Le débat, chez nous, est aussi vieux que l'union qui fait la force et que les bustes de bourgmestres dans l'hôtel de ville de Bruxelles. Il date des origines de la Belgique. Il voudrait que Wallons et Flamands diffèrent. Que les premiers ne croient en rien, que leur tête soit ronde et que leurs politiciens soient corrompus. Et que les seconds croient en la Flandre et en Jésus, que leur visage soit long et que leurs hommes politiques soient probes. C'est si vieux que Jules Destrée, dans sa célèbre Lettre au Roi de 1912, gravait cette différence dans le marbre du Journal de Charleroi. " Observez-les encore et tâchez à comprendre leur mécanisme intérieur. En dehors de traits communs à tous les habitants de l'Europe occidentale, vous apercevrez vite des différences profondes. Le Flamand est lent, opiniâtre, patient et discipliné ; le Wallon est vif, inconstant et perpétuellement frondeur de l'autorité. Les sensibilités sont différentes ", écrivait-il, s'opposant à Albert Ier qui, lui, ne voyait, aux quatre coins de ses neuf provinces, que " deux populations également vaillantes, également douées ". Mais qui a raison, du bon Jules ou du bel Albert ? L'actualité politique de ces derniers mois dans les deux communautés semble aller dans le sens du Roi chevalier. La Flandre n'a rien à envier, sur les questions d'éthique politique, à la Belgique francophone, au contraire même. Sauf que les Wallons l'ignorent. Car le scandale a scandé les vacances de la Flandre, pas engourdie, elle, par notre bruine estivale, tandis que la Wallonie ne gardait un oeil distrait que sur une prise, celle qu'a débranchée Benoît Lutgen.
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Le débat, chez nous, est aussi vieux que l'union qui fait la force et que les bustes de bourgmestres dans l'hôtel de ville de Bruxelles. Il date des origines de la Belgique. Il voudrait que Wallons et Flamands diffèrent. Que les premiers ne croient en rien, que leur tête soit ronde et que leurs politiciens soient corrompus. Et que les seconds croient en la Flandre et en Jésus, que leur visage soit long et que leurs hommes politiques soient probes. C'est si vieux que Jules Destrée, dans sa célèbre Lettre au Roi de 1912, gravait cette différence dans le marbre du Journal de Charleroi. " Observez-les encore et tâchez à comprendre leur mécanisme intérieur. En dehors de traits communs à tous les habitants de l'Europe occidentale, vous apercevrez vite des différences profondes. Le Flamand est lent, opiniâtre, patient et discipliné ; le Wallon est vif, inconstant et perpétuellement frondeur de l'autorité. Les sensibilités sont différentes ", écrivait-il, s'opposant à Albert Ier qui, lui, ne voyait, aux quatre coins de ses neuf provinces, que " deux populations également vaillantes, également douées ". Mais qui a raison, du bon Jules ou du bel Albert ? L'actualité politique de ces derniers mois dans les deux communautés semble aller dans le sens du Roi chevalier. La Flandre n'a rien à envier, sur les questions d'éthique politique, à la Belgique francophone, au contraire même. Sauf que les Wallons l'ignorent. Car le scandale a scandé les vacances de la Flandre, pas engourdie, elle, par notre bruine estivale, tandis que la Wallonie ne gardait un oeil distrait que sur une prise, celle qu'a débranchée Benoît Lutgen. Le 4 août, Het Laatste Nieuws, le quotidien le plus lu du pays, révélait que le ministre-président du gouvernement flamand, le N-VA Geert Bourgeois, percevait deux revenus : son salaire de patron de l'exécutif nordiste, tout d'abord et tout à fait normalement (253 000 euros brut par an), mais aussi une... pension de retraite d'échevin de 689 euros net par mois (919 euros brut). Le fondateur de la N-VA a en effet siégé au collège d'Izegem, en Flandre occidentale, pendant onze ans, entre 1983 et 1994. Agé de 66 ans, il a fait valoir ses droits à la