Politique, féministe, femme de médias, Assita Kanko est une personnalité atypique en Belgique. Originaire du Burkina Faso, cette Bruxelloise d'adoption, davantage reconnue en Flandre qu'en Wallonie, s'est distinguée chez nous par son franc-parler, à travers la publication de plusieurs livres engagés dont le dernier , Leading Ladies, vient de paraître (éd. Racine). Le sport, pour elle, représente à la fois une métaphore de l'émancipation de la femme et l'expression de la nécessaire dimension collective de la société. En parlant des jeux de balle, qui ont sa prédilection, elle nous embarque dans le récit d'une vie qui fut, aussi, un combat. Le sien. A l'image de bien d'autres.
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Politique, féministe, femme de médias, Assita Kanko est une personnalité atypique en Belgique. Originaire du Burkina Faso, cette Bruxelloise d'adoption, davantage reconnue en Flandre qu'en Wallonie, s'est distinguée chez nous par son franc-parler, à travers la publication de plusieurs livres engagés dont le dernier , Leading Ladies, vient de paraître (éd. Racine). Le sport, pour elle, représente à la fois une métaphore de l'émancipation de la femme et l'expression de la nécessaire dimension collective de la société. En parlant des jeux de balle, qui ont sa prédilection, elle nous embarque dans le récit d'une vie qui fut, aussi, un combat. Le sien. A l'image de bien d'autres. " Lorsque j'étais jeune, au Burkina Faso, j'aimais m'impliquer de façon très physique dans les jeux d'équipe, raconte- t-elle. A la maison, je jouais au football avec mes quatre frères. J'adorais ça. Mais à l'école, en tant que filles, nous n'étions pas les bienvenues dans les équipes de foot. Les garçons nous chassaient. Au début du lycée, vers 12 ans, nous avons finalement obtenu le droit d'utiliser le terrain entre nous. Je me suis mise au handball, qui m'a passionnée. J'étais gardien de but et, quand je ne l'étais pas, on comptait sur moi pour marquer. Ce sont les meilleurs souvenirs de mon adolescence. Nous gagnions, nous perdions et nous nous amusions toutes ensembles. " Dès la fin des cours, Assita et ses amies marchent deux ou trois kilomètres pour aller chercher le ballon chez leur professeur de français. Avec sa famille, elle est arrivée à 7 ans dans le petit village de Tenado, à l'ouest de la capitale Ouagadougou, où son père a décroché un nouveau poste d'instituteur. Une promotion : cette localité est proche d'une ville, avec de l'eau, de l'électricité, des hôpitaux... " J'avais deux ans de moins que toutes mes camarades. J'étais un peu la fille intello, la première de classe. Elles ne voulaient pas me laisser jouer au handball parce que j'étais trop petite. Mais le jour où j'ai remplacé le gardien de but en son absence, j'ai arrêté toutes les balles et elles ont compris que je savais bien jouer. Ça m'a permis de m'intégrer dans ce groupe, devenu très soudé. " Au Burkina Faso, où la vie reste simple, loin des technologies contemporaines, le jeu fait tout ! En repensant au handball, sa mémoire se réveille. " Nous prenions vraiment soin les unes des autres. Chacune reconnaissait le talent des autres. Il n'y avait pas de jalousie entre nous. Si, moi, je savais empêcher des buts et en marquer, d'autres étaient bien plus douées pour arracher le ballon à l'adversaire. Nous acceptions cette complémentarité avec beaucoup d'humilité. C'est là que j'ai appris que si je savais des choses, je ne pouvais pas tout savoir. Enfant, on comprend que les remarques de l'entraîneur ne sont pas faites pour vous humilier, mais pour vous faire progresser. Le sport permet aussi d'accepter la défaite et d'en tirer les leçons pour éviter que cela ne se reproduise. " Les politiques, sourit-elle, feraient bien de s'en inspirer. Faute de moyens, elle doit arrêter le handball. " Parce que je n'avais plus la tenue réglementaire... " En outre, le 15 octobre 1987, le chef d'Etat burkinabé Thomas Sankara est assassiné. On l'appelait " l'homme intègre " et les parents de la jeune femme sont sous le choc. Le pays bascule. A la fin de ses études