C'était un alliage de centre-droit que la Belgique n'avait jamais connu. Un gouvernement quadripartite (MR, N-VA, Open VLD, CD&V) dont la cohérence idéologique promettait une inédite cohésion politique. Pourtant, l'équipe suédoise de Charles Michel, installée depuis deux ans, porte en Flandre le surnom de kibbelkabinet, le cabinet de la bisbrouille. Les étincelles produites dans le coeur du réacteur gouvernemental, principalement par les frottements entre sociaux-chrétiens et nationalistes, flamands, y sont très nombreuses. Mais dans l'accélérateur à particules politiques qu'a été la constitution de cette coalition, tous les partis ont fragilisé leur noyau dur, rompant avec certains éléments de leur traditionnel équilibre nucléaire. Et le phénomène a produit des déchets radioactifs qu'il va falloir traiter. Voici comment de vieux atomes crochus se sont dissous.
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C'était un alliage de centre-droit que la Belgique n'avait jamais connu. Un gouvernement quadripartite (MR, N-VA, Open VLD, CD&V) dont la cohérence idéologique promettait une inédite cohésion politique. Pourtant, l'équipe suédoise de Charles Michel, installée depuis deux ans, porte en Flandre le surnom de kibbelkabinet, le cabinet de la bisbrouille. Les étincelles produites dans le coeur du réacteur gouvernemental, principalement par les frottements entre sociaux-chrétiens et nationalistes, flamands, y sont très nombreuses. Mais dans l'accélérateur à particules politiques qu'a été la constitution de cette coalition, tous les partis ont fragilisé leur noyau dur, rompant avec certains éléments de leur traditionnel équilibre nucléaire. Et le phénomène a produit des déchets radioactifs qu'il va falloir traiter. Voici comment de vieux atomes crochus se sont dissous. Fusion. Le plus grand syndicat militaire est libéral. Les plus grands ministres de la Défense ont été libéraux, même si c'était il y a longtemps. L'officier le plus prolixe de la Grande Muette, Luc Jennart - il y dénonçait l'emprise flamande -, est passé au MR. Bref, l'armée est une des colonnes régaliennes du libéralisme belge et francophone. D'ailleurs le gouvernement de Charles Michel, en plaçant des militaires devant les grands bâtiments, a contribué à réhabiliter symboliquement une profession dont beaucoup de Belges ignoraient l'utilité. " Un motif de fierté pour nous ", dit Edwin Lauwereins, président du SLFP-Défense, le syndicat libéral. Fission. Mais " on n'a un gouvernement qui ne fait qu'économiser, on était sa dernière roue de secours. Et c'est comme ça qu'on nous remercie ? " continue-t-il. " Comme ça ", c'est en annonçant, par la bouche de Charles Michel lui-même, l'augmentation progressive de l'âge de la pension d'office, de 56 ans aujourd'hui à 63 ans en 2030. Les militaires, en front commun syndical, sont descendus dans la rue le mardi 15 novembre, jour de la fête du Roi. Pas pour nous protéger, cette fois, mais pour se défendre. Recomposition. Le plan stratégique lancé par le ministre (N-VA) Steven Vandeput est censé moderniser l'armée. Il prévoit des investissements notables après des années de restrictions. Mais il ne commencera à porter ses effets qu'après 2019... D'ici là, les partis du gouvernement fédéral auront-ils définitivement perdu les voix des trente mille militaires actifs ? Et celles de leurs prédécesseurs pensionnés ? " Je le crains ", martèle Edwin Lauwereins. Fusion. Les fonctionnaires de la Défense ne sont pas les seuls à préférer le bleu : les bleus dans les rues penchent plutôt rarement à gauche, politiquement parlant. Le syndicat politique le plus fort, à la police, est libéral. Et un gouvernement de centre-droit promeut presque par nature la loi et l'ordre, ce qui déplaît peu au secteur. Fission. Jan Jambon, ministre (N-VA lui aussi) de l'Intérieur, a su se montrer populaire. Mais les temps sont rudes, et les effectifs, réduits. La mobilisation que le premier flic de Belgique exige de ses hommes en a exténué plusieurs et en a énervé plus d'un. Beaucoup, en sous-main, soutiennent leurs collègues militaires. Recomposition. Le ministre de l'Intérieur veille. Malin, il a concédé aux policiers un régime transitoire pour un système de retraite anticipée voué à disparaître. Et il a lancé de larges opérations de recrutement. L'explosion, ici, semble avoir été évitée. Fusion. Le plus grand parti de Belgique est aussi le plus grand parti flamingant du monde. Le premier article des statuts de la N-VA, qui promeut l'indépendance de la Flandre, n'a pas été aboli par l'entrée de la formation de Bart De Wever dans le gouvernement Michel. Certes, elle ne doit pas ses succès électoraux à son indépendantisme, et la coalition fédérale s'est érigée sur la promesse d'une hibernation communautaire. Mais si tous les électeurs du parti nationaliste ne sont pas indépendantistes, presque tous les indépendantistes en sont électeurs (en 2010, 40 % de l'électorat N-VA l'avait choisie pour sa revendication d'une réforme de l'Etat, le double du Vlaams Belang, selon une enquête de la KUL). Ou militants. Ou mandataires. Ou ministres. Ou président du parti. Fission. La preuve ? Il a suffi de deux phrases de Bart De Wever dans un quotidien francophone pour qu'une micro-scission agite son parti. L'Anversois y envisageait la possibilité de prolonger