Le Belgian bashing qui avait cours après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris est passé. La critique des services de police et de secours s'est atténuée. La commémoration des attentats du 22 mars 2016 a remis en avant les victimes et les sauveteurs. Et si les services de police et de renseignement doivent être réformés, le gouvernement n'a pas encore dégainé ses projets. Les travaux de la commission d'enquête parlementaire " attentats " ont suscité moins d'intérêt qu'attendu. Moins, en tout cas, que les investigations sur le Kazakhgate ou le scandale Publifin au parlement de Wallonie, où joue l'effet de proximité.
...

Le Belgian bashing qui avait cours après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris est passé. La critique des services de police et de secours s'est atténuée. La commémoration des attentats du 22 mars 2016 a remis en avant les victimes et les sauveteurs. Et si les services de police et de renseignement doivent être réformés, le gouvernement n'a pas encore dégainé ses projets. Les travaux de la commission d'enquête parlementaire " attentats " ont suscité moins d'intérêt qu'attendu. Moins, en tout cas, que les investigations sur le Kazakhgate ou le scandale Publifin au parlement de Wallonie, où joue l'effet de proximité. La critique de la Belgique, Failed State, s'estompe diplomatiquement. La majorité des auteurs des attentats étant issus de la Région de Bruxelles-Capitale (Molenbeek, Schaerbeek, Bruxelles-Ville, Anderlecht, etc.), l'essentiel de l'enquête repose logiquement sur les épaules du magistrat fédéral belge, Frédéric Van Leeuw. Même très aidé par ses alliés, voire coaché, notre pays reste un pivot des enquêtes. Le parquet fédéral a enregistré une hausse de 400 % des dossiers " terrorisme " entre 2014 et 2016. Car c'est d'ici que sont partis ou ont été équipés les commandos de tueurs de Paris et de Bruxelles, avec le renfort de mercenaires syriens véhiculés en Europe par Salah Abdeslam, des faux papiers usinés dans un atelier clandestin de Saint-Gilles, du matériel explosif rassemblé artisanalement. L'enquête a établi avec une quasi-certitude que l'aéroport et le métro étaient des cibles par défaut. Les terroristes auraient voulu préserver leur base arrière : la Belgique. Mais ils étaient cernés, connus, no choice, s'ils voulaient mourir sur le chemin d'Allah. Leur testament vocal en témoigne. En Syrie et en Irak, les positions de l'Etat islamique se réduisent de jour en jour. Ce n'est pas encore la victoire des forces alliées de la coalition internationale mais plus aucun ressortissant belge ne s'est joint aux djihadistes depuis l'année dernière. Reste une inquiétude, outre les 10 fugitifs toujours recherchés dans le cadre des attentats : que feront les " revenants ", hommes, femmes et enfants (160), ceux qui sont rentrés depuis 2012 (120) et les autres en négociation (20) pour rentrer en Belgique ? Sont-ils déçus, dégoûtés, remontés ? Comment seront-ils accueillis par leur entourage ? Comme des moutons noirs ou des héros ? Leur parcours sera-t-il exploité pour victimiser davantage ou, au contraire, affronter les difficultés ? Quel contrecoup pour une société oscillant entre prévention et répression, rejet et main tendue ? La dernière enquête " Noir Jaune Blues " de la fondation Ceci n'est pas une crise révèle qu'une majorité de Belges (60 %) tiennent l'islam pour une menace et que deux tiers des Belges de confession musulmane (67 %) ont le sentiment d'être considérés comme des étrangers dans leur propre pays. La même enquête pose que 10 % des musulmans ne condamnent pas la violence au nom de l'islam et qu'un tiers d'entre eux se rallient à une conception et à une pratique fondamentaliste de la religion. La fracture est bien là : entre 60 et 70 % des musulmans et non-musulmans éprouvent des sentiments négatifs réciproques. Un indice de méfiance jamais atteint par le passé. Commun à tous les pays européens quels qu'aient été les modèles d'immigration ou d'intégration des étrangers de culture musulmane. Plus ou moins différentialiste (modèle anglo-saxon), plus ou moins assimilationniste (modèle républicain). Pourtant, la commission d'enquête parlementaire " attentats " présidée par Patrick Dewael (Open VLD) a hésité à mettre l'examen de la radicalisation à son programme. Peur de s'avancer sur un terrain mouvant ? Longtemps, la