secondaires, Assita Kanko participe à un mouvement étudiant qui défie le nouveau pouvoir, accusé de rogner sur les libertés. " Le sport m'a aidé à ce moment, parce que pour échapper aux gaz lacrymogènes, nous courions très vite. A partir de ce moment, nous n'avions plus le temps de jouer au handball. Nous avons été happées malgré nous par la vie politique. Je voulais devenir journaliste d'investigation. En 1998, mon mentor dans ce domaine, Norbert Zongo, a été lui aussi assassiné. J'ai pris la tête de manifestations pour appeler à respecter la liberté de la presse. Les militaires ont été mobilisés pour nous réprimer. Il n'y avait plus du tout de place pour le handball. " C'est le début d'une autre étape de la vie. D'une autre lutte. Avec une organisation digne d'un sport d'équipe : certains manifestants sont mobilisés pour ouvrir les portes des bâtiments quand tout le monde arrivait en courant, d'autres pour guetter l'arrivée de l'armée, d'autres encore pour rédiger les tracts et les coller avec des chewing-gums... " Il n'y avait pas énormément de filles, là non plus. Quand je revois les photos, j'étais l'une des seules. " Assita Kanko réussit ensuite le concours pour entrer à l'université, en journalisme. " Des étudiants ont été tués. Il y a eu une année blanche en raison des manifestations. Nous avons rejoint un collectif pour défendre les droits de l'homme. J'ai pris plusieurs fois la parole lors des mobilisations : au Burkina, on me surnomme toujours "la fille du Collectif". Mais en raison de la répression, tout le monde est parti. Moi, je n'avais pas prévu de le faire, je l'ai fait par hasard. Je travaillais pour gagner de l'argent : je suis devenue guide touristique pour les Néerlandais. " Invitée à faire un stage dans une rédaction, elle met le cap sur les Pays-Bas. " Il y avait plein d'ordinateurs partout. J'étais éblouie. " Là, elle rencontre son futur mari qui l'invite à venir vivre en Belgique. " Ce n'était pas évident pour nous, de prime abord. Je suis issue d'une famille musulmane, même si je n'ai jamais eu la foi et que je suis devenue agnostique avec le temps. Mon compagnon a dû demander le droit de m'épouser. " Accordé. Ses amis néerlandais se demandent, eux, pourquoi elle va vivre en Belgique, ce pays hybride, ubuesque, aux incessants problèmes politiques. " Je me sentais coupable de quitter le Burkina, où tout le monde se battait pour la cause. Mais je suis devenue Belge. Sur papier et dans mon coeur. " Passionnée de football, Assita Kanko s'éprend des Diables Rouges. " Je suis devenue une grande fan. Ce que j'aime dans ce sport, c'est l'esprit d'équipe, la capacité à fédérer toutes ces compétences, à faire vivre la diversité. C'est un sport qui demande beaucoup de persévérance et de polyvalence. On doit utiliser tous ses talents, dans l'instant, mais aussi prendre plaisir à le faire. J'adore les grandes compétitions internationales qui créent une communion incroyable entre des gens qui ne se connaissent pas. J'aime l'adrénaline de ces moments où les supporters fraternisent. " Le football est une religion familiale. " Pour ma mère, c'est tout simplement une obsession. C'est une experte. En ce qui me concerne, c'est surtout l'occasion de faire la fête. J'aime boire une Kriek et manger des frites, avec mes proches, devant la télévision. J'aime le sentiment d'appartenance que ça véhicule. " A l'école, sa petite fille métisse, prénommée Axelle, est surnommée " Witsel " par ses camarades. " Elle ne comprend pas parce qu'elle est absolument fan de Dries Mertens ! Moi, je suis surtout impressionnée par Eden Hazard qui fait preuve d'un leadership tranquille et participatif. Il sait prendre la place qu'il faut tout en valorisant les autres. Même si j'ai aussi adoré le "je m'en bas les couilles" de Kevin De Bruyne : une telle autodérision, ce n'est possible qu'en Belgique. J'aime aussi le calme incroyable de Thibaut Courtois, un gardien exceptionnel qui a aussi du caractère. " Lors de la Coupe du monde en Russie, elle a été impressionnée par l'équipe du Japon, courageuse sur le terrain et fair-play dans