pension, dès lors qu'une pension liée à un mandat local n'est pas incompatible avec des indemnités attachées à une fonction fédérale ou régionale, et que le gouvernement fédéral autorise tout pensionné âgé de plus de 65 ans à y ajouter d'autres revenus. Le cabinet du nummer een flamand s'est piteusement justifié, arguant que " Geert Bourgeois aurait pu toucher cette pension dès 60 ans, mais il a attendu d'avoir 65 ans ", et déplorant un " climat antipolitique " dont la N-VA n'a bien entendu, elle, jamais tenté de profiter. L'opposition s'est évidemment déchaînée. Sur le plateau de Ter Zake, émission quotidienne très suivie de la VRT, le président du SP.A, John Crombez, vengeur, réclamait l'instauration d'un plafonnement des plus hautes pensions, proposition que ses homologues refusaient obstinément depuis tant d'années. Quelques heures plus tard, la Flandre apprenait que le socialiste Louis Tobback, 79 ans, ministre d'Etat, ancien président de parti et bourgmestre de Louvain depuis 1995 émargeait à une pension de parlementaire, tout en étant rétribué comme premier citoyen louvaniste. Pas de chance. Comme s'il n'y en avait pas assez, le 9 août, la presse se gaussait des frais de déplacements remboursés à la commissaire européenne CD&V, Marianne Thyssen. Elle a rendu des notes de frais, pour la somme ridicule de 230 euros, pour des visites à des réceptions, notamment organisées par des sections locales de son parti. Anecdotiques quant à leur impact financier, médiocres quant à leurs ressorts politiques - c'est un député régional d'extrême droite qui a lancé l'alerte sur le cumul de Geert Bourgeois -, ces scandales présentent une ampleur gigantesque quant aux personnalités et aux partis qu'ils incriminent : un ministre-président de droite, un ministre d'Etat de gauche, et une commissaire européenne du centre, jadis potentielle Première ministre, mouillés à de petits, de minuscules arrangements pécuniaires, alors que de partout en Flandre jaillissent de hauts cris sur la fraude sociale et, disons-le, l'assistanat. Pourtant, pendant les vacances d'été, aucun des titres de la presse francophone n'a évoqué ces affaires, hormis sur leurs sites Internet. La seule fois que Geert Bourgeois a franchi les colonnes des journaux francophones, c'est lorsqu'il s'est réjoui de la mise en place du nouveau gouvernement wallon, et l'unique occurrence du nom de Marianne Thyssen dans ces mêmes titres aura porté sur ses propositions de lutte contre le dumping social. Alors que ces mêmes journaux, Le Vif/L'Express compris, traquent, découvrent et dénoncent toutes les turpitudes d'une classe politique sans relâche depuis des mois, et alors que nos confrères flamands faisaient leurs gorges chaudes de l'inconduite de certains de leurs grands leaders, comment expliquer ce silence ? " J'ai éprouvé exactement le même sentiment de surprise que vous. Bien sûr, Geert Bourgeois est peu connu en Belgique francophone : on ne peut pas le comparer à un Di Rupo ou à un Magnette par rapport à leur notoriété dans l'autre communauté. Louis Tobback, sans doute, l'est-il un peu plus, mais seulement chez les francophones qui ont le plus de mémoire. Les journalistes francophones parlent moins bien le néerlandais, et lisent moins la presse flamande. Et c'était au milieu de l'été, moment où les rédactions sont dépeuplées... ", répond Christophe Deborsu, journaliste namurois mais birégional, francophone mais bilingue, d'ailleurs en tournage à Ostende lors de notre entretien. Le rédacteur en chef de La Libre, Francis Van de Woestyne, rentrait de vacances lorsque nous l'avons contacté. Nous lui avons appris l'existence de la tempête estivale qui agite la Flandre. Mais il n'y a pas que les vacances, pour justifier cette distraction médiatique. Il y a l'argent, aussi. " Ces dernières semaines, nous avons été tellement occupés par nos propres problèmes et notre