Pas sûr qu'il dépareillerait dans le paysage. Sans doute s'en donnerait-il à coeur joie dans le climat ambiant. Un Degrelle version 2.0 se sentirait comme un poisson dans l'eau.
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Pas sûr qu'il dépareillerait dans le paysage. Sans doute s'en donnerait-il à coeur joie dans le climat ambiant. Un Degrelle version 2.0 se sentirait comme un poisson dans l'eau. C'est entendu : l'aventure rexiste est une affaire classée. Le naufrage de son "chef" dans la collaboration avec l'un des plus abominables régimes totalitaires exclut à jamais toute résurgence. Aucun héritier digne de ce nom ne s'est d'ailleurs jamais manifesté pour reprendre pareil flambeau. Degrelle est bien mort et Rex bien enterré. Il reste le fonds de commerce, jamais totalement liquidé. Qui a permis au rexisme d'avant-guerre de survivre vaille que vaille dans une mouvance protestataire vaguement adossée à une droite commerçante que domine l'anticommunisme et que porte un nationalisme belge.Grosse fatigue démocratique. Le "tous pourris" se porte bien par les temps qui courent. L'élite politique déguste, taxée de "parasitaire", vilipendée pour être déconnectée des attentes du "pays réel", alors que le "complotisme" s'épanouit sur les réseaux sociaux. Des aspirations ressurgissent, inquiétantes. Novembre 2015, sondage choc en France : 40 % des Français interrogés se disent prêts à tourner le dos à "la démocratie" et à opter pour un gouvernement autoritaire, si cela peut servir à sortir de la crise."Nos sociétés sont confrontées à une angoisse terrible", pointe Henri Deleersnijder, politologue émérite et spécialiste des populismes à l'université de Liège. "La peur est partout. Elle est économique, par manque criant de perspectives. Politique, alimentée par une construction européenne qui passe pour un Olympe technocratique inaccessible aux mortels. Culturelle enfin, liée à une crise de civilisation face à l'électrochoc de l'islam."Le peuple a horreur du vide. Degrelle a donné l'illusion de pouvoir le combler. "Il a pu et su profiter de l'ambiance anxiogène des plus précarisés, y compris au sein des classes moyennes. Face à un besoin d'être rassuré, de s'accrocher à un guide, Degrelle a fait office de sauveur aussi providentiel qu'éphémère."Quatre-vingts ans plus tard, l'occasion fait à nouveau le larron. Les aventuriers politiques bombent le torse. Les beaux parleurs, vils flatteurs, faux prophètes, se sentent pousser des vocations. "A vrai dire, l'Europe de 2016 pullule de ces chefs "nationaux-populistes" plutôt bien habillés et souriants, prompts à séduire "le peuple" et à trouver des boucs émissaires à ses malheurs, d'ailleurs interchangeables en fonction des lieux ou des circonstances", commente cet historien. Les Juifs hier. Aujourd'hui les musulmans, les réfugiés, les étrangers. La relève paraît assurée. Pim Fortuyn puis Geert Wilders aux Pays-Bas. Marine Le Pen en France. Silvio Berlusconi et Beppe Grillo en Italie. Donald Trump l'américain. Autant de capteurs de mécontents, de boutefeux en puissance, sous les feux des projecteurs. Tous se gardent bien d'aller un pont trop loin. De déclarer une guerre ouverte et totale à la démocratie et à ses institutions. Ou de se rêver en dictateur, comme avait fini par le faire Degrelle, par fascination pour ses modèles fascistes. Sous nos latitudes, pas de réplique à l'horizon d'un Degrelle dans sa phase pré-fascisante. La Belgique n'est plus celle de grand-papa, jadis très catholicisée. Le belgicisme jadis exalté par le leader rexiste est devenu une voie politiquement sans issue. "Le Wallon se sent toujours plus ou moins belge, mais il est encore difficile de faire du nationalisme belge dans un pays dont on sent, quand même, qu'il n'est plus tout à fait le même d'Ostende à Arlon", résume Alain Colignon, historien au Ceges.La droite radicale francophone l'a bien capté : "Elle surfe peu sur le nationalisme belge traditionnel et professe une idéologie néo-libérale", observe le politologue Pascal Delwit (ULB). "Nous sommes un parti de rupture, politiquement incorrect, qui parle cash", rappelait récemment Mischaël Modrikamen, président-fondateur du Parti populaire. "Mais le Parti populaire est un parti sans troupes, sans adhérents", poursuit Pascal Delwit, un parti orphelin "d'une communauté ou d'une nation à exalter, qui serait "attaquée" par l'establishment, les musulmans, les réfugiés." Et puis si la situation économique est grave, elle n'est pas aussi désespérée que dans les années 1930. Un filet social protecteur, inexistant en 1936, amortit tant bien que mal les ravages de la crise. Les gens, dans leur majorité, auraient encore trop à perdre à s'égarer dans les bras du premier pseudo-sauveur venu. Enfin, il reste la grande famille socialiste solidement implantée au sud du pays. Du parti au syndicat en passant par la mutuelle et le tissu associatif, par son emprise sur le monde salarié populaire, elle fait toujours barrage. "Il y a là un énorme vivier de recrutement pour un mouvement populiste finalement proche de ce que fut le rexisme. Mais le PS, par son clientélisme, domestique les masses de râleurs poujadisants qui votent "rose" au lieu de s'égarer fort à droite. Les libéraux, depuis la création du PRL, épongent le reste", fait remarquer ce spécialiste de la vie politique.Aucun Degrelle en vue de l'autre côté de la frontière linguistique ? Il y a bien un tribun qui domine la Flandre de la tête et des épaules. A la tête d'un parti qui fleure le populisme, jusqu'à flirter avec des postures d'extrême droite. Et dont les lieutenants sont passés maîtres dans l'art de normaliser la provocation et de banaliser les dérapages contrôlés. Bart De Wever-N-VA, Léon Degrelle-Rex : même combat ? Certes non. Mais à examiner de plus près l'emballage, Bart De Wever n'est pas sans évoquer "le premier Degrelle" à cet historien, qui préfère livrer son analyse dans l'anonymat : "De Wever présente au moins quelques traits communs avec le Degrelle qui faisait encore figure de gendre idéal. Il puisait volontiers dans la rupture avec le "système politicien" au nom d'une certaine pseudo-nouveauté et d'un certain appel au peuple, belge hier, flamand aujourd'hui. Le bagage idéologique est toujours, au fond, autoritaire. Il flatte toujours les "petites classes moyennes", cette nébuleuse vague qui peut se croire "le bon peuple, le vrai peuple". Qui se sent vite menacée, à tort ou à raison, dans ses intérêts. Et trahie par les partis traditionnels." Degrelle, du balai ? Ne jamais dire jamais.