C'est le rêve de tout footballeur né après le 29 juin 1958, date à laquelle un gamin de 17 ans, nommé Pelé, a apporté au Brésil sa première étoile. Depuis, que la Seleção ait été emmenée par ce même Pelé, par Garrincha, Carlos Alberto, Jairzinho, Zico, Falcão, Bebeto, Romario, Ronaldo, Ronaldinho ou Neymar, il y a deux sortes d'équipes sur la planète foot : le Brésil et les autres. Alors oui, le rêve de tout footballeur se résume à ceci : remporter la Coupe du monde ou en être éliminé par le Brésil. Ce vendredi 6 juillet à Kazan, les Diables Rouges ont donc rendez-vous avec un destin peut-être trop grand pour eux tant la sélection auriverde, humiliée à mort voici quatre ans par l'Allemagne à Belo Horizonte (1-7), est montée en puissance depuis le début de l'actuel Mondial russe.
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C'est le rêve de tout footballeur né après le 29 juin 1958, date à laquelle un gamin de 17 ans, nommé Pelé, a apporté au Brésil sa première étoile. Depuis, que la Seleção ait été emmenée par ce même Pelé, par Garrincha, Carlos Alberto, Jairzinho, Zico, Falcão, Bebeto, Romario, Ronaldo, Ronaldinho ou Neymar, il y a deux sortes d'équipes sur la planète foot : le Brésil et les autres. Alors oui, le rêve de tout footballeur se résume à ceci : remporter la Coupe du monde ou en être éliminé par le Brésil. Ce vendredi 6 juillet à Kazan, les Diables Rouges ont donc rendez-vous avec un destin peut-être trop grand pour eux tant la sélection auriverde, humiliée à mort voici quatre ans par l'Allemagne à Belo Horizonte (1-7), est montée en puissance depuis le début de l'actuel Mondial russe. Pour la Belgique, qui aime répéter à l'envi le mythe selon lequel " sans l'annulation du but de Wilmots pour une faute imaginaire, le Brésil aurait commencé à douter et n'aurait peut-être pas remporté sa 5e Coupe du monde en 2002 ", ce rendez-vous historique a le mérite de lui offrir la quasi-garantie que sa Coupe du monde est d'ores et déjà réussie puisqu'une qualification contre le Brésil est de toute éternité considérée comme un exploit monumental (c'est le seul pays qui n'a raté aucun Mondial et celui qui en a remporté le plus) et qu'une élimination contre les Sud-Américains relève juste de la norme. En attendant, certains, dans les rangs belges, ont déjà gagné leur Coupe du monde. On peut éternellement regretter que, jusqu'au Brésil, la Belgique n'a pas battu d'adversaire de premier plan. Le Panama, la Tunisie, une Angleterre B qui n'a pas joué le jeu, le Japon : cela ne fait pas un parcours mythique. Mais, outre le fait que l'on ne peut jouer que contre les adversaires que le sort met sur son chemin, les Diables Rouges peuvent aligner des statistiques impressionnantes : 4 victoires en autant de matchs (seul l'Uruguay a fait aussi bien), la meilleure attaque du premier tour (9 buts en 3 rencontres) et un duel contre le Japon, le 2 juillet, qui, pour peu académique voire franchement critiquable qu'il a été dans son déroulement, a permis aux Diables Rouges d'écrire un de ces grands moments de Coupe du monde que retient la légende. " Déjà un classique ! " a écrit le Guardian, référence au fait que personne n'avait gagné au Mondial en passant de 0-2 à 3-2, depuis la RFA contre l'Angleterre en 1970 ! Par ailleurs, combien étaient-ils, à la 52e minute de Belgique-Japon, à penser que le parcours des Diables s'achevait, de manière prématurée et pathétique, devant onze samouraïs bien décidés à mourir sur le terrain ? Tous ceux, sans doute, qui ont eu l'impression de revivre l'impuissance belge à laquelle on avait assisté successivement en quarts de finale de la Coupe du monde 2014, contre