propre actualité. Peut-être sommes-nous trop centrés sur notre nombril. Il fut un temps où nous avions des journalistes qui s'occupaient à temps plein de l'actualité flamande. Mais, pour des raisons économiques, nous avons dû nous recentrer sur l'actualité francophone et, aujourd'hui, nos journalistes qui couvrent la politique flamande couvrent aussi simultanément d'autres domaines ", dit-il. " Les journalistes flamands ne sont ni plus sérieux ni plus intelligents, mais il y a une différence fondamentale, qui dépend des conditions sociales de production : le marché est plus grand, donc il y a plus de moyens, donc plus de journalistes, donc plus de journalistes spécialisés. Et puis, son horizon est plutôt celui de la presse anglaise, axé sur l'investigation, alors que le nôtre est plutôt celui de la presse française ", ajoute Alain Gerlache, journaliste à la retraite, ancien porte- parole de Guy Verhofstadt, et chroniqueur pour divers titres des deux communautés du pays. Un marché plus large, c'est une demande plus forte, donc, également, une offre qui se doit plus vaste : le paysage médiatique flamand compte plus de journalistes et plus de canaux d'information, audiovisuels en particulier, que son pendant sudiste. Il lui faut donc, aussi, raconter davantage d'histoires. Donc plus d'histoires concernant le voisin. " Il n'y a pas d'émissions politiques pendant l'été sur les chaînes francophones. Si C'est pas tous les jours dimanche n'avait pas été en vacances, nous aurions évidemment abordé ces dossiers. J'étais invité de Ter Zake le jour de la prestation de serment du nouveau gouvernement wallon. Ter Zake continue tout l'été, au contraire des émissions francophones. Ce qui fait que ce jour-là, la VRT en a fait plus que la RTBF ou RTL-TVi ", déplore Christophe Deborsu. Mais il y a autre chose encore, qui procède de l'inconscient collectif, y compris journalistique, et qui contribue à expliquer pourquoi les Flamands parlent autant des turpitudes politiques flamandes que wallonnes, tandis que les Wallons n'évoquent que les leurs. " Notre tendance à l'autoflagellation ", pose Christophe Deborsu. " Nos confrères insistent beaucoup sur la malgouvernance wallonne : ils avaient déjà fait leurs choux gras des affaires carolorégiennes il y a douze ans. Je ne dirais pas que certains salivent, mais ils relaient avec un certain délice les problèmes de la Wallonie, dont ils sont bien plus prompts à souligner ce qui ne va pas que les réussites. " " On est intéressé par ce qui se passe de l'autre côté quand ça entre dans certains des schémas mentaux d'une Belgique ancienne : le nationaliste flamand collabo, le socialiste corrompu, etc. De la même manière qu'on sera plus réceptifs à une histoire sur un Italien magouilleur ou un Allemand si travailleur qu'il en fait des burnout. Le gros problème, c'est qu'en Belgique, ces images-là cachent un agenda politique ", complète Alain Gerlache, convaincu que de nouvelles révélations sur les accointances d'éminents N-VA avec la collaboration auraient, elles, fait les ouvertures de tous nos journaux. Ces vieux schémas mentaux, pourraient, pourtant, nous aider à nous rappeler que les premières polémiques sur les émoluments de mandataires actifs dans l'aide aux moins favorisés ne sont pas nées dans le Bruxelles du Samusocial, ni dans le Liège de Publifin. " J'aimerais mieux payer au-delà de 6 000 francs pour avoir un homme possédant toutes les connaissances que de laisser mon oeuvre confiée à un homme qui, par son incapacité, ferait perdre à la classe ouvrière des millions de francs ", s'expliquait, attaqué de toutes parts, le socialiste Edouard Anseele dès la fin du xixe siècle. Il dirigeait une société coopérative. Il était Gantois. Il faut dire qu'il s'était fait élire député dans l'arrondissement de Liège. Par une population également vaillante, et également douée, pour l'occasion.