Bahar Kimyongur est né en Belgique. Ses parents sont originaires d'Antioche en Turquie et font partie du groupe minoritaire des Arabes de ce pays. Il a grandi à Bruxelles dans le giron de ses grands-parents qui se sont installés dans les années 70 à Molenbeek. Libre penseur, opposant aux dérives dictatoriales du président Erdogan autant qu'au djihadisme, il ose élever la voix contre le silence d'une partie de la communauté musulmane dans laquelle il a grandi. Mais pour cela, il est menacé de mort.
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Bahar Kimyongur est né en Belgique. Ses parents sont originaires d'Antioche en Turquie et font partie du groupe minoritaire des Arabes de ce pays. Il a grandi à Bruxelles dans le giron de ses grands-parents qui se sont installés dans les années 70 à Molenbeek. Libre penseur, opposant aux dérives dictatoriales du président Erdogan autant qu'au djihadisme, il ose élever la voix contre le silence d'une partie de la communauté musulmane dans laquelle il a grandi. Mais pour cela, il est menacé de mort.Le Vif/L'Express:Vous vivez au sein de la communauté musulmane la 'plus médiatisée' du monde, celle de Molenbeek. Pouvez-vous vous exprimer librement au sein de cette communauté?Bahar Kimyongur: Non, de moins en moins. La pression est constante. Je fais attention de ne rien dire en public, de ne participer à aucun débat dans les commerces. Dès que je m'exprime, on me demande quelles sont mes origines. Quand je dévoile mes origines antiochienne et syrienne, on m'accuse d'être un suppôt de Bachar El Assad. Il n'est plus possible de s'exprimer librement dans certains quartiers de Bruxelles au sujet de la politique étrangère, mais également d'émettre des critiques sur l'islamisation croissante. Il y a une surenchère et un contrôle social islamiste oppressants. Il y a toujours plus de boucheries halal, d'écoles islamiques, de remarques faites en rue aux femmes qui osent sortir sans mettre le voile. Dans nombre de commerces, on affiche des appels aux dons pour les enfants en Syrie. Mais je demande: qui sont les bénéficiaires de ces collectes? Les djihadistes prennent les musulmans par les sentiments, les culpabilisent et abusent de leur générosité. La bigoterie galopante conduit au repli sur soi et au mépris de l'autre. Les jeunes musulmans n'ont même plus la chance aujourd'hui d'avoir un ami chrétien, juif, bouddhiste ou athée. Le suspect numéro 1 des attentats de Paris, Salah Abdesalam, s'est caché à Bruxelles pendant 4 mois. On a parlé de la complicité de la communauté musulmane, d'une solidarité communautaire. Confirmez-vous qu'elle existe?Oui, absolument. Si l'on estime la population sunnite de Belgique à 550.000 personnes environ, il faut savoir qu'un sunnite sur 1.000 en Belgique est allé en Syrie. Autour de chacun de ces individus, des dizaines d'autres agissent dans l'ombre: logeurs, porteurs de valises, chauffeurs, livreurs, sponsors financiers... La grande majorité de la population vit par ailleurs sous une forme d'omerta. À cet égard, deux vertus propres à la communauté musulmane sont utilisées par certains à mauvais escient: le sens de l'honneur et la générosité. Dans une société qui a un sens élevé de l'honneur, la dénonciation d' un proche, peut être mal perçu d'une part. D'autre part, la solidarité musulmane exige d'apporter assistance aux personnes qui le demandent. Beaucoup souffrent de l'actuelle fascisation de l'Islam, mais la grande majorité reste murée dans le silence. Or, l'histoire est écrite par les minorités. Aujourd'hui, celle qui écrit l'histoire est la minorité djihadiste. Y a-t-il une minorité qui tente d'écrire l'histoire de la résistance ?Oui, une poignée de Don Quichotte confrontés aux menaces, aux intimidations et au déni de la réalité. Je viens de déposer une plainte, car j'ai subi trois menaces de mort ciblées par le biais de mon compte Twitter. On m'a dit: 'Crois moi quand je t'aurai trouvé, je te couperai la tête avec un couteau mal aiguisé. Je te menace et quand je te menace, je ne plaisante pas. On va bientôt te localiser toi et ta famille'. (Il montre le compte twitter d'où viennent les menaces). Albert Camus disait: mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde. Le déni de la réalité est un des maux de la communauté musulmane. Mais j'ose espérer qu'avec les attentats de Bruxelles, un sursaut humaniste va se produire. Un mouvement citoyen supraconfessionnel voit le jour sur les marches de la Bourse, devant les centres de collecte de sang, sur la toile, à travers les appels à accueillir et assister les survivants des attentats. Êtes-vous surpris par la tournure que prennent les événements actuels ?Non pas du tout. Le projet était au point depuis 2011: on pouvait sentir la volonté affichée des radicaux sunnites d'en découdre avec les minorités en Syrie d'abord, mais ensuite de mettre à exécution un projet mondial de domination qui tente de faire exploser les frontières: celle entre la Syrie et l'Irak, mais aussi celle entre la Belgique et la France par exemple. Il n'y a pas de frontières dans leur vision du monde et leur entreprise totalitaire de Djihad global. Il n'y a pas un pays cible: tous ceux qui ne sont pas d'accord avec leur projet, sont visés. À cet égard, les autorités belges sont elles aussi dans le déni: elles ne veulent pas prendre conscience que nous sommes aux prises avec une armée qui compte des centaines de milliers de combattants à travers le monde, que ce soit à travers El Shabab en Somalie, Boko Haram au Nigéria ou Daech, mais aussi des millions de sympathisants. Les combattants sont mus par un culte de la violence qui n'a pas eu d'équivalent depuis la Seconde Guerre mondiale.