Ceci est la version longue du grand entretien paru dans Le Vif/L'Express du 4 octobre 2018.
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Comment vous sentez-vous aujourd'hui? Euphorique?Oui. Un peu étourdie aussi car ce qui m'arrive dépasse tout ce que j'aurais pu imaginer. Je me réjouis de ma nouvelle liberté. Je sais que je vais pouvoir arrêter pour un temps les boulots alimentaires et me consacrer à l'écriture, ce qui est juste extraordinaire. Vous avez pas mal galéré professionnellement jusqu'ici. Eprouvez-vous un sentiment de revanche?Un petit peu, oui. Mais surtout je savoure le fait que le succès arrive maintenant et pas à 22 ans quand j'ai commencé à chercher du boulot. D'avoir galéré, notamment financièrement, me permet de prendre la pleine mesure de ce qui m'arrive. Je peux enfin m'acheter une blouse sans me dire que je vais en baver jusqu'à la fin du mois et c'est très agréable. Qu'est-ce qui a le plus changé depuis que tout s'est emballé?Le regard des gens change, ce qui est un peu déstabilisant. D'un côté je sais que j'aurai désormais une oreille attentive quand je vais proposer un nouveau projet de théâtre ou de livre, mais de l'autre, je commence à sentir les prémices de la notoriété avec des aspects qui m'amusent nettement moins. Sur les réseaux sociaux, beaucoup de gens me félicitent et ça me fait super plaisir. Mais je suis frustrée de ne pas pouvoir répondre à tout le monde. Et puis je commence aussi à me coltiner des messages nettement moins drôles comme "Je t'ai vue à la télé, t'es trop bonne, est-ce qu'on aller boire un verre?" Mais bon, je pense que comme écrivain ça n'ira pas beaucoup plus loin que ça.D'où vous vient l'idée des animaux empaillés qui sont des personnages à part entière dans le roman?J'ai toujours été intriguée par les trophées de chasse qu'on voit dans certains intérieurs. C'est particulier je trouve cette proximité avec la mort, cette fierté morbide de montrer l'animal qu'on a tué. Je trouvais intéressant de confronter l'innocence des enfants avec la mort, symbolisée par les animaux empaillés comme par les carcasses de voitures dans la décharge où ils jouent et dans lesquelles des gens ont sans doute aussi perdu la vie.Quel animal vous représente le mieux?La loutre car elle passe beaucoup de temps à jouer à s'amuser (rires).En lisant votre livre, on se demande à quoi ressemblait l'enfance d'Adeline Dieudonné...J'ai eu une enfance extrêmement heureuse et privilégiée. J'ai eu des parents attentifs, aimants. J'ai grandi à la campagne entourée d'animaux. Bref, une enfance idyllique. J'étais considérée comme l'intello de la famille car j'ai pris goût très tôt à la lecture. En mode obsessionnel. Quand j'ai découvert la Comtesse de Ségur par exemple, j'ai tout lu et je parlais comme elle, en truffant mes phrases de passés simples.Vous êtes passée par l'impro. Est-ce ça a influencé votre écriture?Enormément. Improviser c'est inventer et jouer une histoire en temps réel. Ce qui implique de ne pas intellectualiser. Car si on réfléchit trop à la bonne idée, on panique et c'est foutu. Un bon improvisateur c'est celui qui met son cerveau sur off et se connecte à ses tripes, laisse parler ses émotions. Pour arriver à cet état au moment d'écrire, j'écoute du metal très très fort. Ça réveille les émotions et court-circuite en quelque sorte le cerveau. Qu'est-ce qui vous a manqué selon vous pour percer sur scène?Bonne question. A mon avis, le travail. Je pense que je ne manquais pas de talent mais je me suis trop reposé sur une certaine facilité. C'était déjà mon souci à l'école. Avec l'écriture j'ai réussi à dépasser ça. A me dire, maintenant faut bosser, faut aller au charbon, persévérer, ne rien lâcher. Le déclic, c'est qu'à un moment j'en ai eu marre de lancer des projets que j'abandonnais à la moindre difficulté.Pourtant l'écriture est une discipline exigeante et solitaire...Oui mais