" Leve Vlaanderen ! ", puis des vivats ponctués d'un Vlaamse Leeuw entonné à gorges déployées pour saluer une naissance au coeur de Bruxelles, fraîchement décrétée capitale de la Flandre mais qui bat pavillon allemand depuis plus de trois ans. " De Staat Vlaanderen is geboren ", " l'Etat de Flandre est né ", rapporte le PV de séance qui acte la venue au monde, en date du 22 décembre 1917. L'accouchement aura été discret, quasiment clandestin. Etrange pour un heureux événement.
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" Leve Vlaanderen ! ", puis des vivats ponctués d'un Vlaamse Leeuw entonné à gorges déployées pour saluer une naissance au coeur de Bruxelles, fraîchement décrétée capitale de la Flandre mais qui bat pavillon allemand depuis plus de trois ans. " De Staat Vlaanderen is geboren ", " l'Etat de Flandre est né ", rapporte le PV de séance qui acte la venue au monde, en date du 22 décembre 1917. L'accouchement aura été discret, quasiment clandestin. Etrange pour un heureux événement. Cette Flandre déclarée indépendante en temps de guerre souffre d'un gros vice de construction. Elle n'est que le voeu et le fruit de ceux qui ont choisi de pactiser avec l'ennemi, de lier leur sort à l'envahisseur allemand de 1914 et d'embrasser sa " flamenpolitik ". On les appelle activistes, ils ont généralement entre 20 et 40 ans, sont majoritairement enseignants, juristes, médecins, journalistes, industriels, tous culturellement engagés et assez remontés contre la Belgique. Ils n'ont pas vraiment le profil de têtes brûlées, mais ils se sentent pousser des ailes depuis que l'occupant a mis à exécution, le 21 mars 1917, la séparation administrative de la Flandre et de la Wallonie : la frontière linguistique se mue en frontière administrative, Bruxelles est incorporée à la Flandre et Namur est capitale de la nouvelle entité wallonne. Peu avant, en date du 4 février, les plus radicaux des flamingants se sont autoproclamés Raad van Vlaanderen, pâle préfiguration d'un parlement flamand censé parachever l'oeuvre allemande : faire advenir, sur les cendres d'une Belgique vaincue, une Flandre libérée de ses chaînes. Cet Etat en devenir reste à dessiner. Aucune option n'émerge vraiment du brouillard. Fâcheux atermoiements. Car les rumeurs de pourparlers de paix enflent à l'été 1917 et sèment l'inquiétude au sein du petit monde de l'activisme : on y redoute que les Allemands ne laissent tomber la cause flamingante avant qu'elle n'ait pu triompher, et qu'un Etat flamand ne puisse jamais s'asseoir à la table d'une future conférence de paix. Un homme se lève alors pour forcer le destin de la Flandre. August Borms, enseignant, " personnalité sans grande envergure, doté d'un certain talent d'orateur, mais dénué de tout sens politique " selon l'historienne Christine Van Everbroeck (ULB), met la question de l'indépendance à l'ordre du jour du Raad van Vlaanderen. Sur l'air du " nu of nooit ", " maintenant ou jamais ". Le passage à l'acte est âprement débattu en séance du 22 décembre 1917. On se divise sur la marche à suivre, on suppute l'attitude des Allemands sans lesquels rien ne sera de toute façon possible. Une Flandre tout de go proclamée indépendante, c'est aller trop loin aux yeux de certains, ce ne peut être sérieux ni raisonnable. Entre ceux qui veulent temporiser et les impatients qui poussent à brûler les étapes, les esprits s'échauffent. La voix de Borms parvient à dominer le tumulte : " Une chose est sûre : nous voulons tous la séparation politique ! " Et d'enchaîner : " Nous avons ici une vraie révolution, nous avons appelé 200 activistes venus des différentes parties du pays [...] Si je peux sauver la Flandre par un coup d'Etat, et moi seul, je le fais immédiatement. " L'orateur emporte la décision, haut la main. " De Staat Vlaanderen is geboren "... Dont acte : " Cette phrase ne laissait plus aucun doute sur l'interprétation à donner du terme "zelfstandigheid" " (1), qui peut se comprendre comme " autonomie " ou " indépendance ". L'Etat de Flandre est né et dans l'allégresse ambiante. Borms presse les fées qui se penchent sur son berceau de lui donner les premiers moyens de le rendre viable. " Amis flamands ! Il nous faut couronner le magnifique moment que vit la Flandre par un dernier acte " : l'amorce d'un gouvernement provisoire, sous la forme d'une commission de plénipotentiaires qui ne vont pas jusqu'à se bombarder ministres ; l'occupant ne le tolérerait pas, lui qui, placé devant le fait accompli, reste à convaincre. L'envoi immédiat d'une délégation pour prendre le pouls de Berlin s'impose. A Bruxelles, le coup de poker indépendantiste a surpris positivement le général Ludwig von Falkenhausen, gouverneur militaire de la Belgique. " Le Raad van Vlaanderen faisait le jeu des Allemands les plus impérialistes, les militaires qui soutenaient les activistes pangermanistes et envisageaient un Etat satellite flamand du grand Kaiserreich ", explique l'historien et archiviste Luc Vandeweyer, spécialiste du mouvement flamand durant la Première Guerre mondiale. Amadouer Berlin sera moins évident. On y apprécie peu de se voir forcer la main