l'Argentine (0-1), puis, surtout, en quarts de finale de l'Euro 2016, contre le pays de Galles (1-3). A chaque fois, il y eut cette impression que, menée, la Belgique était comme tétanisée par l'enjeu et incapable de réagir à l'adversité ou l'imprévu. Contre les Gallois, on avait pu incriminer une certaine arrogance. En ce sens, les étapes tunisienne et panaméenne de cet été 2018 représentaient un test pour l'équipe belge : cette assurance qui avait pu s'apparenter jadis à de la morgue est, avec la maturité, devenue de la simple confiance en ses moyens. Au point de prendre son destin en main et de " décider " d'aller au feu contre le Brésil. Et surtout au point de retourner un match dans ses derniers instants comme seules les vraies grandes équipes savent le faire (cfr France-Argentine le samedi précédent) : au caractère, à la confiance, à la patience, à la maîtrise et au talent. La preuve par l'imperfectible troisième but des Diables contre le Japon. Lundi 2 juillet, il restait moins de 40 minutes à jouer quand les Belges se sont retrouvés menés 2-0 par le Japon et, dès lors, dans les cordes. Le journaliste de la RTBF Rodrigo Beenkens a alors commencé à agonir le sélectionneur fédéral Roberto Martinez pour sa passivité, son absence de réaction, de choix tactiques, de prise de responsabilités. Dix minutes plus tard, l'Espagnol lançait dans la bataille Marouane Fellaini et Nacer Chadli ; une demi-heure après, la Belgique était qualifiée grâce à ces deux-là. Et Beenkens présentait ses excuses sur Twitter pour avoir perdu son calme, au contraire de Martinez. Car le Catalan peut savourer cette revanche qu'il ne ressent sans doute même pas : alors qu'il est unanimement considéré à l'étranger comme un des meilleurs tacticiens au monde, il souffrait d'un déficit d'image en Belgique, où il devrait pourtant faire l'unanimité comme " asexué linguistique " et vu la réussite presque systématique de ses remplacements. Sa maîtrise tactique n'a rien à voir avec celle de son prédécesseur, Marc Wilmots, qui était surtout un meneur d'hommes. Pourtant, depuis qu'il est là, le grand public et une partie de la presse lui cherchent des poux là où lui a simplement apporté une approche professionnelle dans la gestion des Diables. Qu'a- t-il pu penser en voyant la Belgique entière le traiter comme un malpropre, trois semaines avant le début du Mondial, parce qu'il n'avait pas sélectionné Radja Nainggolan, lisant, ici, qu'il ne connaissait rien au foot, là, qu'il allait droit dans le mur ou qu'il faisait un choix personnel ? Qu'a- t-il pu penser quand, à trois mois de la Coupe du monde, la presse a commencé à faire le forcing pour mettre Michel Preud'homme à sa place après, voire avant, le tournoi ? Avec le flegme que ses vingt années de foot anglais lui ont enseigné, Roberto Martinez n'a dit mot, levé la voix, formulé la moindre critique ni lancé le moindre regard revanchard. Courageuse et enfin professionnelle, car sûre de son choix, l'Union belge lui a, contre l'incompréhension populaire, offert deux ans de contrat supplémentaires dès avant le départ pour Moscou : une marque de confiance inestimable. Restait à souder autour de lui un groupe composé de 23 titulaires ou presque. Union sacrée réalisée à Kaliningrad contre l'Angleterre, le 28 juin : en alignant une équipe B, le coach a pourtant refusé de jouer le calcul pour éviter le Brésil, estimant que ce type de comportements était toujours puni à un moment, et n'a donné comme consigne à ses joueurs que de se faire plaisir, peu importe la suite du tournoi - le Brésil, et alors ? Ce faisant, il a gagné auprès de tout le monde. Suite logique : la cohésion de