justement, dans l'écriture tout dépend de moi. Pas du choix d'un metteur en scène ou d'avoir sa carte dans les bons circuits. Il ne tient qu'à moi de terminer mon roman. Qu'il soit publié par la suite c'est évidemment une autre histoire.Ressentez-vous plus de plaisir sur scène ou pendant que vous écrivez?Je serais bien incapable de choisir. C'est très différent et je ne veux renoncer à aucun des deux... Comme je tourne en ce moment avec mon spectacle Bonobo (1) dont je suis à la fois l'auteure et l'interprète, je suis doublement comblée. Quand le public réagit, c'est à la fois à ma performance et à mon texte.Est-ce que vous vous définiriez comme une romancière belge? Il faut être français pour répondre à cette question. On n'a pas le recul sur ce qui fait notre spécificité puisqu'on baigne dedans. Ce qui est sûr c'est qu'on détonne nous les Belges mais je ne suis pas sûre de comprendre en quoi. Et je ne suis pas sûre de vouloir savoir pourquoi. Ce que j'ai beaucoup entendu chez les Français c'est "Putain, tu ne t'interdis rien!" comme si eux étaient plus formatés, qu'ils se fixaient des limites à la fois sur la forme et le fond. Quand j'arrive sur les plateaux télé, on me dit "ça fait du bien, tu es fraîche, enthousiaste, naturelle". Il y a de ça j'imagine. Je vais citer un autre exemple bateau mais quand on pense à Brel, on comprend bien cette force, ce surréalisme et ce sens de l'image typiquement belges que les Français nous envient. Justement, en parlant de Brel, quels étaient vos héros belges dans l'enfance?Brel a été une révolution même si je devais l'écouter en cachette pendant mon adolescence car mes parents le détestaient. Tintin au Tibet, c'est le premier livre que j'ai lu toute seule. Mais je ne me suis pas limitée à la culture belge. J'étais fan de Fluide Glacial, de Gotlib ou de Reiser. Je les ai même découverts un peu trop jeune sans doute... Votre roman ressemble à un conte. Ce format s'est-il imposé d'emblée?Pas vraiment. Quand j'ai commencé à écrire, j'avais surtout en tête l'accident avec le glacier du début. Un événement qui est déjà un peu surréaliste. Mais le côté fable est venu par la suite quand j'ai retravaillé la première partie pour lui donner une touche plus enfantine. Du coup, ça a reconditionné un peu toute l'histoire. Quelles ont été vos principales influences? Je ne peux pas identifier une oeuvre ou un auteur en particulier. J'ai relu La petite fille qui aimait Tom Gordon de Stephen King au moment où j'écrivais. C'est l'histoire d'une gamine qui se perd dans les bois. Un roman qui a sûrement influencé la scène de la traque dans La vraie vie. Mais je pourrais aussi citer Thomas Gunzig, que j'ai beaucoup lu au moment d'écrire ma pièce Bonobo Moussaka. C'est grâce à lui, à sa liberté et à son humour noir, que je m'autorise ce côté mordant, même dans les scènes tragiques. Qu'est-ce qui a été le plus difficile pendant la gestation? L'autodiscipline?Oui et quand rien ne sort. Je me fixe en général 2000 signes par jour mais parfois ça ne vient pas. A un moment aussi, j'étais perdue dans la matière. J'avais du texte, des chapitres mais je ne voyais plus la cohérence de l'ensemble. J'ai même emmené mon héroïne à l'âge adulte avant de me dire que je faisais fausse route. Finalement j'ai terminé un premier manuscrit que j'ai envoyé à Julia Pavlowitch, l'éditrice rencontrée grâce à une amie attachée de presse. Elle m'a dit: "Il y a une très bonne matière mais on n'a pas un roman, y a du boulot." Elle a fait plein d'annotations. Tout était très clair et pertinent. J'ai renvoyé les deux premiers chapitres retravaillés. Et elle était ravie du résultat. La collaboration a été parfaite. Le plus beau compliment que vous ayez reçu?Les gens voient parfois des choses que je n'ai même pas imaginé. C'est très touchant. Plusieurs femmes m'ont écrit pour me dire qu'elles avaient été battues par leur père ou leur mari et que le