Après-1918

Il rase les murs par crainte des insultes, préfère garder pour lui ses griefs et taire ses revendications. Il ne fait pas bon s'afficher flamingant à la libération, sous peine de se faire taxer de " flamingo-boche ", de traître à la patrie et d'être amalgamé comme tel à la faction activiste du mouvement flamand qui a choisi de s'acoquiner avec l'occupant allemand.
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Il rase les murs par crainte des insultes, préfère garder pour lui ses griefs et taire ses revendications. Il ne fait pas bon s'afficher flamingant à la libération, sous peine de se faire taxer de " flamingo-boche ", de traître à la patrie et d'être amalgamé comme tel à la faction activiste du mouvement flamand qui a choisi de s'acoquiner avec l'occupant allemand. Mettre la question flamande à l'ordre du jour serait pourtant indiqué. Mission casse-cou. Le roi est le premier à le déplorer. Albert Ier fait preuve de compréhension pour certaines aspirations du mouvement flamand, pleinement conscient qu'un avenir serein du pays dépend de leur légitime satisfaction. L'égalité de droit et de fait pour les Flamands figurait d'ailleurs en bonne place dans le discours du Trône prononcé le 22 novembre 1918. Mais les belles résolutions flanchent sous la vague d'exaltation patriotique qui disqualifie tout qui prétend militer pour la cause de la Flandre. L'intérêt porté par le gouvernement à la question flamande durant les derniers mois du conflit " a fondu comme neige au soleil une fois l'armistice signé ", relève Emmanuel Gérard (KUL). Entre les engagements royaux pris en novembre 1918 et la néerlandisation de l'université de Gand, onze ans vont ainsi s'écouler. Une éternité que le flamingant peine à supporter. La radicalisation gagne une jeune génération qui s'impatiente, monte dans les tours, réclame désormais des réformes qui s'attaquent à la structure même de l'Etat belge. Les tardives concessions linguistiques ne suffisent plus à désamorcer un sentiment d'injustice et d'exclusion. Le ver est dans le fruit. A la sortie de la Première Guerre mondiale, Belges et flamingants ne se quittent pas bons amis. Les coups pleuvent, redoublés, sur les nationalistes flamands qui ont cédé aux sirènes de l'occupant nazi. L'état de récidive décuple la soif de vengeance populaire et intensifie le châtiment de la justice envers les collabos. Mais la répression qui met pour un temps le mouvement flamand au tapis n'entrave pas une montée en puissance au nord du pays. Celle d'une nouvelle génération d'hommes politiques, d'hommes d'affaires, de syndicalistes. Martin Conway (Oxford) dépeint une élite " flamande d'origine et néerlandophone par choix ", compétente, qui se lève et s'assume comme telle, décomplexée. Et qui sait profiter des possibilités d'ascension sociale que crée le bouleversement des élites d'avant-guerre pour progresser dans les structures de pouvoir politique, économique et social du pays. La roue se met à tourner : " A partir des années 1950, les néerlandophones se mirent à occuper de plus en plus souvent les fonctions dirigeantes au sein de l'Etat belge alors que la classe politique francophone régressa progressivement après la Seconde Guerre mondiale. " La Belgique de 1830 prend un nouveau virage pour afficher un autre visage : elle devient pour la première fois dans la période d'après-guerre un Etat explicitement bilingue, débarrassé de la hiérarchie des langues. " Le glissement du pouvoir du Sud vers le Nord fut l'un des éléments de la refondation de la Belgique d'après-guerre ", affirme l'historien britannique.