sécession d'une partie de la communauté musulmane autour de thèmes communautaires comme la primauté de la charia, les signes religieux ostentatoires, l'extension du domaine du halal/haram, les impératifs de non-mixité (hommes/femmes, musulmans/non-musulmans) a été minimisée, voire niée. De sa pointe extrême, cette contre-culture a pourtant fourni des arguments théologiques aux terroristes engagés dans le djihad, une guerre religieuse pour faire (re)vivre la grandeur de l'islam. Les propagandistes de Daech prennent toujours soin de citer leurs références, hadiths ou Coran, même archaïques et tordues dans un sens agressif. Aujourd'hui, on peine encore à mettre en mots ce qui s'est passé en Belgique ces quarante dernières années à l'insu des autorités : la diffusion d'un islam rigoriste, tour à tour alimenté par les Frères musulmans et le wahhabisme. Quelle est la part de ce conditionnement idéologique et celle d'une situation socio-économique dégradée, à laquelle les sociologues ont tendance à attribuer le radicalisme ? Le rôle historique de la grande mosquée de Bruxelles, créée par la Ligue islamique mondiale, elle-même fruit de l'activisme de Saïd Ramadan, gendre du fondateur de la confrérie des Frères musulmans, et de la dynastie saoudienne, a été dénoncé par l'Organe de coordination pour l'analyse de la menace (Ocam), d'abord, la commission d'enquête parlementaire ensuite. Question suivante : faut-il retirer la gestion de la prestigieuse mosquée du Cinquantenaire à l'Arabie saoudite, un partenaire économique et diplomatique de la Belgique ? Selon son directeur général, Jamal Saleh Momenah, le centre islamique et culturel de Belgique dépense 1 à 1,2 million d'euros par an pour propager un " islam du juste milieu ". Comme plus personne ne semble y croire, un frein va être mis à son activité " missionnaire ". Mais le grand danger, aujourd'hui, réside dans l'emprise qu'exercent à distance les communicants islamistes : le cybercalifat. Sans compter les prédicateurs clandestins qui continueront à aller et venir dans notre pays, sauf si les musulmans eux-mêmes les repoussent. Enfin, la situation internationale, avec une Turquie dirigée par un Frère musulman décomplexé fragilise les minorités d'origine turque. Un sympathisant belge de l'AKP a diffusé un tract guerrier opposant le croissant et la croix, en prélude à une manifestation (autorisée) en faveur de Recep Tayyip Erdogan, à Saint-Josse-ten-Noode. Le terrain du " choc des civilisations " sur lequel les islamistes tentent d'attirer les Européens. Le retour des attentats reste, malheureusement, de l'ordre du possible. Le passage de l'extrémisme à la violence requiert plusieurs conditions indétectables : la motivation personnelle, les moyens disponibles, la pression de l'entourage... Même réformés de fond en comble, les services de police et de renseignement ne peuvent pas tout voir, tout savoir. Selon l'Intérieur, 46 suspects de terrorisme vivent en Belgique : 20 sont derrière les barreaux, 26 en liberté et tenus à l'oeil. Le ressentiment, lui, n'a pas disparu. Deux chercheurs français, Géraldine Casutt et Hugo Micheron, soutiennent que le djihadisme tend à se structurer durablement comme un mouvement social (Le Monde du 21 février dernier). " S'il se matérialise de façon plus visible sous la forme d'attentats, le djihad est avant tout une idéologie porteuse d'un projet "totalisant" et totalitaire qui se vit au quotidien. " Dans cette perspective, les prisons et les quartiers sont des " espaces à conquérir ". Si pas aujourd'hui, demain. Le temps joue pour les islamistes. " Il s'agit de construire l'enclavement au sein de la société mécréante par polarisation avec celle-ci, et de détacher les jeunes de son influence. " Tous les regards sont tournés vers Bruxelles, une " ville-monde " où le pouvoir régional, paralysé par ses contradictions, n'a encore rien produit de décisif pour lutter contre le phénomène de repli/radicalisation. Même le parcours d'intégration pour les primo-arrivants, en débat, est accusé d'inconsistance par l'opposition MR ! A l'échelon inférieur, aucune collectivité locale ne veut se positionner sur ce terrain sensible, surtout à quelques encablures des élections communales où le vote musulman pèsera lourd. La plupart des communes concernées par le plan Canal du ministre de l'Intérieur (Bruxelles, Saint-Gilles, Anderlecht, Molenbeek-Saint-Jean, Saint-Josse-ten-Noode, Koekelberg, Vilvorde et Schaerbeek) ont adopté un profil bas. Sauf Molenbeek. Devenue emblématique, la grande commune de l'ouest de Bruxelles ne peut pas se dérober. A-t-elle changé depuis les attentats ? L'audition d'Olivier Vanderhaegen, chargé de projet contre la radicalisation à Molenbeek, a fait l'effet d'une petite bombe, le 6 mars, devant la commission d'enquête parlementaire. " La masse critique de jeunes qui adhèrent à des discours radicaux, sans complexe, augmente, a-t-il déclaré. Ils sont tout le temps dans la théorie du complot et dans la provocation. Les recruteurs n'ont pas déserté le terrain mais ils passent entre les mailles du filet. Ils profitent de la détresse sociale des jeunes : le religieux vient comme une prothèse identitaire. " C'est un Plan Marshall qu'il faudrait pour cette génération car la " déradicalisation " n'a pas prise sur eux. " Il y a des gens dont on sait qu'ils ne vont jamais se désengager d'un islam radical mais ils peuvent se désengager d'un processus violent ", espère Olivier Vanderhaegen. Le résultat de l'audit des 1 617 asbl de Molenbeek (sur les 3 333 inspectées en vertu du plan Canal) est lui aussi interpellant : 102 sont soupçonnées de liens avec des faits criminels, 51 ont des connexions avec le radicalisme et le terrorisme via un administrateur, un membre ou un bénévole. Le grand nettoyage promis par Jan Jambon (N-VA) a permis de dissoudre 93 associations inactives et 344 autres devraient suivre. Ce screening général des asbl molenbeekoises, en ce compris les mosquées et lieux de prière, a suscité des remous, jusqu'au sein du collège échevinal de la commune. Plusieurs asbl ont porté plainte pour " intimidation " et ont dénoncé la " brutalité des interventions policières ". En janvier dernier, l'Union des mosquées de la Région de Bruxelles et la Plateforme des musulmans de Belgique, de tendance fréro-salafiste, écrivaient, très courroucées, au ministre-président de la Région de Bruxelles-capitale, Rudi Vervoort (PS). A Molenbeek, seules cinq mosquées sur 24 sont reconnues (pour 90 000 à 100 000 habitants, si l'on tient compte des clandestins), à quoi il faut encore ajouter une quarantaine de lieux de prière, déclarés ou non. Le religieux est partout. La mosquée la plus importante, la très conservatrice Al Khalil, fondée par des Frères musulmans syriens, aujourd'hui reprise en main par leur équivalent marocain du PJD, n'a jamais voulu entrer dans un processus de reconnaissance. Elle jouit de revenus confortables. Sous la précédente législature, elle était fréquentée par le bourgmestre Philippe Moureaux (PS). Elle est restée incontournable sous Françoise Schepmans (MR), même si cette dernière s'abstient d'y faire campagne. Le passage de témoin entre les deux majorités, en 2013, couplé au traumatisme des attentats, a permis certaines avancées : moins de clientélisme, de paternalisme, de passe-droits. Quatre mosquées radicales et une école coranique ont été fermées pour des motifs urbanistiques, de sécurité ou de trafics. La majorité MR-CDH-Ecolo reste cependant tiraillée. Les échevins Ahmed El Khannouss (CDH) et Sarah Turine (Ecolo) ont l'oreille d'une certaine population musulmane, dont ils relaient l'exaspération face aux contrôles. Une majorité PS-CDH-Ecolo se dessine pour 2018, avec Catherine Moureaux comme cheffe de file. L'échevine d'origine italienne, Annalisa Gadaleta (Groen, en charge des affaires néerlandophones), s'est heurtée à ce duo, et au chef de l'opposition socialiste, Jamal Ikazban, lorsqu'elle a sorti un petit ouvrage direct et sincère, Entretien à Molenbeek (Radici Future pour l'édition italienne). Elle y décrivait en termes simples la sociologie particulière de Molenbeek, où le repli communautaire, les mariages arrangés avec des conjoints du pays d'origine et le patriarcat ne facilitent pas la vie des femmes. Un domaine que connaît bien cette philosophe de formation, travailleuse de terrain et qui fut bénévole, à Bari (Pouilles), dans un centre pour femmes battues. Non seulement le PS, mais sa collègue Sarah Turine exigèrent des excuses publiques. Un épisode qui rappelle l'accueil glacial, en 2006, du livre d'une journaliste néerlandophone, Hind Fraihi, réédité en français sous le titre Infiltrée parmi les islamistes radicaux (Luc Pire), qui avait déclenché les foudres