livre leur faisait un bien fou, qu'il leur donnait de la force et de la lumière. Il y en a même une qui m'a dit: "Je n'ai pas tué mon père mais vous l'avez fait pour moi, merci !"On sent de la colère dans votre roman. D'où vient-elle?Quand j'ai commencé à écrire, j'étais révoltée et inquiète pour l'avenir de mes enfants. Je traversais en plus des moments difficiles sur le plan personnel, séparation, etc. J'en bavais et écrire ce livre m'a sauvé, il m'a permis de faire sortir la vase accumulée en moi.Qualifieriez-vous La vraie vie de roman féministe?Je ne l'ai pas voulu mais je suis prête à l'assumer totalement. Bonobo avait un propos plus politique alors que j'avais juste envie d'écrire une histoire dans La vraie vie. Je n'avais pas l'intention de dénoncer quoi que ce soit mais apparemment ça filtre... Et de fait au final on a un roman d'émancipation féminine. Et masculine aussi car je parle des rôles qu'on n'est pas obligé de tenir qu'on soit une fille ou un garçon. Les écrivains ont-ils un devoir moral de s'emparer des sujets de société?Il y a autant de réponses à cette question qu'il y a d'écrivains. Chacun fait comme il a envie. Il n'y a pas de déterminisme. Il paraît que vous offrez souvent l'essai "La troisième révolution industrielle" de Jeremy Rifkin. Pourquoi ce livre?Je l'ai adoré. C'est un bouquin qui a changé ma vie. Le gars a un discours super intéressant sur l'avenir de l'humanité. En gros, pour lui, chaque révolution industrielle se caractérise par une double découverte: technologique et énergétique. Le téléphone et les économies fossiles ont par exemple permis la deuxième révolution industrielle. Elle est à l'agonie aujourd'hui. Or on a un nouveau moyen de communication depuis 20 ans mais qui attend toujours sa source d'énergie, à savoir les énergies renouvelables. Si on ne bascule pas rapidement, on court à la catastrophe.La politique vous intéresse-t-elle?Je ne suis pas l'actualité politique au jour le jour. J'aime avoir un peu de recul sur ce qui se passe. Je m'en fous des querelles politiciennes. Mais je suis préoccupée par l'avenir, je vois que le monde ne tourne plus rond. Forcément je suis interpellée. D'autant que tout est lié, les enjeux sociaux et climatiques. La crise migratoire actuelle, c'est de la rigolade par rapport à ce qui nous attend quand les changements climatiques auront vraiment lieu. Un livre peut-il changer le cours du monde? Sur le climat ou comme ici sur la place des femmes.Un livre en particulier ne va pas changer quoi que ce soit. Mais que la fiction peut changer le monde, j'en suis persuadée. Les gens ont besoin qu'on leur raconte des histoires pour s'imaginer ce que les changements peuvent apporter. C'est pour ça que je pense que les utopistes sont très importants. On est conditionnés par les histoires qu'on a ingurgitées. C'est aussi là que se niche notre empathie. On sera beaucoup plus touché par l'histoire tragique d'un migrant dans un film ou un roman que tous les chiffres macabres que pourraient publier un journal.Ça vous dirait d'écrire un roman plus politique... Oui. Mais il faudrait que j'essaie d'abord. J'ai un peu peur qu'en préméditant le propos son traitement risque d'être maladroit, trop démonstratif. Votre héroïne rêve de fabriquer une machine à remonter le temps. Si vous en aviez une sous la main, où iriez-vous?J'aurais aimé vivre Woodstock. La jeunesse a vraiment cru qu'elle allait pouvoir changer le monde, ce qui devait être très grisant.Croyez-vous au surnaturel?Je pense que la science n'a pas tout résolu. Ce qui laisse de la place pour des théories farfelues. Mais elle finira avec le temps par expliquer ce qui nous échappe, par exemple, et là j'invente, que l'âme des morts continue à vivre auprès de nous ou qu'il est possible de communiquer par télékinésie. Après tout, si on avait montré nos smartphones aux gens il y a 100 ans en expliquant qu'on peut causer avec