"On dirait une playlist Spotify", déclarait une source anonyme du Parlement européen dans Le Monde du week-end dernier. Beaucoup d'encre a déjà coulé sur les descriptions de poste mal définies et ronflantes de la nouvelle Commission européenne proposée par la présidente Ursula von der Leyen la semaine dernière. Par exemple, le Letton Valdis Dombrovskis assumera bientôt son rôle de " vice-président exécutif " pour " an economy that works for people". Le site d'informations Politico n'a pas pu s'empêcher de rapporter qu'il était très heureux de cet accent sur l'économie pour les gens, "contrairement à celle pour animaux de compagnie". "Ou les Martiens". Mais il y aura bientôt un Haut Représentant pour "une Europe plus forte dans le monde" (l'Espagnol Josep Borrell). Et le Néerlandais Frans Timmermans sera le barreur du "Green Deal européen".

La discussion symbolique de la semaine dernière portait sur le Grec Margaritas Schinas, censé protéger "le mode de vie européen". Puisque de facto il aura aussi le portefeuille des migrations entre les mains, les politiciens de gauche ont jeté des hauts cris, car cela établirait un lien entre les deux. C'est étrange, parce que ce lien est, bien sûr, tout simplement là. Les débats politiques les plus importants de ces quatre dernières années portaient sur les préoccupations des Européens en matière de migration. Bien sûr, ces troubles ont été alimentés par des bagarres politiques et, bien sûr, la xénophobie est un danger qu'il faut reconnaître et éviter, mais les inquiétudes sont là, et elles ne semblent pas prêtes de disparaître. En outre, la gauche pourrait tout aussi bien se réjouir de la protection de ce mode de vie européen, car la solidarité, l'hospitalité et une économie ouverte, y compris la relative libre circulation des personnes, en font indéniablement partie. On pourrait penser que la gauche veut revendiquer ce projet, au lieu de tomber dans le piège de la lutte pour les symboles.

À la fin du mois, les commissaires désignés devront se rendre au Parlement européen pour des auditions, au cours desquelles des députés spécialisés leur mettront le feu aux poudres. Le candidat hongrois au "voisinage et à l'élargissement", Laszlo Trocsanyi était ministre de la Justice sous Viktor Orban à une époque où le Premier ministre hongrois était en train de démanteler l'État de droit. Janusz Wojciechowski, qui ambitionne le portefeuille de l'Agriculture, est membre de Droit et Justice (PiS), le parti au pouvoir polonais qui est également en conflit permanent avec Bruxelles. Il fait l'objet d'une enquête pour fraude. Sylvie Goulard (candidate au marché intérieur), la protégée de Macron, fait également l'objet d'une enquête pour fraude. Et pour notre homme, Didier Reynders, il y a aussi de mauvaises nouvelles : ce week-end, on a appris que le parquet de Bruxelles a ouvert une enquête, toujours sur les pots-de-vin.

Cela fait beaucoup pour une Commission, mais il y a aussi des raisons d'être optimiste. Aussi agaçante que puisse être une lutte symbolique, la description du poste de Schinas a conduit Von der Leyen à mener un débat ouvert et explicite avec l'Europe radicale. Pendant des années, on a expliqué la différence entre la politique nationale et la politique de l'UE comme "une politique sans stratégie" contre "une stratégie sans politique ". Les gouvernements nationaux font beaucoup de bruit, mais ont de moins en moins de pouvoir décisionnel. Pour les "bureaucrates sans visage" des institutions européennes, c'est le contraire qui est vrai. Le président de la Commission Jean-Claude Juncker avait déjà compris que les choses devaient changer et a commencé à politiser l'Europe. Son successeur Von der Leyen semble poursuivre ce choix.

Il y a une autre raison d'être optimiste. La Commission von der Leyen semble ne faire qu'un avec un projet clair : la formation d'une identité européenne affirmée dans un monde multipolaire. La Danoise Margrethe Vestager, qui s'est opposée à des géants américains de la technologie tels que Google et Apple, est récompensée par un très gros portefeuille. Sur le plan de la défense, cette Commission sera également renforcée, sous l'impulsion d'Emmanuel Macron, le véritable Monsieur Europe de cette histoire. Pour reprendre les mots de la chroniqueuse Caroline De Gruyter du quotidien néerlandais NRC: cette Commission est " la Commission de géopolitique ".

Aujourd'hui, la politique européenne est beaucoup plus efficace que la politique belge

Malgré tous les défis en termes de climat, de migration et d'inégalité, la Commission européenne s'est composée assez aisément. La Belgique peut en tirer des leçons. Alors que cette Commission se penche déjà sur le monde, la Belgique continue à se regarder le nombril, très craintive, et à mener un débat communautaire que personne n'a demandé. Aujourd'hui, la politique européenne est beaucoup plus efficace que la politique belge. Pour l'instant, le meilleur gouvernement à Bruxelles se trouve au Berlaymont.