Ceci n'est pas un réquisitoire. C'est un constat. Dans plusieurs secteurs, depuis des années, et parfois plus que ça, la réalité belge (surtout francophone) est au pire désolante au mieux problématique. De grands projets jamais aboutis, des difficultés budgétaires récurrentes, des modernisations inexistantes, des querelles de clocher, des communautés hermétiques les unes aux autres, des pléthores qui se transforment en manques, des politiques de mobilité catastrophiques, des stratégies énergétiques qui tournent au fiasco... Beaucoup de choses se réalisent, des progrès ont lieu, des initiatives positives se révèlent des succès mais, ne nous mentons pas, les raisons de s'arracher les cheveux sont nombreuses.
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Ceci n'est pas un réquisitoire. C'est un constat. Dans plusieurs secteurs, depuis des années, et parfois plus que ça, la réalité belge (surtout francophone) est au pire désolante au mieux problématique. De grands projets jamais aboutis, des difficultés budgétaires récurrentes, des modernisations inexistantes, des querelles de clocher, des communautés hermétiques les unes aux autres, des pléthores qui se transforment en manques, des politiques de mobilité catastrophiques, des stratégies énergétiques qui tournent au fiasco... Beaucoup de choses se réalisent, des progrès ont lieu, des initiatives positives se révèlent des succès mais, ne nous mentons pas, les raisons de s'arracher les cheveux sont nombreuses.Ces situations sont souvent typiquement belges. Parce qu'elles résultent de décisions prises dans un contexte qui nous était tout particulier. Le Vif/L'Express en épingle dix. Dix décisions politiques, récentes ou lointaines, qu'on est en droit, aujourd'hui, de considérer comme mauvaises. Comme ayant provoqué les blocages, les échecs, les faillites, les casse-tête auxquels nous sommes confrontés au quotidien.Nous les énumérons. Nous rappelons le contexte qui y a présidé. Nous en décryptons les conséquences. Et nous proposons la ou les solutions qui permettraient de ne plus en payer le prix.D'entrée de jeu, l'affaire est mal engagée tant la cohabitation s'annonce bancale. La Belgique, qui vient au monde en 1830, sera francophone ou ne sera pas. Il est officiellement décrété qu'il n'y en aura que pour la langue de Molière. C'est elle, auréolée de son prestige, qui fera la loi au sein du nouvel Etat. Les élites politiques, économiques et culturelles n'imaginent pas qu'il puisse en être autrement : elles ne jurent que par le français, ne parlent et ne pensent qu'en français. C'est dire si le parler flamand, éparpillé en multiples dialectes, pèse ridiculement dans la balance linguistique au xixe siècle, lui qui est ravalé au rang de langue " inférieure ". Si la Belgique a ses bilingues, ils ne sont que Flamands et n'ont pas d'autre choix que de l'être s'ils veulent se tailler une place dans la société. Mais toute domination outrageuse n'a jamais qu'un temps. La démocratisation est en marche et, avec elle, la montée en puissance d'une Flandre supérieure en nombre. Laquelle se met à donner électoralement de la voix. A se rebiffer contre ce bilinguisme à sens unique. A réclamer justice, respect et traitement équitable pour sa langue. Lentement mais sûrement, le néerlandais standardisé obtient droit de cité dans la seconde moitié du xixe siècle. Il comble son retard, à coups de lois de protection linguistique qui autorisent et étendent son emploi dans la sphère publique. Le territoire national n'y gagne pas en uniformité linguistique, avec sa composante exclusivement francophone et sa partie où cohabitent le français et le néerlandais. Mais au fait, pourquoi la Flandre serait-elle la seule portion du pays à devoir s'afficher bilingue pour les beaux yeux de sa classe supérieure fransquillonne ? La Wallonie pourrait/devrait en faire autant, par égard pour les milliers de prolétaires flamands qui viennent y chercher de quoi nourrir femme et enfants. L'idée est dans l'air. Les historiens Els Witte et Harry Van Velthoven relèvent ainsi " trois tentatives d'introduire des formes de bilinguisme national entre 1906 et 1909 " (1). Toutes sans lendemains. Car le Wallon cale net. Se frotter au néerlandais ? Très peu pour lui. Il n'en pipe pas un mot et ne voit aucun intérêt à apprendre une langue qu'il persiste à considérer comme