l'équipe n'a, à ce stade, jamais été mise à mal. Bien sûr, certains auraient préféré être titulaires mais, comme Fellaini ou Chadli contre le Japon, ils ont sublimé leur statut de réservistes en montant au jeu et en renversant des montagnes ou, comme Adnan Januzaj contre l'Angleterre, ont pu placer leurs pions pour l'avenir. Bien sûr, cette Coupe du monde est sans doute le dernier ou l'avant-dernier grand rendez-vous de certains. Mais la façon dont " les petits jeunes " (Januzaj, Youri Tielemans, Leander Dendoncker, Thorgan Hazard, Dedryck Boyata) ont choisi de jouer, face à l'Angleterre, est édifiante : pour gagner, pas pour calculer ; et donc poursuivre le tournoi via un parcours bien plus éreintant. Or, s'il est une clé absolue permettant aux grandes équipes d'aller très loin, c'est moins la qualité intrinsèque de leurs joueurs que la capacité de leur coach à les faire se transcender tout en cohabitant ensemble pendant un mois. Et cela, en mélangeant les générations. On a vanté la France black-blanc-beur championne du monde en 1998, puis cette Mannschaft de la diversité qui a amené la créativité dans son jeu à côté de sa rigueur proverbiale lors du triomphe de 2014. La diversité et le métissage sont désormais aussi une réalité enrichissante du football belge. Même s'il y est venu tard par rapport à l'athlétisme par exemple, le foot belge, avec un club formateur comme Anderlecht situé dans une ville dont la moitié des habitants sont d'origine étrangère, a enfin intégré cette dimension comme consubstantielle de son identité. Logiquement, les joueurs avec des origines congolaises (Vincent Kompany, Michy Batshuayi, les frères Lukaku, Boyata, Tielemans) et marocaines (Fellaini, Chadli) sont les mieux représentés, ce qui n'exclut pas les joueurs aux ascendances plus variées (l'Espagne pour Yannick Carrasco, la Martinique pour Axel Witsel, le Kosovo pour Januzaj, le Mali pour Moussa Dembélé ; sans parler de l' " Indonésien " Nainggolan). Mais tous sont nés en Belgique, tous sont d'abord Bruxellois, Anversois ou Liégeois. Signe des temps : au Mexique, en 1986, seul Enzo Scifo ne portait pas de nom " bien de chez nous ". Aujourd'hui, on peut parler de " tour de Babel(ge) ". Mais le plus marquant est sans doute ailleurs, pour celui qui se promène dans les rues de Bruxelles un soir de match : il réside dans le fait que, d'Afrique noire, d'Afrique du Nord ou d'Asie, des milliers de " nouveaux Belges " communient désormais dans la ferveur noir-jaune-rouge, ce qui est sans doute bien plus révélateur que mille discours politiques sur l'intégration. Tout ce qui vient d'être dit désespère sans doute bien plus les nationalistes que la cohabitation avec l'autre communauté linguistique. Non seulement, quand l'équipe belge joue, les quais d'Anvers sont remplis pour l'encourager au même titre que les places de Wallonie et de Bruxelles, et sans incidents, mais elle est aussi le creuset d'une Belgique qui non seulement transcende les communautés du pays mais en plus rend leur exacerbation rétrograde au regard de sa richesse multiculturelle. Le but libérateur contre le Japon en est l'illustration : récupération de Thibaut Courtois (père wallon, mère flamande), relance à Kevin De Bruyne (Flamand), passe à Thomas Meunier (Wallon), centre à Romelu Lukaku (Congolo-Anverso-Bruxellois) et but de Nacer Chadli (Maroco-Liégeois). Toutefois, pas plus qu'ailleurs, l'enthousiasme né des soirées estivales conviviales ne survivra très longtemps au coup de sifflet final du Mondial. Reste que, assurément, la Coupe du monde 2018 a donné une bien belle image de la Belgique à l'étranger. Et en Belgique ?Par Jean-François Lauwens.