Ce 3 décembre 2018, je vivrai une journée difficile. D'une part, sur la base d'un choix de raison, je retournerai à la vie civile, pouvant à nouveau consacrer du temps à ma profession, à mes passions et surtout à ma famille (merci, Marie, de m'avoir attendu). D'autre part, je mettrai un terme à six années qui auront été les plus exaltantes de mon existence. Je me sens un peu comme Frodon ( NDLR : le personnage principal du livre Le Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien) à la fin de l'histoire.
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Ce 3 décembre 2018, je vivrai une journée difficile. D'une part, sur la base d'un choix de raison, je retournerai à la vie civile, pouvant à nouveau consacrer du temps à ma profession, à mes passions et surtout à ma famille (merci, Marie, de m'avoir attendu). D'autre part, je mettrai un terme à six années qui auront été les plus exaltantes de mon existence. Je me sens un peu comme Frodon ( NDLR : le personnage principal du livre Le Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien) à la fin de l'histoire. Petit rétroacte : en 2012, fraîchement engagé politiquement et plein d'espérance, ma locale me demande d'être tête de liste pour les élections communales. Je suis jeune, du cru, motivé, positif... A ce moment précis, dans le jeu politique guibertin cadenassé, je devrais devenir conseiller communal de l'opposition. Une réunion par mois et les quelques à-côtés ? Mon agenda pourra l'absorber. Puis, les mois passent. Face à nous, le traditionnel rouleau compresseur électoral se fragmente, provoqué par la disparition inopinée du bourgmestre charismatique et omnipotent. Deux listes se créent et se déchirent publiquement. Il y a un coup à jouer. Le soir des élections, nous terminons deuxième force politique sur les trois ayant obtenu une représentation avec cinq sièges et nous signons avec les grands gagnants (8 sièges) pour former une alliance confortable de 13 sièges sur 17. Premier de ma liste, je me retrouve à la porte du collège, tel que pressenti. Puis arrive de façon brutale mon premier cours de realpolitik : un second accord - secret - est signé dans notre dos par les partenaires fâchés. Le jeu des alliances bascule alors dramatiquement, dans un climat de trahison et de rancoeur. Notre liste devient la première force de la nouvelle coalition. Je me souviens revenir dare-dare de Bruxelles, dépassé par les événements, prévenant ma femme qu'à ma grande surprise, je deviens le sixième bourgmestre vert en Fédération Wallonie-Bruxelles. Je subis totalement les événements, étant K-O debout. Les deux jours suivants ont d'abord été euphoriques, grisé par le feu des projecteurs, pour laisser la place à mon second cours de realpolitik : un reportage télévisé assassin (" Le bourgmestre que personne ne connaît ") et quelques pétitions, lettres anonymes voire insultes sur les réseaux sociaux me plongent illico dans le monde réel, dur et brutal. C'est le début de mes premières nuits blanches. Je commence le mandat plein de doutes, en manque de sommeil, de repères, flottant à certains moments dans un costume trop large pour moi. Je dois en effet apprendre à gérer une commune avec un partenaire politique que je ne connais pas, avec une locale n'ayant vécu que dans l'opposition et pleine d'attentes démesurées, avec une majorité étriquée, une opposition revancharde et une administration communale divisée par des guerres internes. On me demande d'être quelqu'un d'autre, de copier le bourgmestre précédent qui est à l'opposé de qui je suis. Le temps aidant, je prends progressivement mes marques. Rapidement, je décide d'assumer ma fonction à temps plein et de mettre ma profession et mes loisirs de côté. J'ai besoin de dégager du temps pour apprendre les facettes du métier et pour lancer notre programme politique. Cette décision me permet de trouver quelques (rares) respirations, mais implique par contre un effort financier conséquent. Nous voulons une politique de long terme. Cette mandature est dédiée à un travail ingrat mais nécessaire pour l'avenir : d'abord, fixer une trajectoire claire via une batterie de plans (aménagement du territoire, mobilité, environnement...) ; puis, dégager des marges budgétaires suffisantes et finalement moderniser l'administration. Toutes des choses ô combien essentielles mais par contre peu visibles ni sexy. Troisième cours de realpolitik : les gens veulent du concret, du visible, sinon ils pensent que vous ne faites rien. Dur constat ! Revenons maintenant au présent. Six années ont passé, avec des hauts et des (coups) bas, remplies à ras bord de joies immenses, de plaisirs réels, de grosses déceptions et de constats violents. Gros satisfecit personnel, les objectifs de cette mandature sont (quasiment) atteints. Je peux terminer ce mandat avec le sentiment du devoir accompli. Ensuite, venant du secteur privé, j'ai été surpris par la temporalité du secteur public. A titre d'exemple, il faudra plus de six ans pour réaliser une piste cyclable ou un plan de mobilité. Des fainéants à l'administration communale ? Que nenni ! Cette lenteur est plutôt à mettre sur le compte d'étapes procédurières longues à souhait. Mais pas que. Je comprends mieux l'expression " Rome ne s'est pas faite en un jour ". Mon plus gros choc a été de découvrir un village qui m'a pourtant vu naître et grandir. Avant mon mayorat, je vivais dans une certaine zone de confort, fréquentant les mêmes personnes ayant les mêmes centres d'intérêt. Ce mandat m'a montré la portée de mon aveuglement. Mon village est beau, riche de personnalités et d'énergies diverses et je m'en veux d'avoir mis trop de temps à enlever mes oeillères. Quelle claque ! Finalement, la notion d'intérêt général est à dimension variable. Je pense que notre société va droit dans le mur sur des dossiers essentiels tels que le réchauffement climatique, la perte de biodiversité ou la disparition du sens collectif. Les réponses à ces défis majeurs nécessiteront probablement des sacrifices, mais est-on prêt politiquement à les relever ? Est-on disposé à prendre des décisions impopulaires ? Notre mode de fonctionnement collectif le permet-il ? Cette vie trépidante de bourgmestre m'aura profondément transformé. Je me sens être un autre homme, davantage confiant, un peu moins lâche et plus à l'aise à soutenir le regard de l'autre. Ma vision de la société a également changé, un peu moins dans le rêve, un peu plus ancré dans la réalité. Quand certains de mes amis bourgmestres me disent que c'est le plus beau des mandats politiques, je ne peux que leur donner raison.