtant qu'il s'agit d'un gouvernement "remanié, dont le casting ministériel reste le même". Pas de confiance à renouveler? "Cette équipe a déjà été investie, il n'y a pas de nouvelle déclaration de politique générale, elle ne doit donc pas obtenir la confiance", estime Christian Behrendt. "Pour nous, ce n'est pas à l'ordre du jour", confirme David Clarinval, chef de groupe MR. Son parti appelle à la "responsabilité" et au "sang-froid". Et Charles Michel consulte. Marc Uyttendaele décrit le Premier ministre comme un "homme de transgressions". Au MR, une note interne reconnaît que l'homme fort du parti développe une nouvelle jurisprudence politique et constitutionnelle qui se construit, au fil des événements. Pour tenter de stabiliser le pays à tout prix en ces temps politiquement troublés. Il tord néanmoins les textes, alors que la Constitution apparaît de plus en plus "désuète et pleine de contradictions" (dixit Hugues Dumont) et que les confrontations entres normes de droit se multiplient. Attention, danger. La capacité d'action de ce gouvernement minoritaire reste, en tout état de cause, suspendue au bon vouloir du Parlement. "En 48 heures, une majorité alternative à la Chambre peut voter une motion de défiance, souligne Christian Behrendt. C'est l'arme atomique." Ce gouvernement Michel II n'aurait alors plus la légitimité parlementaire nécessaire. Aux yeux du MR, cela impliquerait forcément des élections anticipées, dont la responsabilité incomberait aux partis qui votent la motion. Pour d'autres, en vertu de la Constitution, ce serait au roi et au gouvernement de décider de la suite: l'orange bleue pourrait rester "en affaires courantes" jusqu'au 26 mai, en se contentant de gérer le tout-venant, sans prendre d'initiatives nouvelles, en attendant le scrutin. Traduction: la coalition est fragile. "Nous ne rejoindrons pas les partis du chaos, précise Georges Gilkinet au Vif/ L'Express, chef de groupe Ecolo à la Chambre. Nous sommes davantage orientés vers les solutions. Nous voulons que cette coalition tombe, mais pas avant le 26 mai." Un premier débat sur la situation a eu lieu mercredi 12 décembre. Le Premier ministre va prendre le temps de consulter les différents groupes pour déterminer la façon d'interagir avec le Parlement jusqu'aux élections. Des interpellations sont annoncées mardi 18 décembre, avec la menace d'une motion de méfiance dans la foulée. Une certitude, donc: ces prochains mois seront instables et éreintants pour l'orange bleue. Les derniers jours de la suédoise autour du pacte des migrations, puis les débats techniques sur la légitimité de l'orange bleue ont laissé les observateurs pantois, à l'heure où les citoyens expriment des urgences environnementales et sociales. En lançant sa nouvelle coalition, Charles Michel a mis en tête des priorités le pouvoir d'achat et la politique climatique, en plus du développement économique et des matières sécuritaires. Il a devant lui un champ politique ouvert, lui permettant d'installer les libéraux au centre du jeu en négociant avec les uns et les autres. A la Macron... Mais quelle est sa marge de manoeuvre? Le Premier ministre devra compter sur la bonne volonté des groupes parlementaires et jouer à l'équilibriste, si tant est que ce soit possible. Car dans l'opposition, on ne devrait pas lui faire de cadeaux. Dans ce nouveau contexte, le Parlement peut également donner le ton. Les écologistes l'ont bien compris en proposant un plan climat ambitieux. Ecolo et Groen ont déposé ensemble une résolution pour inciter le gouvernement à l'action. "Il est temps de revenir aux vrais enjeux, insiste le coprésident d'Ecolo, Jean-Marc Nollet. Les défis climatiques sont énormes. La Belgique doit faire partie des pays ambitieux. C'est un stress test pour Michel." "Le Premier ministre doit mener une politique de rupture", insiste, lui aussi, Benoît Lutgen, président du CDH. Les socialistes soufflent davantage le chaud et le froid. "La chute du gouvernement MR - N-VA a le mérite de faire cesser sa politique antisociale et antidémocratique, se félicite le président du PS, Elio Di Rupo. Elle signe l'espoir d'un nouveau pacte social pour les citoyens." Mais Ahmed Laaouej, chef de groupe à la Chambre, met en garde: "Entre le MR et la N-VA, ce n'est pas fini, cela continue