Un programme ambitieux d'investissements publics offre une certaine perspective de relance durable et peut permettre de préparer notre société aux nombreux défis post-corona. Bien que le plan de relance européen baptisé "Next Generation EU" puisse nous inspirer, nos pouvoirs publics n'ont absolument aucune culture de l'investissement. Après 1980, les investissements publics ont été considérablement réduits pour avoisiner les 2,25 % du PIB après 1990. Notre infrastructure de base est tout sauf adaptée à l'avenir, alors que les ambitions climatiques européennes radicales exigent une révolution inédite des investissements au sein de tous les secteurs économiques. Le timing de cette facture d'investissements est toutefois particulièrement compliqué à définir. Nous nous penchons actuellement trop sur la facture temporaire de la crise du coronavirus et les importants déficits budgétaires, mais oublions trop facilement que le vieillissement fera augmenter les dépenses pour les pensions et les soins de santé de pas moins de 5,5 % du PIB entre 2019 et 2050. La dernière analyse du Bureau fédéral du Plan (juillet 2021) révèle, en outre, que le coût du vieillissement augmentera de 3,8 % d'ici 2030. Par conséquent, au cours de la décennie où nous devrions très lourdement investir, nous devrons également payer le vieillissement. Entre 2030 et 2050, la facture du vieillissement affichera encore une hausse supplémentaire de 1,7 %. Il y a de fortes chances pour que les chiffres budgétaires soient dans le rouge jusque vers 2035, ce qui correspond parfaitement à la tradition budgétaire belge. De 1970 à aujourd'hui, nous avons profité de nombreuses années prospères voire très prospères sur le plan économique, mais le solde budgétaire net à financer n'a été que cinq fois légèrement en positif. Plus de 25 années budgétaires après 1970, l'année a été clôturée avec un déficit public net à financer de plus de 3 % du PIB.

Cela fait déjà un demi-siècle que notre pays est 100 % immunisé contre les déficits budgétaires structurels, ce que nous ne devons pas à un vaccin innovant, mais à notre capacité de présenter tout potentiel sous-utilisé comme une solution. La Belgique est, par exemple, confrontée depuis longtemps à un taux d'emploi relativement bas. Pour éviter que la dette publique ne s'envole, il est essentiel d'augmenter ce taux d'emploi. Plus il y a de gens qui travaillent, plus la base fiscale est large. Les recettes fiscales augmentent et les dépenses sociales, telles que les allocations de chômage, diminuent. En "mettant plus de gens au travail", nous serons plus à même de relever les futurs défis budgétaires. Le gouvernement fédéral est très ambitieux et souhaite augmenter à 80 % le taux d'emploi belge d'ici 2030, ce qui correspond à une augmentation de 10 % en une seule décennie. À première vue, cet objectif semble atteignable. Aux Pays-Bas et en Allemagne, un peu plus de 80 % de la population est active, tandis que la Suède, l'Islande et la Suisse peuvent se targuer d'un taux d'emploi de quelque 82,5 %.

Toutefois, le gouvernement actuel n'est pas le premier à vouloir augmenter le taux d'emploi. Ainsi, le Pacte des générations de 2005 entendait surtout limiter l'accès à la prépension. Les nombreuses mesures ont certainement eu un impact, mais dans les autres pays de la zone euro, le taux d'activité a plus fortement augmenté depuis 2000 que chez nous. S'il n'est pas impossible de les rattraper, augmenter le taux d'emploi de 10 % d'ici 2030 est tout sauf évident. Les chiffres d'Eurostat indiquent que le taux d'emploi dans sept pays européens a augmenté de plus de 10 points de pourcentage entre 2000 et 2019 : l'Allemagne (+ 11,9 %), la Pologne (+ 12 %), l'Estonie (+ 13,7 %), la Lettonie (+ 13,8 %), la Lituanie (+ 12,7 %), la Hongrie (+ 14,1 %) et la Bulgarie (+ 19,7 %). Cette liste reprend surtout des pays dont l'économie était encore en pleine transition en 2000, pour passer d'une économie planifiée à une économie de marché. Lors de son unification en 1990, la nouvelle Allemagne a dû intégrer l'économie planifiée de la DDR et la réformer. Cette intégration a été plus compliquée que prévu, mais a permis de poser les jalons des réformes Hartz du marché de l'emploi allemand entre 2003 et 2005. Les réformes Hartz ont été soutenues par des adaptations drastiques apportées à la sécurité sociale et à la fiscalité des revenus professionnels les plus faibles. Une partie de ces réformes était controversée, mais le taux d'emploi allemand est passé de 70 à 80 % entre 2005 et 2019. Même au moyen de réformes profondes, il a fallu 14 ans pour obtenir une hausse de 10 points de pourcentage du taux d'emploi allemand. À titre de comparaison, aux Pays-Bas, il a fallu 22 ans pour faire passer le taux d'emploi de 70 % en 1997 à 80 % en 2019. La République tchèque y est parvenue en 15 ans, mais l'Estonie arrive en tête avec une augmentation drastique du taux d'emploi, de 70 à 80 %, en seulement 8 ans. Cet exploit relève néanmoins surtout d'un effet secondaire de la crise économique et financière, qui avait fait chuter le taux d'emploi de 77,1 % en 2008 à 66,8 % en 2010. Au cours de la relance après cette crise, l'Estonie est parvenue à faire augmenter le taux d'emploi à 80,2 % en 2019.

