Jean-Philippe Delsol vient de publier un essai audacieux qu'il a intitulé "Eloge de l'inégalité".

Il n'a pas poussé la témérité jusqu'à vanter "les inégalités". Il s'en tient, dès lors, à une démonstration plus philosophique que sociologique.

J'ai tenté de le suivre sur ce terrain et je me suis retrouvé parmi les auditeurs lointains de Socrate, dont Platon m'a rafraîchi les enseignements, et les disciples d'Aristote, en désaccord avec lui.

A vrai dire, je ne suis pas étonné de la persistance du débat qui, dès le Ve siècle avant notre ère, opposait les tenants de la juste mesure, théorisée dans l'harmonie que Platon préconisait entre la classe des philosophes, celle des guerriers et celle des travailleurs, aux perspectives plus démocratiques et plus soucieuses du bien commun ouvertes par Aristote.

Le débat prend de nos jours une autre tournure.

La démocratie moderne se fonde sur la reconnaissance des droits égaux pour tout être humain. Toutefois, cette unanimité ne suffit pas à éliminer les inégalités entre les individus et, par conséquent, les sociétés sont, de fait, inégalitaires.

L'argent est devenu la mesure de tout.

Entre les milliards d'êtres humains contraints de vivre avec moins de deux dollars par jour et les détenteurs de fortunes qui, parfois, dépassent les ressources de certains états, le gouffre s'élargit de jour en jour. Quatre mots américains définissent le phénomène : "the winners take all".

Oui, ceux qui gagnent prennent tout. Cette accumulation est bien connue, parfois dénoncée. Le succès de Thomas Piketti fournit le support chiffré à la stigmatisation.

Après deux décennies en ce 21ème siècle, il est possible de décrire les conséquences de ces inégalités apparemment invincibles.

En premier lieu, les "winners" ont acquis par la puissance de l'argent, un pouvoir tentaculaire qui s'impose à la souveraineté des Etats. Il suffit d'évoquer les largesses fiscales dont bénéficient les grandes sociétés multinationales pour s'en convaincre ou encore les investissements dans les campagnes électorales, notamment, américaines, pour conclure que l'argent achète le pouvoir. La conquête est tellement assurée de son impunité que les chiffres qui l'accompagnent sont révélés à et par la presse.

Ce qui est vrai des sociétés ne l'est pas moins des individus. On a connu la rémunération de Carlos Ghosn ; chez Microsoft, le patron sera récompensé par plusieurs centaines de millions de dollars pour les performances de 2019.

L'argent est la mesure du succès.

Les millions de l'ex-patron de Renault-Nissan lui ont permis de narguer le gouvernement japonais et de se mettre à l'abri d'investigations apparemment légitimes, sur le fond, sinon dans la forme.

Le succès royalement payé n'est pas réservé aux sphères économiques ou financières.

Il faut lui donner une allure populaire.

Les rois du football, du basket, du tennis, du golf, des courses de voitures,...les rois et les reines de l'écran, du chevalet, des scènes musicales, de la littérature romanesque sont appréciés autant pour leur talent que pour le montant de leurs comptes en banque, périodiquement révélé.

Dans le même temps, les médias suscitent la réprobation des citoyens électeurs en présentant la rémunération des élus comme proprement abusive, comparée aux revenus de ceux qui les élisent.

C'est une autre forme de la conquête du pouvoir : il faut disqualifier ceux qui l'exercent au nom de tous.

Femmes et hommes politiques focalisent ainsi les frustrations qui se répandent partout, dans les rues de Rio, de Santiago, de Hong-Kong, d'Alger, de Beyrouth ou de Paris.

La société de consommation multiplie les messages publicitaires et fait surgir au sein même de la classe moyenne des besoins qui croissent plus vite que le pouvoir d'achat. Les frustrations sont créées et les structures des Etats, même démocratiques, en sont menacées.

Une fois de plus, "the winners take all !"

On peut toujours rêver. Depuis l'Antiquité, philosophes et moralistes se disputent sur la définition de la juste mesure et les politiques, depuis la Révolution française, cherchent la norme qui, dans l'organisation de l'Etat, précisera où commence l'excès et comment il est condamnable. Qui cherche trouve... Ce n'est pas si sûr.

