Bruxelles, 22 novembre 1918 : Albert Ier sur son beau cheval blanc retrouve en général victorieux la capitale, à la tête de ses troupes. " Messieurs, je vous apporte le salut de l'armée ! Nous arrivons de l'Yser, mes soldats et moi, à travers nos villages et nos campagnes libérés. Et me voici devant les représentants du pays ", entame le roi face aux Chambres réunies. Aux abords du Palais de la nation, on délire : le roi est une idole et ses soldats sont des héros. Du panache, du faste, de la grandiloquence. La Belgique exulte.
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Bruxelles, 22 novembre 1918 : Albert Ier sur son beau cheval blanc retrouve en général victorieux la capitale, à la tête de ses troupes. " Messieurs, je vous apporte le salut de l'armée ! Nous arrivons de l'Yser, mes soldats et moi, à travers nos villages et nos campagnes libérés. Et me voici devant les représentants du pays ", entame le roi face aux Chambres réunies. Aux abords du Palais de la nation, on délire : le roi est une idole et ses soldats sont des héros. Du panache, du faste, de la grandiloquence. La Belgique exulte. 8 septembre 1944, Bruxelles : deux avions de transport se posent sur l'aérodrome d'Evere. Le lieu est désert, personne n'a été averti du retour du gouvernement belge de son exil londonien. Ministres et collaborateurs embarquent à bord d'une petite voiture de l'ambassade britannique, se serrent dans un fourgon postal et un camion chargé de bagages et d'archives. Direction le ministère de l'Intérieur, rue de la Loi où, informés de la nouvelle par la presse, des passants s'attroupent et réclament les ministres au balcon. Quelques cris fusent à leur apparition : " Vive le roi ! " auquel le socialiste Paul-Henri Spaak répond par un consensuel " Vive la Belgique ! " Il faut dire que le roi n'est pas là. Le lendemain, le gouvernement du catholique Hubert Pierlot se rend à la colonne du Congrès et y croise une foule aussi nombreuse qu'indifférente. Retour au pays dans l'anonymat, sans grandeur et sans défilé militaire de la victoire faute d'armée à glorifier. La Belgique rumine. 1918 - 1944, deux visages bien différents d'un délicat début de restauration, annonciateurs de lendemains qui chantent et qui déchantent. L'Armistice qui fait soudainement taire les canons, le 11 novembre, sur le coup de 11 heures, surprend aux portes de Gand l'armée belge engagée depuis le 28 septembre dans une sanglante contre-offensive qui lui a déjà coûté 3 336 morts et 27 000 blessés. Il saisit aussi un pays en effervescence, au coeur d'un continent en ébullition. La Russie, bolchevique depuis novembre 1917, menace de faire contagion et l'agitation révolutionnaire a gagné Bruxelles à la veille même de la fin des combats : on s'y est mutiné au sein des troupes allemandes en déroute, le drapeau rouge a été hissé sur le Palais de la nation, des incidents et des fusillades ont éclaté. Une obsession : ne pas abandonner le pouvoir à la subversion qui couve et pourrait séduire une population qui a faim et qui, en maints endroits, cherche un toit. Il faudra donc forcer le cours des événements plutôt que le subir. Loppem, non loin de Bruges, où Albert Ier a établi son QG de campagne, sera le lieu où s'orchestre le passage en force (lire aussi Les coulisses de l'histoire, page 11). Là où le destin du pays se forge à la hussarde entre le 11 et le 14 novembre, entre le roi et des émissaires d'une Belgique tout juste libérée. Là où tout va se boucler avant même le retour théâtral en vainqueur à Bruxelles, centre du pouvoir. Maintenir le pays sur les rails exige un train de réformes démocratiques radicales. Avec, pour priorité absolue, l'introduction du suffrage universel pur et simple pour les hommes à partir de 21 ans. Tant pis pour le Parlement, court-circuité. Tant pis pour la Constitution, temporairement violentée. Tant pis pour les catholiques mis en veilleuse et tant mieux pour des socialistes mis en orbite. " Loppem devient le symbole d'un revirement fondamental dans la politique belge ", relève l'historien Emmanuel Gérard (KUL). C'est au prix d'une sévère entorse à l'Etat de droit, mais pour la bonne cause. " On avait violé le droit pour rentrer dans la légalité. Cette décision a permis à la Belgique d'éviter les troubles qui éclatèrent chez la plupart de ses voisins au sortir de la guerre ", note Laurence Van Ypersele (UCL), spécialiste de la Grande Guerre. La fenêtre d'opportunité était à saisir : " En 1918, le prestige de la Belgique est grand. Pour les Belges, la victoire est une source d'exaltation. Le sentiment national s'affirme avec puissance. A