La Belgique vise une augmentation du taux d'emploi qu'aucun autre pays d'Europe occidentale n'est parvenu à réaliser. Par ailleurs, elle reste pour l'instant très silencieuse quant à d'éventuelles réformes "à la Hartz", qui doivent permettre de réaliser cet exploit. Il est également frappant de constater que le taux d'emploi belge est resté plus ou moins stable entre 2008 et 2015, comme s'il n'y avait jamais eu de crise économique et financière. Le coronavirus non plus n'a pas directement entraîné d'importantes fluctuations au niveau des chiffres de l'emploi. Le taux d'emploi constant peut être symptomatique d'une économie statique avec un grand nombre d'emplois publics, qui ne réagissent que peu voire pas à une nouvelle crise ou aux évolutions technologiques. En sept ans, le nombre de centres de distribution juste après la frontière néerlandaise a fortement augmenté (ce qui a permis de créer 19 000 emplois aux Pays-Bas), mais chez nous, il ne s'est (presque) rien passé. Cet exemple illustre la manière dont de nouveaux emplois sont principalement créés grâce à des gains de productivité dus à de nouvelles technologies, de nouveaux modèles de marché et de nouveaux concepts d'entreprise. Les pouvoirs publics peuvent travailler à rendre le cadre plus attrayant pour les nouvelles initiatives, mais ne peuvent pas forcer la création d'emplois par des gains de productivité. Aujourd'hui, notre marché de l'emploi souffre d'ailleurs d'une importante pénurie. Lorsque les entreprises créent de nouveaux emplois, ceux-ci sont bien souvent pourvus par des travailleurs qui changent de poste, de sorte que chaque nouvel emploi peut entraîner un poste vacant difficile à pourvoir. Outre la création d'emplois onéreux financés par le public, il n'existe pas de recette miracle prête à être appliquée pour augmenter fortement le nombre d'emplois dans l'économie à court terme. Par ailleurs, les signes montrent que le décrochage du marché de l'emploi constitue peut-être un problème plus urgent que l'augmentation du taux d'emploi. Une partie de nos travailleurs réagit, en effet, fortement au stress et, dans notre pays, travailler entraîne d'importants risques pour notre santé. D'après l'INAMI, il y a actuellement 112 000 travailleurs et indépendants en incapacité de travail de longue durée en raison de burn-out et de dépressions. Cela représente une augmentation de 40 % en quatre ans. Le coronavirus a posé un défi sanitaire unique, mais notre pays compte également 470 000 malades de longue durée (y compris les burn-out et dépressions), chiffre qui augmente chaque année davantage.

Des réformes poussées permettraient certainement d'augmenter quelque peu le taux d'emploi, mais nous devrons attendre de voir si cela permet également d'élargir la base fiscale. Lors de la baisse attendue du pourcentage de la population en âge de travailler, une augmentation limitée du taux d'emploi ne permettra pas d'éviter une diminution du nombre absolu de travailleurs, et donc de la base fiscale.

Sans "vaccin d'efficacité", nos déficits budgétaires ne s'évaporeront pas. À l'issue de l'épisode pandémique actuel, nos responsables politiques devront choisir clairement entre la mise en oeuvre de réformes radicales et une dette publique qui augmente fortement année après année.

