Coquette bourgade médiévale flamande, Ypres sort brutalement de sa torpeur lorsqu'elle se retrouve au centre d'un des secteurs les plus meurtriers du front de l'Ouest en octobre 1914. Durant quatre ans, les troupes impériales britanniques défendent ce secteur qui forme un demicercle à l'est d'Ypres, avancée alliée qui valut à ce tristement célèbre paysage le nom de Saillant d'Ypres. Dès le conflit, Ypres et ses environs deviennent un haut lieu de mémoire pour l'Empire britannique.

On dit que le maintien de la ligne du front à l'est de la ville s'est fait pour des raisons autant sentimentales que stratégiques. Cela s'est en tout cas traduit par d'immenses pertes humaines et la destruction - progressive mais totale - de la ville. Le grand nombre de soldats reposant dans le Saillant, mais aussi l'ampleur et l'horreur des combats qui y ont été menés par les troupes impériales britanniques ont donné une signification particulière à ce paysage mémoriel. L'appropriation symbolique de la ville par les Britanniques a été telle que Churchill a suggéré, en janvier 1919, d'en racheter les ruines à la Belgique, afin d'en faire un mémorial permanent.

Un comité anglo-belge va jusqu'à sceller un accord prévoyant la préservation des ruines de la Grand-Place.

HÔTELS AU MILIEU DES RUINES

Plus un seul des quelques 4 000 bâtiments d'avantguerre n'a survécu au conflit. " Où qu'on porte le regard, c'est partout le même spectacle : la dévastation, la ruine et la mort ", déplore un conseiller communal en 1920. Les ruines, sources évidentes d'amertume pour les locaux revenant d'exil, sont par ailleurs sacralisées par de nombreux contemporains du conflit. Jusqu'alors, les fameuses halles aux draps incarnaient la prospérité passée d'Ypres et le particularisme farouche de ses " fiers communiers flamands ". Une fois détruites, elles incarnent l'héroïsme et le sacrifice britanniques et la puissance de destruction de la guerre moderne. Les visiteurs sont nombreux à leur conférer une dimension sacrée. Ypres se retrouve donc au carrefour de plusieurs visions et projets mémoriels a priori incompatibles et qui opposent les locaux, partisans d'une reconstruction à l'identique de la ville, aux Britanniques, soutenus par les autorités belges et favorables à la préservation des ruines des monuments centraux.

Le panneau placé, en 1919, devant les ruines des halles par le lieutenant-colonel canadien Henry Beckles Willson. © COLLECTION PREMIÈRE GUERRE MONDIALE DES AGR

La nouvelle renommée d'Ypres la place dans une situation des plus paradoxales : alors même que les sinistrés revenus d'exil vivent dans des conditions extrêmement pénibles et peinent à se loger, des hôtels de fortune sont érigés au milieu des ruines - un guide de voyage de 1920 en mentionne déjà 14 ! Un journaliste du Soir rallie la cause des sinistrés : " Ypres souffre de la grandeur même de ses ruines ; elle souffre de sa célébrité. Les ruines grandioses des halles (...) empêchent de voir les autres ruines : celles des maisons d'ouvriers, de petits bourgeois. " Mais la situation n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît : le tourisme de guerre est l'une des seules sources de revenus dans une région sortie exsangue du conflit. C'est donc entre dépendance économique, fraternité affichée entre anciens alliés, incompréhension mutuelle et agacement que vont cohabiter, bon gré mal gré, les Yprois et leurs nombreux visiteurs.

ZONE DE QUIÉTUDE

La décision annoncée par le gouvernement belge de ne pas reconstruire Ypres, Dixmude et Nieuport s'avère difficilement conciliable avec le droit à la reconstruction qu'il a lui-même accordé aux sinistrés durant la guerre. Face à la volonté des habitants et à un particularisme local tenace, la reconstruction des habitations paraît rapidement inévitable. Les débats se concentrent alors sur les ruines centrales d'Ypres. Celles des halles et de la cathédrale Saint-Martin. Celles qui attirent les touristes. Un comité anglo-belge va jusqu'à sceller un accord prévoyant la préservation des ruines de la Grand-Place, formant une " zone de quiétude " ou " zone de silence ".

Parmi les Yprois eux-mêmes, il n'y a pas d'unanimité : reconstruire les monuments d'accord, mais la priorité doit aller aux logements. En 1921, alors qu'on s'apprête à entamer la reconstruction de la cathédrale, des élus locaux crient au scandale : " On va tuer la poule aux oeufs d'or (...). Tout le monde vit des ruines ! " C'est donc pour des raisons plus pragmatiques que symboliques qu'ils souhaitent retarder la reconstruction des monuments. Quoi qu'il en soit, les Yprois ont obtenu à force de négociations et d'astuces la reconstruction presque à l'identique de la ville, monuments compris.

La crainte exprimée par les élus locaux de voir les touristes déserter la ville d'Ypres reconstruite apparaît aujourd'hui infondée. L'afflux de visiteurs a certes varié mais il est aujourd'hui plus important que jamais. Le Menin Gate Memorial, portant les noms de plus de 54 000 soldats britanniques disparus, de même que les nombreux cimetières, mémoriaux et musées implantés dans la région, marquent durablement et visiblement le paysage. Ypres, bien que reconstruite, reste donc un puissant symbole de la Grande Guerre et attire plus de visiteurs que jamais.

La colonie britannique d'Ypres

Durant l'entre-deux-guerres, une importante communauté britannique formée essentiellement par les anciens soldats employés par l'Imperial War Graves Commission (aujourd'hui Commonwealth War Graves Commission) est chargée de l'érection et de l'entretien des cimetières et mémoriaux. Cette communauté est même dotée, en 1929, d'une église anglicane (St George's Memorial Church) et d'une école anglaise. C'est en son sein qu'on trouve certains des principaux acteurs du tourisme mémoriel dans la région durant l'entre-deux-guerres.