sous une autre forme: soutien parlementaire de la N-VA à un gouvernement Michel II minoritaire." Les nationalistes flamands ont promis qu'ils resteraient loyaux et voteraient les réformes, notamment socio-économiques, lancées dans le cadre de la suédoise. Une large initiative pour renforcer le pouvoir d'achat, telle que le président français, Emmanuel Macron, vient de l'annoncer en France, n'est pas à exclure. Charles Michel a démontré en gelant l'indexation sur l'essence pour 2019 que son voisin l'inspirait. "Pour l'instant, il ne comprend pas l'urgence politique dans laquelle il est", déplore Ahmed Laaouej. La situation qui découle de cette crise a cependant des allures de "république de Weimar", ce régime institutionnel allemand des années 1920 qui donnait beaucoup de pouvoir au Parlement, tout en faisant preuve d'une impuissance coupable. Dans le contexte "surréaliste" de cette fin d'année, notre démocratie a peut-être donné le bâton pour se faire battre. Forcément. Nous l'étions d'ailleurs déjà, en vue du scrutin du 26 mai. Cette campagne ne s'annonce pas comme une partie de plaisir. En tirant la prise de la suédoise sur la question du pacte de l'ONU, la N-VA a de facto décidé de partir en campagne sur la question migratoire, au nom de la conviction communautaire prônée par son président, Bart De Wever. Il s'agit, pour les nationalistes, de repartir à la conquête des électeurs retournés au Vlaams Belang lors des élections communales du 14 octobre dernier. Il s'agit d'une question sensible sur laquelle se profilent tous les partis de droite identitaire en Europe - rappelons qu'un scrutin européen est au menu du 26 mai. Le risque? Déchirer la population: le 16 décembre, des marches "pro et anti-Marrakech" sont annoncées à Bruxelles. C'est en Flandre que la campagne s'annonce la plus violente, vu la rivalité à droite: Theo Francken a déjà menacé les libéraux de "guerre totale". En se "déscotchant" de la N-VA, puis en prenant ses responsabilités, le MR tente de démontrer son autorité du côté francophone, sans renier son bilan, mais en se présentant comme un gage de stabilité pour le pays. Charles Michel devrait pourtant ferrailler pour convaincre, lui qui était décidé à faire de la campagne pour 2019 un référendum du type: "Moi ou le chaos". Dans l'opposition francophone, on reste déterminé à faire de ce scrutin un autre référendum contre le "gouvernement MR - N-VA - FEB". Pour répondre aux vraies préoccupations de la population. C'est tout le paradoxe de la mort de la suédoise: il n'est pas du tout exclu... qu'une nouvelle suédoise voit le jour après les prochaines élections. Tous les ténors du MR, de Charles Michel à Didier Reynders en passant par Olivier Chastel, ont été très modérés à l'égard de leurs homologues N-VA - surtout du vice- Premier Jan Jambon - en dépit de leur départ. "Cette divergence sur le pacte des migrations ne remet pas en cause le travail réalisé avec la N-VA, résume Georges-Louis Bouchez, délégué général libéral. Nous n'avons aucun regret de cette alliance, qui nous a permis d'appliquer notre programme comme jamais, et aucune difficulté pour l'avenir." La prolongation de la suédoise était l'option privilégiée de Charles Michel et des siens pour la prochaine législature, afin de prolonger les réformes amorcées "sans le PS". Cet accident de parcours ne change pas la donne, du moins si la N-VA reste, de loin, le premier parti de Flandre le 26 mai prochain. La situation qui découle de la crise a le mérite de rendre possibles de nouvelles alliances, même si celles-ci ne sont que conjoncturelles. Les libéraux vont reprendre langue de façon plus constructive avec les socialistes, les écologistes et les humanistes. Les ponts ne sont d'ailleurs pas rompus: le MR a scellé de nombreuses majorités avec les uns et les autres au lendemain des communales, et gère la Wallonie avec le CDH. Tant les résultats d'octobre que les derniers sondages font des écologistes la force politique susceptible de servir de pivot aux futures majorités. Jusqu'à preuve du contraire, les leaders du PS et d'Ecolo privilégieront la majorité "la plus progressiste possible". Exit le MR, alors? Possible. Même s'il s'agit d'une rhétorique: l'expérience communale a déjà démontré que la formation d'une majorité avec le