l'expérience suédoise, sans réclamer d'avancées communautaires après 2019. " Il faut dire qu'il y en a peu qui lisent la presse francophone, peut-être Bart De Wever comptait-il là-dessus ", raconte Hendrik Vuye, le sécessionniste parmi les indépendantistes, avec sa collègue députée Veerle Wouters. Recomposition. Quoi, la N-VA allait ranger les griffes, et muer en une gentille formation belgicaine ? Certains l'ont cru. Le MR l'a fort espéré. C'est le contraire qui s'est produit : il ne passe pas une semaine sans que Bart De Wever ne donne des gages au mouvement flamand. Le bilinguisme des fonctionnaires fédéraux, les numéros Inami, le plan stratégique de l'armée... Tout, désormais, est communautarisé, comme pour démontrer que, même sans réforme de l'Etat, le lion flamand rugit toujours. Tant pis pour l'allié MR, tant pis pour le Premier ministre. Et tant mieux pour ses opposants francophones, qui, eux, lisent la presse flamande. Fusion. L'art de guérir ne se range pas pour rien parmi les professions libérales. La médecine, en Belgique, est depuis toujours une filière bleue. La ministre libérale flamande de la Santé, Maggie De Block, est d'ailleurs généraliste dans le civil, ce qui fait d'elle une spécialiste en politique. L'autre docteur du gouvernement fédéral est lui aussi libéral : c'est Daniel Bacquelaine. C'est dire si les guérisseurs pouvaient espérer bien se faire soigner par cette coalition. Fission. Pourtant, la pilule du docteur De Block a du mal à passer, même si elle l'a dorée et redorée pour la faire sembler plus douce aux médecins. Rien n'y a fait : ce saut d'index partiel, décidé abruptement alors que Maggie De Block disait refuser de nouvelles économies dans les soins de santé, a rendu les syndicats de médecins malades. Malades de rage : ces libéraux très syndiqués menacent de sortir leurs honoraires des conventions négociées. Recomposition. Une popularité aiguë, au fond, ça se soigne facilement : il suffit d'enchaîner les mesures impopulaires. La patiente Maggie De Block le fait avec une remarquable discipline, ses économies faisant l'unanimité contre elle. Heureusement pour elle, Jean-Claude Marcourt est là pour faire diversion pendant l'amputation : les francophones et lui ont dû écraser sur le dossier des numéros Inami, et une certaine Flandre en saura gré à Maggie de lui avoir offert ce vivifiant placebo. Le MR et ses nombreux électeurs des professions libérales beaucoup moins. Fusion. La magistrature, en Belgique, n'a jamais incliné vers la gauche, libertaire ou pas : la justice, dans la bonne vieille Belgique de papa, a toujours été une dépendance du bon vieil Etat CVP. Alors, bien sûr, les choses ont changé. Mais le ministre de la Justice est CD&V. Et il est juriste, évidemment. Fission. Il est aussi forcé, comme tout le monde, à faire des économies, Koen Geens. Ses pots-pourris, un, deux, trois, quatre et cinq, sa réforme de l'accès à la justice et sa politique pénitentiaire ont eu l'avantage de mobiliser contre eux à peu près tous les mondes de l'univers judiciaire, des avocats aux huissiers, en passant par les gardiens de prison. Et presque tous les secteurs de la magistrature. Recomposition. Résumons : les bâtiments s'effritent, les horaires s'allongent, les délais raccourcissent, l'arriéré s'entasse, les vocations se perdent, l'organigramme se vide, et il ne reste plus d'argent. Pour le troisième pouvoir, c'est peine perdue. Pour Koen Geens aussi : la magistrature est en colère contre ce ministre et son gouvernement. Elle le restera. Peut-être même contre les suivants. Fusion. La gauche chrétienne a l'habitude du compromis, elle à qui l'on prête toutes les compromissions. Son lien historique avec le CD&V a souffert de toutes sortes de sécularisations. Mais elle reste l'interlocuteur privilégié de l'ancien grand parti chrétien des standen, devenu selon Bart De Wever petit parti des musulmans. Toujours sympa, ce Bart. Il faut dire que l'électorat social-chrétien flamand, qui ne compte plus qu'entre 15 et 20 %, lui est à peu près inaccessible. En 2010, 84 % des électeurs du CD&V étaient affiliés à une mutuelle chrétienne, et 45 % à la CSC. Fission. Donc, si le CD&V est le parti le moins à l'aise dans cette coalition pourtant si cohérente, c'est parce qu'une partie du pilier sur lequel il s'appuie dégobille ces mesures présentées comme des réformes. Et Kris Peeters, casé à l'Economie à défaut du 16, a beau multiplier les efforts de conciliation, les projets qu'il porte sur le marché du travail, et ceux que défendent ses collègues des Finances, des Pensions et de la Santé, notamment, déchaînent syndicats et mutuelles. Chrétiens ou pas, flamands ou non. Recomposition. Quelque chose, pourtant, semble empêcher la CSC de s'en aller en guerre. Le lien historique, bien sûr, procède de ce quelque chose. Ses implications financières aussi, et surtout. Le remboursement des 800 000 coopérateurs d'Arco, dépouillés par les malheurs de Dexia, coûtera cher et concerne exclusivement le pilier chrétien. Mais il figure dans l'accord de gouvernement. Et Michel est monté à la tribune de la Chambre pour le confirmer. " Vous n'aurez peut-être pas votre taxe sur les plus-values, et sans doute pas grand-chose d'autre. Mais si vous continuez à vous agiter, vous courez à la faillite ", semblait-il dire ce jour-là. Ça calme.