du bourgmestre Moureaux. Tout y était juste. Islamologue (UCL), Sarah Turine a suivi pendant un an, par Internet, des cours d'histoire et de culture à l'Institut européen des sciences humaines de Château-Chinon, le centre de formation des cadres Frères musulmans français. " Je n'y ai rien vu de dangereux pour la démocratie ", précise-t-elle au Vif/L'Express. En charge de la jeunesse, la prévention et la cohésion sociale et du dialogue interculturel, elle est très engagée. " Les attentats ont créé de la méfiance entre les gens en mettant des visages connus sur des actes d'horreur mais ils ont aussi suscité un besoin de se bouger, de faire quelque chose. " A son instigation, des groupes de tailles différentes ont été installés pour lutter contre le repli identitaire. " Les rencontres organisées dans un groupe de femmes ont permis à certaines de comprendre le malaise de celles qui se font cracher dessus et insulter dans l'espace public ", décrit Sarah Turine. Dans le domaine interculturel ou plutôt " intercultuel ", des gestes symboliques ont été posés, mais ils restent inaboutis, sans réciprocité véritable. Majoritaires, les représentants musulmans imposent leurs normes. Ainsi, la rupture du jeûne du ramadan 2016 à l'église Saint-Jean-Baptiste, forcément halal, a été suivie d'un souper de Noël dans une annexe de la mosquée Al Khalil dont le vin était banni, avec l'accord du prêtre. Un responsable de la mosquée a ensuite expliqué à ses fidèles, mécontents de cette " ouverture ", que ce n'était pas la mosquée, mais une salle administrative qui avait été mise à disposition pour la fête de Noël. L'échevine qui parrainait (et finançait) cette rencontre n'a pas réagi. " Ce n'était pas à moi de décider ce qui devait être consommé à Noël. C'est un moment qui a permis la rencontre, et chaque rencontre a ses succès et ses limites, se défend-elle. C'est positif que la mosquée Al Khalil s'ouvre. Elle est un partenaire régulier de la commune. " Quand les policiers ont passé au crible les asbl et lieux de prière de Molenbeek, l'échevine s'est insurgée contre ce qui pouvait " donner une impression de discrimination, de punition collective ". On connaît aujourd'hui les résultats du plan Canal à l'échelle de Molenbeek : 51 associations reliées au terrorisme, 102 à la criminalité. La commissaire générale de la police fédérale, Catherine De Bolle, plaide même, dans L'Echo, pour que la méthode (une coordination de plusieurs services administratifs et policiers sous la direction du parquet général) soit étendue à tout le pays. Molenbeek est un laboratoire. Cette commune vivante et jeune, aux allures de village dans le centre historique et le quartier maritime, a une autre spécificité : le dynamisme de ses associations néerlandophones, comme Le Foyer, Centrum West ou le Brussels Onthaalbureau, qui exportent inlassablement une image plus nuancée de la commune et de ses populations. Mais, côté francophone, le repli communautaire maghrébin s'est accentué. Issu de la commune, l'humoriste Ben Hamidou l'a constaté : son spectacle avec Sam Touzani, à la Maison des cultures, a été boycotté à l'appel des religieux. Après avoir décrit Molenbeek en anthropologue, sans complaisance ni médisance, dans Le Monde du 23 mars 2016 (" Molenbeek-Saint-Jean n'est pas un ghetto "), l'éditeur français Alexandre Laumonier (Zones sensibles) a fini par quitter la commune et son centre, à deux pas de la maison des Abdeslam. Trop d'hostilité latente, une absence de mixité dans l'école de son jeune fils (Le Monde du 9 juin 2016). " Après huit ans à Molenbeek, et même en l'absence d'attentats, il était temps d'aller vers un autre lieu où, dans la rue, on vous fait moins sentir, par le regard, que vous n'êtes qu'un "mécréant" ". La parenthèse des attentats s'est refermée trop vite, sans rupture évidente avec le passé. La bourgmestre Françoise Schepmans mise tout sur l'éducation des plus jeunes, l'ouverture de deux nouvelles écoles, le dynamisme des Molenbeek Girls (foot féminin du RWDM), une Miss Bruxelles d'origine marocaine... Histoire d'oublier que, début mars, elle a décrété un couvre-feu (interdiction des rassemblements de plus de trois personnes de 21 heures à 5 heures) aux alentours de la station de métro Beekkant, après avoir levé celui de Ribaucourt. Deal, agressions physiques et verbales : l'autre face de Molenbeek l'insoumise.