de seconde zone. Il n'a aucune envie d'offrir ce plaisir aux nombreux émigrés flamands qui, si on n' y prend garde, pourraient bien menacer son identité. Enfin, il craint à terme de subir la loi du nombre qu'imposerait une Flandre catholique. Le veto est sans appel. " Le mouvement wallon a rejeté le bilinguisme généralisé et, par conséquent, l'apprentissage du néerlandais ", relève l'historienne Els Witte (VUB). Le franc des flamingants, entre-temps radicalisés à force de perdre patience, est vite tombé. Ils n'insistent pas. Les Flamands se retrancheront derrière des frontières linguistiques sûres, là où il fera bon user du seul néerlandais comme langue officielle. La tendance naturelle au monolinguisme prend ainsi le dessus. Et le principe de territorialité linguistique, qui veut que toute personne s'adapte à la langue de la région, l'emporte. Le pli est pris. Il est consacré en 1929 par un Compromis des Belges porté par deux députés socialistes, l'Anversois Kamiel Huysmans et le Carolo Jules Destrée. Cette " entente cordiale " reposera, rappelle Philippe Destatte, directeur général de l'institut Destrée, " sur l'idée de bienveillance et de courtoisie dans l'emploi des langues entre Flamands et Wallons, mais aussi du rejet du principe du bilinguisme obligatoire et généralisé. " Trois ans plus tard, ces beaux principes sont gravés dans le marbre de plusieurs lois : Flandre et Wallonie seront linguistiquement homogènes, Bruxelles bilingue. La langue de la région sera la langue véhiculaire, point à la ligne, punt aan de lijn. Affaire conclue. Et bonjour les bisbrouilles. Courtoisie et bienveillance résistent mal au net penchant des Flamands et des francophones à se voler dans les plumes et à se quereller sans fin pour des questions linguistico-communautaires. La Belgique en souffre diablement. Et quand la Flandre politique regarde dans le rétro, elle tient le coupable de cette infortune. A l'heure de tirer un trait sur sa carrière nationale en 2007, l'as de la tuyauterie institutionnelle qu'est Jean-Luc Dehaene (CD&V) vide son sac : " Si en 1932, la Wallonie avait accepté le régime du bilinguisme, la Belgique ne serait pas ce qu'elle est aujourd'hui. Qui a alors choisi l'unilinguisme ? Pas le Flamand, hein, le Wallon ! " Version validée ensuite par Bart De Wever (N-VA) et admise par un certain Elio Di Rupo (PS) lorsqu'il reconnaît que les Wallons auraient dû " choisir " le bilinguisme en 1932 et auraient pu encore le faire en 1963, à la fixation définitive de la frontière linguistique. Vrai ? Les historiens recadrent, nuancent. " Il s'agit d'une histoire de plusieurs rendez-vous manqués. 1932 a donné une impulsion décisive à un processus enclenché dès la fin du xixe siècle. Le manque d'intérêt wallon pour un bilinguisme généralisé a rapidement conduit le mouvement flamand à cibler son combat sur une Flandre bilingue ", observe Els Witte. " Mais une Belgique intégralement bilingue n'a jamais été véritablement à l'ordre du jour. D'emblée, la logique territoriale s'est imposée ", assure Philippe Destatte. Regrets éternels, sachant que toute marche arrière est de l'ordre de l'impensable et de l'impensé ? Philippe Van Parijs dispense de tout remords. L'économiste et philosophe de l'UCL appréhende le bilinguisme sous deux variantes : une version molle, qui aurait consisté à rendre la sphère des institutions et des services publics accessible dans les deux langues à l'échelle du pays ; et le bilinguisme dit " dur ", car imposé à tous les citoyens et pas seulement au territoire qu'ils habitent. " Aucune des formules n'était réaliste et ne le serait encore aujourd'hui. Le bilinguisme mou aurait été un jeu de dupes pour les Flamands, vu le poids et le prestige de la langue française qui l'aurait de toute façon emporté. Et la version dure, qui prend le bilinguisme au sérieux, aurait un coût exorbitant, encore accru par la concurrence de l'anglais. " Le directeur de l'institut Destrée, Philippe Destatte, ne tient pas un autre langage : " Le bilinguisme généralisé aurait aussi conduit à des crispations et des affrontements. Un Etat n'est pas nécessairement plus fort parce qu'il est bilingue." Il faut donc se résigner à faire avec. Ou plutôt sans. (1) Taal en politiek. De Belgische casus in een historisch perspectief, par Els Witte et Harry Van Velthoven, Balans VUB Press, 2010.