PTB était improbable. L'opposition francophone l'a crié haut et fort lorsque la N-VA est arrivée au pouvoir fédéral, il y a quatre ans: si la question communautaire était officiellement mise de côté, elle s'imposerait de façon insidieuse. La présence des nationalistes au gouvernement menaçait les institutions fédérales et risquait de gangrener l'Etat pour préparer son prochain dépeçage. Les politiques menées favoriseraient, en outre, systématiquement le nord du pays, en épousant ses aspirations droitières. Quatre ans plus tard, l'ancien Premier ministre Elio Di Rupo (PS) reste convaincu que la suédoise a fortement malmené le modèle social belge. La promesse de mettre le communautaire au frigo a été respectée. Ce n'est d'ailleurs pas sur une question linguistique au sens strict que la N-VA a quitté le gouvernement. Mais bien sur une question "communautaire" au sens large, c'est-à-dire identitaire. Plus encore que sur le plan socio-économique, voilà le nouveau fossé Nord-Sud. Le communautaire classique risque donc de revenir à l'agenda? Oui, sous une autre forme. Concrètement, la question institutionnelle reviendra très vite tourmenter les francophones. "Avant les prochaines élections, la question des articles de la Constitution à réviser devra être tranchée au Parlement, indique au Vif/ L'Express Richard Miller, député MR. Chacun aura sans doute ses exigences." La N-VA n'abandonne pas son rêve confédéral - mais ce sujet n'est pourtant pas celui qui a été mis en avant ces derniers jours par les troupes de Bart De Wever. Une autre majorité pourrait par ailleurs voir le jour, dit Richard Miller, pour donner à notre Constitution un caractère davantage laïque, conformément aux travaux parlementaires sur le sujet. C'est un drapeau rouge que l'on agite régulièrement pour mettre en garde contre la crise existentielle susceptible de faire imploser la Belgique. Dans le registre des "deux démocraties" cher à la N-VA. Le scénario est le suivant. En 2019, si les résultats des élections divergent fortement en Wallonie, en Flandre et à Bruxelles, des majorités différentes pourraient rapidement se mettre en place dans les Régions. Imaginons: un olivier (PS - Ecolo - CDH) en Wallonie, une coalition PS - Ecolo -DéFI à Bruxelles et une majorité d'ultradroite en Flandre. Résultat: un blocage pour la formation du gouvernement fédéral. La N-VA proposerait alors un virage confédéral à négocier en compagnie du PS. Fantasme? Peut-être. Perspective entretenue par le MR? Certainement: Charles Michel avait l'intention de se poser en recours responsable, avant la crise qui vient de mettre par terre la suédoise. Cela reste la ligne dans laquelle il s'inscrit: "Moi ou le chaos." Certains expliquent la crise actuelle par la volonté cachée de la N-VA de provoquer des élections anticipées pour "découpler" le scrutin fédéral des régionales, afin de déstabiliser le pays. D'autres vont bientôt faire resurgir le scénario de Bye Bye Belgium, le docufiction de la RTBF (2006, déjà): une alliance N-VA - Vlaams Belang en faveur de l'indépendance de la Flandre. Cette perspective catastrophique n'est vraiment pas la plus probable, à ce stade. Mais il est bel et bien écrit que l'arithmétique découlant des élections sera déterminante pour l'avenir. Avec une palette large de possibilités, depuis le retour d'une forme d'union nationale (type tripartite ou quadripartite) jusqu'à une suédoise II, en passant par une coalition plus progressiste et minoritaire en Flandre. Les jeux sont ouverts. On mesurera, alors, si la stratégie suivie par Charles Michel a ouvert la boîte de Pandore. Ou si elle était finement calculée pour éviter le désastre. Un autre paradoxe, c'est que le gouvernement minoritaire dirigé par Charles Michel, s'il franchit tous les obstacles, pourrait se maintenir au pouvoir... pour une durée bien plus longue que les moins de six mois restants avant les élections du 26 mai 2019. Si celles-ci débouchent sur une situation insoluble, l'orange bleue pourrait être amenée à gérer le pays en affaires courantes, le temps que dure la crise. Charles Michel marcherait alors sur les traces d'un certain Yves Leterme (CD&V), qui avait dû assumer ce rôle de "sauveur du pays" lors du précédent blocage institutionnel. Après avoir lui-même mis le feu aux poudres.