Ceci n'est pas une blague. On est en 2020 et après une année 2019 passée, successivement, à voir la société civile consultée pour éclairer, susciter, amender ou appuyer les programmes électoraux, puis la société civile consultée pour éclairer, susciter, amender ou appuyer un programme gouvernemental, la Belgique entame cette nouvelle année en voyant sa société civile consultée " en vue de la rédaction de notes techniques utiles à la poursuite de leur mission ". La mission ? Composer un début de programme gouvernemental sur la base des programmes électoraux.
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Ceci n'est pas une blague. On est en 2020 et après une année 2019 passée, successivement, à voir la société civile consultée pour éclairer, susciter, amender ou appuyer les programmes électoraux, puis la société civile consultée pour éclairer, susciter, amender ou appuyer un programme gouvernemental, la Belgique entame cette nouvelle année en voyant sa société civile consultée " en vue de la rédaction de notes techniques utiles à la poursuite de leur mission ". La mission ? Composer un début de programme gouvernemental sur la base des programmes électoraux. C'est la Belgique entre 2019 et 2020, huit mois après les élections, et c'est une mission de deux informateurs, Georges-Louis Bouchez et Joachim Coens, qui ont commencé à consulter la société civile après une mission d'un informateur, Paul Magnette, qui a consulté la société civile après une mission de deux préformateurs, Geert Bourgeois et Rudy Demotte, qui ont consulté la société civile après une mission de deux informateurs, Didier Reynders et Johan Vande Lanotte, qui ont consulté la société civile. Alors ceci n'est pas une blague, même si son apparence incontestablement bêtifiante peut amuser alors que les bêtisiers de fin d'année égrènent les bêtises de l'année. Ceci n'est pas une blague parce qu'une fois les bêtisiers digérés vient, avec les étrennes, le temps des résolutions, particulièrement indiquées au terme d'une année pleine de problèmes. Ceci n'est pas une blague. C'est un puzzle de bonnes résolutions. Ces résolutions, après des mois de consultations incantatoires d'une société civile qui répète ce que tout le monde sait déjà, tout le monde les connaît déjà : le prochain gouvernement fédéral s'engagera à créer de l'emploi, à équilibrer les budgets, à assurer la sécurité, à lutter contre la pauvreté et à contribuer à sauver le climat. Le problème de ces résolutions si convenues, c'est d'abord leur contenu : chaque parti veut créer de l'emploi ou assurer la sécurité, mais aucun ne veut le faire de la même manière, et c'est pourquoi ils tardent tant à se mettre d'accord. Mais c'est ensuite la santé même de leurs énonciateurs : tous les partis censés tenir le devant de la scène fédérale, aujourd'hui, sont tétanisés. Certains ont même déjà engagé leur risque vital. Entrer au gouvernement ou non ? Avec la N-VA ou pas ? Miser sur de nouvelles élections ou non ? Ces questions, qu'ils se posent depuis le 26 mai dernier, les angoissent et les déchirent. Des réponses qu'ils donneront à ces questions dépendront leur année 2020, avec ou sans des élections dont personne ne dit vouloir car ce n'est pas populaire, mais que tout le monde prépare car des emprunts ont déjà été prévus pour financer la campagne, et que tout le monde devra valider car une majorité de députés doit voter la dissolution de la Chambre. Mais de la bonne tenue de leurs résolutions dépendra aussi, et surtout, leur survie. Ceux qui vont le mieux sont ceux qui ont déjà répondu aux trois questions, et qui ont gagné les élections. Le PTB et le Belang ne gouverneront ni avec la N-VA, ni maintenant ni jamais pour le premier, pas tant qu'une majorité séparatiste ne puisse se dégager au parlement flamand d'ici à quelques années pour le second, tandis qu'Ecolo, au creux de l'été, a rendu à Bart De Wever la politesse offerte en mai 2019. " Je n'ai qu'un veto, contre le PS et Ecolo au niveau fédéral ", avait-il dit à la VRT, dix jours avant le scrutin, le bourgmestre d'Anvers. Les verts subirent en août une ou deux journées de réprobation, surtout venues de droite, et purent ensuite se mettre tranquillement à préparer l'alternative qui se dessine : soit des négociations fédérales sans la N-VA, soit des élections anticipées. Des groupes de travail sont déjà à l'oeuvre. Pour les autres vainqueurs, communistes et d'extrême droite, confortés par les sondages, l'hypothèse d'une campagne éclair est examinée avec gourmandise, et même prodigalité : le PTB est, de toute manière, toujours en campagne, tandis que le Vlaams Belang n'a pas diminué ses investissements publicitaires, en particulier sur les réseaux sociaux. Les deux, donc, sont prêts, la dringuelle en poche. A sa plus petite échelle, DéFI partage avec les trois vainqueurs de mai ce confort des certains : n'ayant changé d'avis sur rien, il traversera 2020 sans créance. Les autres, en revanche, devront, quoi qu'amène l'An nouveau, avaler et faire avaler l'un ou l'autre dédit. La N-VA, qui reste le plus grand parti du pays, a posé des veto avant les élections, a ensuite négocié des mois avec l'extrême droite en Flandre, et fait mine depuis de vouloir