Johan Albrecht, Itinera Institute et Universiteit Gent

Un programme ambitieux d'investissements publics offre une certaine perspective de relance durable et peut permettre de préparer notre société aux nombreux défis post-corona. Bien que le plan de relance européen baptisé "Next Generation EU" puisse nous inspirer, nos pouvoirs publics n'ont absolument aucune culture de l'investissement. Après 1980, les investissements publics ont été considérablement réduits pour avoisiner les 2,25 % du PIB après 1990. Notre infrastructure de base est tout sauf adaptée à l'avenir, alors que les ambitions climatiques européennes radicales exigent une révolution inédite des investissements au sein de tous les secteurs économiques. Le timing de cette facture d'investissements est toutefois particulièrement compliqué à définir. Nous nous penchons actuellement trop sur la facture temporaire de la crise du coronavirus et les importants déficits budgétaires, mais oublions trop facilement que le vieillissement fera augmenter les dépenses pour les pensions et les soins de santé de pas moins de 5,5 % du PIB entre 2019 et 2050. La dernière analyse du Bureau fédéral du Plan (juillet 2021) révèle, en outre, que le coût du vieillissement augmentera de 3,8 % d'ici 2030. Par conséquent, au cours de la décennie où nous devrions très lourdement investir, nous devrons également payer le vieillissement. Entre 2030 et 2050, la facture du vieillissement affichera encore une hausse supplémentaire de 1,7 %. Il y a de fortes chances pour que les chiffres budgétaires soient dans le rouge jusque vers 2035, ce qui correspond parfaitement à la tradition budgétaire belge. De 1970 à aujourd'hui, nous avons profité de nombreuses années prospères voire très prospères sur le plan économique, mais le solde budgétaire net à financer n'a été que cinq fois légèrement en positif. Plus de 25 années budgétaires après 1970, l'année a été clôturée avec un déficit public net à financer de plus de 3 % du PIB. Cela fait déjà un demi-siècle que notre pays est 100 % immunisé contre les déficits budgétaires structurels, ce que nous ne devons pas à un vaccin innovant, mais à notre capacité de présenter tout potentiel sous-utilisé comme une solution. La Belgique est, par exemple, confrontée depuis longtemps à un taux d'emploi relativement bas. Pour éviter que la dette publique ne s'envole, il est essentiel d'augmenter ce taux d'emploi. Plus il y a de gens qui travaillent, plus la base fiscale est large. Les recettes fiscales augmentent et les dépenses sociales, telles que les allocations de chômage, diminuent. En "mettant plus de gens au travail", nous serons plus à même de relever les futurs défis budgétaires. Le gouvernement fédéral est très ambitieux et souhaite augmenter à 80 % le taux d'emploi belge d'ici 2030, ce qui correspond à une augmentation de 10 % en une seule décennie. À première vue, cet objectif semble atteignable. Aux Pays-Bas et en Allemagne, un peu plus de 80 % de la population est active, tandis que la Suède, l'Islande et la Suisse peuvent se targuer d'un taux d'emploi de quelque 82,5 %. Toutefois, le gouvernement actuel n'est pas le premier à vouloir augmenter le taux d'emploi. Ainsi, le Pacte des générations de 2005 entendait surtout limiter l'accès à la prépension. Les nombreuses mesures ont certainement eu un impact, mais dans les autres pays de la zone euro, le taux d'activité a plus fortement augmenté depuis 2000 que chez nous. S'il n'est pas impossible de les rattraper, augmenter le taux d'emploi de 10 % d'ici 2030 est tout sauf évident. Les chiffres d'Eurostat indiquent que le taux d'emploi dans sept pays européens a augmenté de plus de 10 points de pourcentage entre 2000 et 2019 : l'Allemagne (+ 11,9 %), la Pologne (+ 12 %), l'Estonie (+ 13,7 %), la Lettonie (+ 13,8 %), la Lituanie (+ 12,7 %), la Hongrie (+ 14,1 %) et la Bulgarie (+ 19,7 %). Cette liste reprend surtout des pays dont l'économie était encore en pleine transition en 2000, pour passer d'une économie planifiée à une économie de marché. Lors de son unification en 1990, la nouvelle Allemagne a dû intégrer l'économie planifiée de la DDR et la réformer. Cette intégration a été plus compliquée que prévu, mais a permis de poser les jalons des réformes Hartz du marché de l'emploi allemand entre 2003 et 2005. Les réformes