l'étranger, c'est peut-être la première fois que l'on admire vraiment la Belgique ", souligne Vincent Dujardin (UCL). La politique du fait accompli peut capitaliser, complète Alain Colignon (Ceges), sur " une armée victorieuse à la tête de laquelle se trouve un souverain au prestige immense ". Un roi qui encourage et cautionne l'électrochoc. Qui s'en fait le brillant avocat lorsqu'il se présente, le 22 novembre, devant les Chambres réunies pour annoncer dans un impressionnant discours du Trône et sous les ovations quelques engagement retentissants : un homme = une voix, le droit de grève, l'égalité linguistique et une université flamande à Gand. Le pays libéré aura donc droit à de premières élections au suffrage universel " anticonstitutionnelles ", le 16 novembre 1919, tout juste un an après l'Armistice. Pour une première, c'est un séisme politique. Socialistes, grands vainqueurs du scrutin, et libéraux font désormais jeu égal avec la droite catholique qui perd sa majorité absolue et entre dans une crise profonde et durable. Le socialiste de l'après-guerre n'est plus le même homme. " Il devient enfin fréquentable ", observe Jean-Michel Sterkendries, professeur à l'Ecole royale militaire, " aux yeux de la bourgeoisie, il passe du stade du dangereux révolutionnaire d'avant 1914 au statut de patriote ". C'est une révolution dans la petite révolution qui secoue le pays de 1918 à 1921. Elle voit le socialisme pleinement jouer le jeu des institutions et les socialistes faire leurs premiers pas dans des gouvernements d'union nationale qui s'attellent à pacifier le pays et s'attaquent à la titanesque entreprise de reconstruction économique et d'avancées sociales. Albert Ier peut être fier du travail accompli. Il a, indique Alain Colignon, orchestré " une démocratisation politique rapide quoique partielle de la société, en conservateur intelligent qu'il est ". L'union pompeusement qualifiée de " sacrée " fera la force, avant que la dynamique ne disparaisse à partir de 1921. La sortie de guerre est alors actée pour l'essentiel. Elle a évité la sortie de route. Et c'est une Belgique moderne, tirée d'une certaine indolence par la guerre, qui peut prendre son envol. Emmanuel Gérard pointe la principale métamorphose : " Dans les domaines de l'économie, de la culture et de la politique, la masse devient le mot clé. La Grande Guerre met définitivement la masse populaire à l'avant-plan. 1918-1921 est une petite révolution. Les sentiers battus sont abandonnés, les balises sont déplacées. La période se caractérise par une démocratisation accélérée de la société belge. En général, les problèmes qui ont créé avant la guerre une forte polarisation font maintenant l'objet d'une forme de tolérance. " Les élites vont apprendre à devoir tenir compte de la multitude. Et à composer avec elle. Pas d'armistice, pas de cessez-le-feu généralisé qui arrêterait brutalement une armée belge à l'offensive. La campagne libératrice de septembre 1944 est l'affaire des troupes alliées et tient davantage de " la promenade militaire que d'une bataille ", selon le propos de l'historien Martin Conway, spécialiste de la Belgique de la Libération à l'université d'Oxford. Les couleurs nationales sont à nouveau de sortie aux quatre coins du pays pour célébrer cette libération éclair. Drôle de Libération en réalité, au goût d'inachevé puisque la Seconde Guerre mondiale est encore loin d'être finie, que l'ennemi reviendra ravager les Ardennes en décembre 1944 et fera encore pleuvoir de nombreuses bombes volantes V1 et V2 sur Anvers et sur Liège. Autant la libération militaire a été lumineuse, autant la libération politique plonge dans le brouillard. Il y a bien un gouvernement revenu de quatre ans d'exil à Londres, mais il manque furieusement de soutien populaire explicite et " se trouve, en dépit de tous ses préparatifs, bien dépourvu face à la violence de rue ", signale Vincent Dujardin. Bien démuni face au vent mauvais qui souffle sur le pays. " A l'été 1944, pointe Martin Conway, la Belgique était devenue une société où la loi avait cessé, dans les faits, de s'appliquer. " L'humeur des Belges victimes de privations restera maussade et rancunière jusque mai 1945, lorsque le retour des déportés des camps de concentration ranime la fureur populaire contre les collabos. Alors resurgit parmi les dirigeants la peur du vide, de l'anarchie, d'une explosion des passions populaires. Inutile de songer à rééditer le " coup de Loppem ", il n'y a d'ailleurs point de roi au pays pour endosser le rôle de rassembleur et fédérer les énergies. Léopold III est le grand absent de la