et on y juge le moment choisi particulièrement malvenu. Engagée dans des négociations avec la Russie révolutionnaire à Brest-Litovsk, où le droit à l'autodétermination des peuples est au coeur des discussions, l'Allemagne ne veut en aucun cas envisager la proclamation d'un Etat flamand qui ne serait pas validée par des élections. Hors de question d'hypothéquer la politique extérieure allemande pour les beaux yeux d'une poignée d'activistes qu'animent bien souvent des considérations bassement matérielles. " Cette petite minorité d'intellectuels était surtout composée d'opportunistes et de carriéristes. Une Flandre autonome devait être source de milliers d'emplois et de postes à distribuer ", poursuit Luc Vandeweyer. Glacial, le comité d'accueil allemand pose une condition, impérative : la tenue d'élections censées conférer ne fût-ce qu'un semblant d'adhésion populaire à toute cette opération conçue jusqu'alors de manière confidentielle, et toujours ignorée de la population. C'est en se pinçant le nez que l'occupant autorise le Conseil de Flandre, le 19 janvier 1918, un mois après son coup de force, à n'étaler au grand jour que ses aspirations à l'autonomie politique de la Flandre. Le soir même à Gand, après lecture de la proclamation, 1 000 à 3 000 personnes convergent en applaudissant vers le Vrijdagsmarkt, où trône la statue de Jacob van Artevelde, ce grand bourgeois du xive siècle qui s'était jadis levé contre le roi de France avec l'aide de l'ennemi anglais. Dérisoire marque de soutien, aussitôt noyée par une vague de protestations générales. Le Flamand ordinaire, lui, n'a nullement l'impression de se réveiller dans une Flandre indépendante où le soldat allemand continue de faire la loi. Il ne reste plus au Raad van Vlaanderen qu'à éviter la raclée électorale. Il se rabat prudemment sur des " consultations populaires " : on s'y prononcera par acclamations. Un fiasco. Le pseudo-parlement en sort désavoué, un peu plus encore décrédibilisé. Sa folie des grandeurs s'achève en pétard mouillé. Et ses inquiétantes visées sont tuées dans l'oeuf. Car cette Flandre politiquement émancipée, les plus radicaux la planifiaient ethniquement épurée, débarrassée de ses éléments indésirables, qui devaient être reconduits à la frontière linguistique devenue frontière d'Etat. " Ce n'était pas seulement les Wallons présents sur le sol flamand qui étaient ouvertement menacés de déportation mais aussi les opposants flamands à l'activisme. C'était déménager ou s'adapter ", relève Luc Vandeweyer. De son QG sur le front de l'Yser, Albert Ier n'a rien perdu du manège en cours. Lorsqu'il a vent du coup de force, il prend la mesure de la menace. Le 1er février 1918, devant ses ministres en exil réunis en conseil, le souverain évoque " des événements dont on ne peut méconnaître la gravité ", là où dans un brouillon autographe de son allocution, il parlait " d'événements extrêmement graves ". Une préoccupation le domine : " Il importe de prévenir la fâcheuse impression que ces nouvelles peuvent produire sur l'étranger ", d'éviter que la question ne soit internationalisée. Il y va du prestige de la Belgique : " Il faut considérer la question flamande comme une affaire de famille ". Et il faudra y répondre, ajoute le roi, par la satisfaction raisonnable des revendications du peuple flamand (2). Le naufrage activiste se termine dans les fourgons de l'Allemand en déroute, en novembre 1918. Un mois avant l'Armistice, un projet de Constitution flamande était encore jeté sur le papier, ébauche fumeuse d'un " Etat libre " érigé, non pas en République mais en monarchie constitutionnelle. Avec pour chef d'Etat un " Graaf van Vlaanderen "... Grand moment d'égarement dans l'histoire chahutée du Mouvement flamand. Cent ans plus tard, ni fleurs ni couronne ni hommage appuyé n'est programmé pour se souvenir en Flandre de ce pont trop loin jeté sur la voie de l'indépendance. " L'activisme durant la Première Guerre mondiale, comme la collaboration au cours de la Seconde Guerre mondiale, ont plutôt nui au mouvement flamand en retardant sa progression. Il n'y a là rien qui mérite d'être commémoré ", commente l'ex-N-VA Hendrik Vuye, député fédéral (Vuye & Wouters) et professeur de droit public à l'université de Namur. Pourtant, la flamme du souvenir s'entretient. Jusque dans le hall d'entrée de la maison de Bart De Wever, où trônait une affiche originale de la proclamation d'indépendance. " Qu'on la trouve horrible ou magnifique, c'est chacun selon ses goûts ", avait coutume de dire le président de la N-VA à chaque visiteur, sans cacher son choix. " Leve Vlaanderen ", y compris sous la botte allemande ? Hier élu Vlaams Belang, aujourd'hui député régional N-VA, Karim Van Overmeire plaide les circonstances atténuantes : " Il faut placer cet acte dans le contexte de l'époque ", déclare-t-il au Vif/L'Express. " Il est très facile de dire aujourd'hui que cet appel à l'indépendance était une erreur. Ces gens du Raad van Vlaanderen étaient des enfants de leur temps, ils ont pris des risques et ont perdu leur pari. Mais vous le savez bien, l'histoire est toujours écrite par les vainqueurs. "