la défaite. " Leur attitude m'a fait fondre. J'adore ce pays. J'y suis allée deux fois et j'ai l'intention d'y retourner chaque année. J'aime la façon dont ils éduquent leurs enfants. Il y a un sentiment de responsabilité et de respect qu'on ne trouve pas ici. Tout est propre. Partout, les gens m'ont aidé spontanément. J'étais bienvenue en permanence. " Et la place de la femme dans le sport en cette ère mouvement de #MeToo ? Si elle admire les Diables Rouges, cette féministe tient toujours à saluer leurs homologues féminines. " J'ai beaucoup de respect et d'admiration pour les Red Flames. On ne leur accorde pas suffisamment d'importance dans la presse au regard du football masculin. Ce sont des joueuses formidables. Moi, chaque été, j'inscris ma fille à un stage de foot. Nous, parents, devons veiller à ne pas être trop sélectifs dans les activités qu'on choisit pour nos enfants. Il faut leur apprendre à se dépasser eux-mêmes, par-delà le genre. Axelle était la seule fille dans ce cours, mais elle est revenue en trouvant ça génial ! Elle a aussi fait de l'escalade, et elle en redemande. Chaque fois que nous lui parlons des Diables Rouges, j'insiste sur le fait qu'on ne parle pas assez des Red Flames. " L'esprit sportif traverse tout son dernier livre consacré aux " leading ladies ". " Il y est question de persévérance, de travail d'équipe, des leçons à tirer de nos défaites. Cette notion du leadership vaut tant pour la responsable d'une entreprise que pour une femme politique ou une championne de sport. Lors du lancement de Pauline, l'incubateur pour les femmes en politique que j'ai créé, j'ai invité la Française Sarah Daninthe, championne olympique d'escrime, dont je raconte le parcours dans le livre. La politique, c'est comme le sport de haut niveau : si on ne travaille pas en équipe, on perd. Ou alors, personne n'est heureux et la victoire a un goût amer. Et s'il n'y a pas assez de diversité au sein d'une formation politique, on échoue parce qu'on va tous pêcher dans la même rivière. " Une allusion indirecte au MR, en chute libre à Bruxelles aux communales. La championne Sarah Daninthe est un modèle pour Assita Kanko, qui sait ce que " se battre " signifie. " Cette Française venant de Guadeloupe avait un rêve : remporter une médaille olympique. Elle venait d'une famille de gens ordinaires. Et d'un milieu où il était déjà inhabituel qu'une femme fasse de l'escrime. Elle a dû faire preuve d'une volonté incroyable pour s'imposer, s'entraîner et devenir la première en France. Alors, elle a dû lutter contre sa propre arrogance pour aller plus loin encore. Et vaincre l'adversité quand elle a dû se battre contre un cancer alors qu'elle touchait au but. Une vie d'épreuves au cours de laquelle elle a pu apprécier qui étaient ses vrais amis, ceux qui ne l'ont pas abandonnée quand il n'y avait plus de lumière. Là aussi, quel parallèle avec la politique... " Il faut, plaide-t-elle, préserver l'innocence du sport. Lutter contre la violence et la cupidité. Et tirer les leçons de ces années marquées par le mouvement #MeToo. " Quand on voit les propos sexistes tenus à l'encontre de Serena Williams, ça me met vraiment en colère. En même temps, c'est devenu visible aujourd'hui, ça signifie qu'on prend conscience de ces dérives. C'est une opportunité. Mais ça reste un combat, oui. Moi, je suis pour l'émancipation des femmes dans tous les domaines. Les "leading ladies", ça ne vaut pas que pour le pouvoir : les femmes doivent prendre leur place partout dans la société, conquérir leur liberté et dénoncer les violences, dont la majorité survient au sein des couples. Nous nous sommes trop habitués à des situations qui sont intolérables. On ne se rend plus compte des abus. C'est aussi la raison du combat que je mène contre l'excision dans les pays d'Afrique. Les politiques ont l'impression d'agir, mais ils ne tiennent que des discours. Je n'aime pas ça. Mon livre est un appel à l'action. Il aide les femmes à prendre leur place, dans tous les domaines de la société. Et, oui, le sport peut être un exemple pour cette émancipation-là. "