quelqu'un qui se trouve à l'autre bout de la Terre, ils auraient bien rigolé.Pouvez-vous raconter votre dernier cauchemar?Que Charles Michel était Premier ministre (rires). En vrai, je crois que c'était un truc claustrophobe où j'étais enfermée, l'eau montait et je devais sauver un bébé. Êtes-vous active sur les réseaux sociaux?Un peu trop... Je suis plutôt Facebook et Instagram. Il y a un côté addiction qui m'énerve d'autant plus qu'il est récent. Jusqu'il y a deux ans, je ne postais rien et je jetais un oeil de temps en temps. Mais aujourd'hui je me connecte au moins cinq fois par jour. Depuis que j'ai commencé à écrire, je suis prise par une pulsion très narcissique, je vais chercher ma petite dose de reconnaissance sociale. Je lis ce qu'on dit de moi. Je m'en veux parce que je sais que je cède à des pulsions qui ne sont pas les plus positives. Au-delà de ça, je regarde ce que les autres font et je communique avec mes proches. Mais là encore, c'est un piège car ça m'arrive de ne pas voir mes potes pendant une semaine sans avoir le sentiment de manque parce qu'on est en contact permanent via les réseaux. C'est un peu pervers.Avez-vous déjà reçu des propositions pour l'adaptation de votre roman au cinéma?Oui. Mon éditeur a dû recevoir une vingtaine de demandes de maisons de production. Mais on ne va pas se précipiter. Je serais hyper heureuse qu'il soit adapté mais je veux que ce soit un beau projet, solide artistiquement, je ne veux pas le faire pour le pognon. On me dit que le livre est très cinématographique, et je suis d'accord, mais ce ne sera pas simple pour autant. Si on se contente d'une transposition littérale, c'est le plantage assuré, il faut une vraie adaptation. Je pense d'ailleurs qu'il serait plus facile à adapter en BD. Peut-être dans l'esprit de Zoo de Philippe et Franck Bonifay, un album que j'ai adoré. Sinon pour le cinéma, je verrais bien Albert Dupontel s'en occuper. Il m'épate, comme réalisateur et comme acteur. Il ferait un père bien effrayant... Sinon y a aussi un jeune cinéaste belge, Michael Havenith, qui n'a jamais fait de long mais qui est le premier à l'avoir lu et qui est super motivé. Est-ce qu'il y a des choses que vous refuseriez de faire pour la promo?Devoir aller faire des courbettes aux politiques qui s'intéresseraient soudainement à moi parce que j'ai du succès ou reçu un prix, alors qu'ils sont en train de démolir le tissu culturel belge en réduisant par exemple les contrats-programmes, j'aurais beaucoup de mal. La façon dont est considéré l'artiste en Belgique, c'est à pleurer. Ils sont tout fiers de se montrer à côté des Poelvoorde, Dardenne, etc. mais l'artiste qui joue au théâtre tous les soirs il n'est rien. Déjà il n'a pas de statut, il est au chômage. On le somme de trouver un "vrai travail" même quand il bosse sur un tournage ou une pièce parce que, vous comprenez, ce n'est pas sérieux la culture. Un talent que vous aimeriez avoir?Plein de choses mais j'aimerais savoir bien danser, maîtriser un art martial ou jouer d'un instrument.Quels sont les derniers films et séries télé qui vous ont scotchée?En cinéma, Three Billboards de Martin McDonagh. Et côté séries, La Servante écarlate, tirée du roman de Margaret Atwood. Elle m'a d'ailleurs influencé pour une nouvelle, Le ventre idéal, qui sera publiée en novembre aux éditions Lamiroy. Vous tournez toujours avec votre one-woman-show Bonobo. Qui sont vos dieux en stand-up?Ricky Gervais, Florence Foresti mais celle qui m'a donné l'impulsion d'écrire c'est Audrey Vernon, une Française. Quand j'ai vu son Comment épouser un milliardaire, je me suis dit on a le droit d'être mignonne et de monter sur scène sans devoir nécessairement faire la blonde, et de venir avec un propos politique fort et engagé. J'ai vécu ça comme une autorisation. Avant de l'avoir vue je ne me sentais pas assez légitime. C'est dingue qu'en 2016 je pouvais encore penser ça...