Libération, emmené en déportation par les Allemands depuis juin 1944. Une pièce majeure manque au puzzle d'une normalisation apaisée de la vie politique et institutionnelle. Encore que sa présence n'aurait rien facilité. Fâché avec ses ministres depuis qu'il a refusé de les suivre dans leur lutte aux côtés des Alliés en 1940, l'attitude ambiguë de Léopold III sous l'Occupation pose lourdement question. Et de Question royale, il en sera gravement et durablement question. " Elle pourrit l'ensemble de la vie politique belge durant près de six ans ", enchaîne Vincent Dujardin. Elle ne fait qu'ajouter de la confusion aux défis qui s'amoncellent : répression de l'incivisme, assainissement monétaire, relance de l'économie, problèmes linguistiques, restauration de la démocratie. Il est temps de redonner la parole au peuple. La perspective a été repoussée, par crainte d'un raz-de-marée communiste. Enfin programmé le 17 février 1946, un an et demi après la Libération, le premier scrutin du pays libre n'apporte pourtant rien de bien sensationnel ni de comparable à la commotion électorale enregistrée en novembre 1919. Il révèle surtout, déclare Martin Conway, " la persistance des loyautés partisanes d'avant-guerre ". Aucun péril rouge en vue. Le Parti communiste n'a jamais songé au " grand soir ", il livre des ministres aux gouvernements de la Libération et s'il devient pour trois ans la troisième force politique du pays, sa percée reste sans lendemain. Moins de deux ans après la délivrance, " l'espoir d'une refonte en profondeur du paysage politique belge, jugée presque inéluctable, a disparu ", poursuit Martin Conway. La politique belge retrouve ses anciennes sensations. Elle en devient " plus prévisible et, par moments, assez ennuyeuse ", ose même l'historien britannique. 1945 et 1946 annoncent " le retour de l'ordre politique et social d'avant-guerre plutôt que l'avènement de temps nouveaux ". On croyait le pays au bord de la guerre civile et de l'implosion. Et c'est ce qui ne change pas dans la Belgique d'après-guerre qui émerge, c'est l'immobilisme qui s'impose, soutient Martin Conway au bout d'une relecture minutieuse des turbulences et des tensions qui ont secoué le pays de 1944 à 1947 (1). Catholiques, socialistes et libéraux reprennent possession de l'échiquier électoral, parlementaire et gouvernemental. L'élite financière et industrielle résiste bien aux troubles sociaux. Peu de réformes sociales substantielles à signaler, pas de nationalisations à grande échelle à déclarer. L'Etat-nation belge reprend vaillamment du service sans retouches, à l'ombre de la bonne vieille Constitution de 1831 alors louée comme " chef-d'oeuvre de sagesse politique ". Même la Question royale, " cette grande exception à la normalisation progressive de la Belgique d'après-guerre " qui déchaîne tant de passions, n'empêche nullement le pays d'aller de l'avant. " C'était une question tournée essentiellement vers les divisions du passé. Ce n'est pas le dénouement de la Question royale, en 1950-1951, qui a fait la Belgique d'après-guerre ", prolonge l'historien. Mais c'est elle qui, en divisant profondément les opinions publiques flamande et francophone, va contribuer " plus que tout autre facteur à creuser la fissure régionale dans la vie politique belge ". Et les Belges libérés, ont-ils seulement rêvé de changer de logiciel ? " En 1918, beaucoup voulaient en revenir à la Belle Epoque mais, en 1945, personne ne souhaite retourner aux années 1930 ", selon Emmanuel Gérard. Ils délaissent, constate Martin Conway, " le patriotisme belge cocardier, intense mais plutôt rigide, associé étroitement au culte de la monarchie et des soldats de la Première Guerre mondiale, et qui s'était développé dans les années d'après-1918 " pour adopter une variante inclusive et populaire qui célèbre les vertus d'une " communauté belge ". C'est un amour de la patrie non plus imposé d'en haut mais qui s'exprime d'en bas. Avec pour message : " Les Belges avaient fait la Belgique et non l'inverse. " Cette rhétorique ambiante, démontre l'historien britannique, a pour effet de dissuader toute volonté de réformes politiques majeures car jugées nuisibles à la reconstruction nationale. Coupable frilosité : la facture de l'immobilisme des structures politiques belges de l'après-guerre se paiera cher. Bref, conclut Martin Conway, " la fin de la guerre fut tout sauf un nouveau départ ". Ou plutôt le début du détricotage de ce qui sent déjà la Belgique de papa. Le volcan belge évite l'éruption dans la foulée de la Libération. Mais il n'est qu'endormi. Et son réveil ne connaîtra plus de répit.