gouverner la Belgique avec la gauche. On la dit divisée, on dit Bart De Wever désorienté, on dit beaucoup de choses, mais l'installation du gouvernement flamand, dirigé par Jan Jambon, en septembre dernier, en disait encore plus : Theo Francken désormais serait la figure fédérale d'un parti qui, pour entrer au gouvernement, devrait se compromettre avec le PS ou avec les verts envers lesquels un veto avait été proclamé... Les mauvais sondages, et puis la confirmation, en 2019, de cette loi sociologique du nationalisme flamand, qui le condamne à une défaite systématique après une participation à un gouvernement belge, ont fini de convaincre les jaune et noir. En 2020, ils seront dans l'opposition et refuseront les élections. Le seul parti francophone à vouloir gouverner avec eux, le MR, devra donc bientôt renoncer à sa folle espérance d'après-scrutin, celle de voir les socialistes éponger la dette libérale contractée en 2014 par Charles Michel devant le sud du pays : après avoir dit jamais avec mais avoir fait avec en 2014, il faudra bien faire sans en 2020 alors qu'on a dit jamais sans en 2019. Nécessaires avec et nécessaires sans, les réformateurs pourront faire payer ceux qui auront forcé à faire sans, les socialistes en l'occurrence, qui peuvent déjà oublier leurs autres engagements de campagne que de ne jamais gouverner avec la N-VA. Le MR a chèrement payé son choix de 2014. En 2019, il a perdu six sièges à la Chambre, 140 000 voix et ses deux figures les plus populaires, bien sûr, mais aussi ses deux seuls concurrents à droite, le Parti populaire et les Listes Destexhe. Il peut faire croire qu'il n'a pas peur d'un scrutin anticipé en 2020, avec l'assurance presque mécanique de récupérer quelques sièges - dans le Hainaut, à Liège, à Bruxelles - perdus de quelques centaines de voix. C'est un atout dans la manche que les adversaires connaissent, mais qu'il vaut mieux ne pas jouer : mener en Belgique francophone une campagne contre le danger séparatiste alors qu'on a passé tant de temps avec les séparatistes peut sembler hasardeux, même aux médiums les plus péremptoires. Cette perspective d'une campagne référendaire, pour ou contre la Belgique, aura permis au PS de poser au bravache dans une deuxième partie d'année inaugurée par la pire défaite électorale depuis l'introduction du suffrage universel masculin. Paul Magnette peut prétendre que des élections anticipées profiteraient à son parti et à lui : dans l'inconscient collectif méridional, le PS est vu comme le rempart aux velléités de domination, voire de séparation, flamandes. Cimentée à la " bouillie rouge-verte " selon Bart De Wever, la mission d'information royale aura, en fait, bien davantage installé le bourgmestre de Charleroi en premier francophone qu'en tribun de gauche. Ecolo, DéFI et le CDH, au prix d'un renoncement flou à son choix clair de l'opposition, ont suivi son mouvement, pas le PTB. Paul Magnette y a gagné en centralité ce que son parti aura - encore - perdu en socialisme. Car le PTB ne décoincera pas le PS de son étreinte, même s'il parvient à constituer un gouvernement sans la N-VA. Les partis de centre et de droite du sud et du nord, eux, vont compléter la clé de bras. Ils devront avaler la volonté socialiste d'exclure la N-VA du jeu fédéral, ils vont vouloir faire avaler au PS un programme de gouvernement fédéral sans socialisme : ni l'abaissement de l'âge légal de la pension à 65 ans, ni la hausse du salaire minimum à 14 euros de l'heure, ni la réduction du temps de travail, ni une taxation plus juste des gros capitaux ne figuraient dans la dernière version des notes de l'informateur Magnette. Au MR, au VLD et au CD&V, on trouvait pourtant cette mise de départ trop à gauche. Les informateurs Bouchez et Coens sont déjà en train de faire monter les enchères. Le CD&V, dont on a assez dit combien il était désorienté après une prestation électorale historiquement basse, après le repli, régional ou européen, de ses figures les plus puissantes, Wouter Beke, Hilde Crevits, Kris Peeters, et après une élection présidentielle cacophonique, suit en fait un chemin plutôt droit, fût-il dépourvu de conducteur. Il aurait tout eu à perdre à se montrer spontanément ouvert à une majorité fédérale sans la N-VA. En cas d'élections, il serait taxé de collaboration, en cas de coalition vivaldi - arc-en-ciel aussi. Mais en tardant à se laisser convaincre par la deuxième option, le grand parti devenu tout petit (douze sièges à peine à la Chambre) force les autres à le hisser sur le pavois de sauveur d'un pays. Et Koen Geens peut déjà se voir couronné de noir-jaune-rouge. Il est le favori, des parieurs et du Palais, comme prochain locataire du 16, rue de la Loi. Ce que l'Open VLD, l'autre grand devenu petit, pourrait encore contester. Sa présidente Gwendolyn Rutten, affaiblie mais indispensable, s'y était vue aussi. Il faudra la cajoler, et son parti, qu'elle est en train de perdre, aussi. C'est la dernière pièce de ce puzzle un peu triste, comme celui qu'on reçoit d'une vieille tantine à la nouvelle année. Elle est bleue. Si la dernière pièce bleue ne rentre pas, le puzzle un peu triste sera à recommencer. Peut-être avec de nouvelles pièces, dans une nouvelle boîte.