Hartz ont été soutenues par des adaptations drastiques apportées à la sécurité sociale et à la fiscalité des revenus professionnels les plus faibles. Une partie de ces réformes était controversée, mais le taux d'emploi allemand est passé de 70 à 80 % entre 2005 et 2019. Même au moyen de réformes profondes, il a fallu 14 ans pour obtenir une hausse de 10 points de pourcentage du taux d'emploi allemand. À titre de comparaison, aux Pays-Bas, il a fallu 22 ans pour faire passer le taux d'emploi de 70 % en 1997 à 80 % en 2019. La République tchèque y est parvenue en 15 ans, mais l'Estonie arrive en tête avec une augmentation drastique du taux d'emploi, de 70 à 80 %, en seulement 8 ans. Cet exploit relève néanmoins surtout d'un effet secondaire de la crise économique et financière, qui avait fait chuter le taux d'emploi de 77,1 % en 2008 à 66,8 % en 2010. Au cours de la relance après cette crise, l'Estonie est parvenue à faire augmenter le taux d'emploi à 80,2 % en 2019.La Belgique vise une augmentation du taux d'emploi qu'aucun autre pays d'Europe occidentale n'est parvenu à réaliser. Par ailleurs, elle reste pour l'instant très silencieuse quant à d'éventuelles réformes "à la Hartz", qui doivent permettre de réaliser cet exploit. Il est également frappant de constater que le taux d'emploi belge est resté plus ou moins stable entre 2008 et 2015, comme s'il n'y avait jamais eu de crise économique et financière. Le coronavirus non plus n'a pas directement entraîné d'importantes fluctuations au niveau des chiffres de l'emploi. Le taux d'emploi constant peut être symptomatique d'une économie statique avec un grand nombre d'emplois publics, qui ne réagissent que peu voire pas à une nouvelle crise ou aux évolutions technologiques. En sept ans, le nombre de centres de distribution juste après la frontière néerlandaise a fortement augmenté (ce qui a permis de créer 19 000 emplois aux Pays-Bas), mais chez nous, il ne s'est (presque) rien passé. Cet exemple illustre la manière dont de nouveaux emplois sont principalement créés grâce à des gains de productivité dus à de nouvelles technologies, de nouveaux modèles de marché et de nouveaux concepts d'entreprise. Les pouvoirs publics peuvent travailler à rendre le cadre plus attrayant pour les nouvelles initiatives, mais ne peuvent pas forcer la création d'emplois par des gains de productivité. Aujourd'hui, notre marché de l'emploi souffre d'ailleurs d'une importante pénurie. Lorsque les entreprises créent de nouveaux emplois, ceux-ci sont bien souvent pourvus par des travailleurs qui changent de poste, de sorte que chaque nouvel emploi peut entraîner un poste vacant difficile à pourvoir. Outre la création d'emplois onéreux financés par le public, il n'existe pas de recette miracle prête à être appliquée pour augmenter fortement le nombre d'emplois dans l'économie à court terme. Par ailleurs, les signes montrent que le décrochage du marché de l'emploi constitue peut-être un problème plus urgent que l'augmentation du taux d'emploi. Une partie de nos travailleurs réagit, en effet, fortement au stress et, dans notre pays, travailler entraîne d'importants risques pour notre santé. D'après l'INAMI, il y a actuellement 112 000 travailleurs et indépendants en incapacité de travail de longue durée en raison de burn-out et de dépressions. Cela représente une augmentation de 40 % en quatre ans. Le coronavirus a posé un défi sanitaire unique, mais notre pays compte également 470 000 malades de longue durée (y compris les burn-out et dépressions), chiffre qui augmente chaque année davantage. Des réformes poussées permettraient certainement d'augmenter quelque peu le taux d'emploi, mais nous devrons attendre de voir si cela permet également d'élargir la base fiscale. Lors de la baisse attendue du pourcentage de la population en âge de travailler, une augmentation limitée du taux d'emploi ne permettra pas d'éviter une diminution du nombre absolu de travailleurs, et donc de la base fiscale. Sans "vaccin d'efficacité", nos déficits budgétaires ne s'évaporeront pas. À l'issue de l'épisode pandémique actuel, nos responsables politiques devront choisir clairement entre la mise en oeuvre de réformes radicales et une dette publique qui augmente fortement année après année.Johan Albrecht, Itinera Institute et Universiteit Gent