Jean-Philippe Delsol vient de publier un essai audacieux qu'il a intitulé "Eloge de l'inégalité".Il n'a pas poussé la témérité jusqu'à vanter "les inégalités". Il s'en tient, dès lors, à une démonstration plus philosophique que sociologique.J'ai tenté de le suivre sur ce terrain et je me suis retrouvé parmi les auditeurs lointains de Socrate, dont Platon m'a rafraîchi les enseignements, et les disciples d'Aristote, en désaccord avec lui.A vrai dire, je ne suis pas étonné de la persistance du débat qui, dès le Ve siècle avant notre ère, opposait les tenants de la juste mesure, théorisée dans l'harmonie que Platon préconisait entre la classe des philosophes, celle des guerriers et celle des travailleurs, aux perspectives plus démocratiques et plus soucieuses du bien commun ouvertes par Aristote.Le débat prend de nos jours une autre tournure.La démocratie moderne se fonde sur la reconnaissance des droits égaux pour tout être humain. Toutefois, cette unanimité ne suffit pas à éliminer les inégalités entre les individus et, par conséquent, les sociétés sont, de fait, inégalitaires.L'argent est devenu la mesure de tout.Entre les milliards d'êtres humains contraints de vivre avec moins de deux dollars par jour et les détenteurs de fortunes qui, parfois, dépassent les ressources de certains états, le gouffre s'élargit de jour en jour. Quatre mots américains définissent le phénomène : "the winners take all". Oui, ceux qui gagnent prennent tout. Cette accumulation est bien connue, parfois dénoncée. Le succès de Thomas Piketti fournit le support chiffré à la stigmatisation.Après deux décennies en ce 21ème siècle, il est possible de décrire les conséquences de ces inégalités apparemment invincibles.En premier lieu, les "winners" ont acquis par la puissance de l'argent, un pouvoir tentaculaire qui s'impose à la souveraineté des Etats. Il suffit d'évoquer les largesses fiscales dont bénéficient les grandes sociétés multinationales pour s'en convaincre ou encore les investissements dans les campagnes électorales, notamment, américaines, pour conclure que l'argent achète le pouvoir. La conquête est tellement assurée de son impunité que les chiffres qui l'accompagnent sont révélés à et par la presse.Ce qui est vrai des sociétés ne l'est pas moins des individus. On a connu la rémunération de Carlos Ghosn ; chez Microsoft, le patron sera récompensé par plusieurs centaines de millions de dollars pour les performances de 2019. L'argent est la mesure du succès. Les millions de l'ex-patron de Renault-Nissan lui ont permis de narguer le gouvernement japonais et de se mettre à l'abri d'investigations apparemment légitimes, sur le fond, sinon dans la forme.Le succès royalement payé n'est pas réservé aux sphères économiques ou financières. Il faut lui donner une allure populaire.Les rois du football, du basket, du tennis, du golf, des courses de voitures,...les rois et les reines de l'écran, du chevalet, des scènes musicales, de la littérature romanesque sont appréciés autant pour leur talent que pour le montant de leurs comptes en banque, périodiquement révélé.Dans le même temps, les médias suscitent la réprobation des citoyens électeurs en présentant la rémunération des élus comme proprement abusive, comparée aux revenus de ceux qui les élisent.C'est une autre forme de la conquête du pouvoir : il faut disqualifier ceux qui l'exercent au nom de tous.Femmes et hommes politiques focalisent ainsi les frustrations qui se répandent partout, dans les rues de Rio, de Santiago, de Hong-Kong, d'Alger, de Beyrouth ou de Paris.La société de consommation multiplie les messages publicitaires et fait surgir au sein même de la classe moyenne des besoins qui croissent plus vite que le pouvoir d'achat. Les frustrations sont créées et les structures des Etats, même démocratiques, en sont menacées. Une fois de plus, "the winners take all !"On peut toujours rêver. Depuis l'Antiquité, philosophes et moralistes se disputent sur la définition de la juste mesure et les politiques, depuis la Révolution française, cherchent la norme qui, dans l'organisation de l'Etat, précisera où commence l'excès et comment il est condamnable. Qui cherche trouve... Ce n'est pas si sûr.