Que représente la voiture dans l'esprit de celui ou celle qui la possède aujourd'hui ?

La voiture est un attribut, un prolongement de soi, mais un prolongement de soi très visible. On l'affiche, on s'y affiche. C'est donc un choix que l'on ne fait pas au hasard : il est l'objet de longues réflexions, on en rêve. La voiture est vécue comme une sorte d'idéal de soi, un moyen de parader. Elle fixe le statut social, qui on est, quels sont nos moyens. C'est un objet très démonstratif. Notre voiture incarne aussi les différentes phases de notre existence, et y participe: au mariage ou encore quand la famille s'agrandit, la voiture aussi s'agrandit. La voiture est aussi un produit aux images de marque très fortes, auxquelles on choisit de s'identifier. Elle est donc clairement une image de soi que l'on a choisi de donner à voir aux yeux du monde. Mais elle est aussi un cocon protecteur : certains y mangent, s'y maquillent, y font la sieste, s'y replient pour faire une pause. Certains s'y font même des câlins. C'est un lieu très intime, et le théâtre mobile de notre intimité. Une bulle d'intimité offerte au regard dans l'espace public.

La voiture est donc clairement une image de soi que l'on a choisi de donner à voir aux yeux du monde

Cette représentation de la voiture comme extension de soi a-t-elle évolué depuis ses 40 dernières années ?

Pas vraiment. Ce qui a récemment changé en revanche c'est l'image que les marques veulent se donner. Par exemple Mercedes qui sort une gamme Smart, exclusivement électrique. Les choses changent discrètement chez les constructeurs qui veulent désormais jouir d'une image plus verte, plus confortable. Un autre aspect qui a changé est l'usage que l'on fait de la voiture. Désormais les foyers qui ne comptent plus qu'une voiture se multiplient, elle est utilisée peu à peu exclusivement pour les voyages ou les grands déplacements, non plus pour un usage quotidien. Mais cette voiture incarne toujours une large part de rêve et d'identification

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Et la voiture de société, pourquoi l'attachement est-il si fort ?

Avoir une voiture de société est un phénomène très répandu en Belgique, plus que dans les autres pays européens. Accéder à une voiture de société équivaut à accéder à un poste qui mérite cette voiture. Le salarié y est très attaché parce qu'elle grandit avec le poste, plus on avance dans sa carrière, plus la voiture gagne en taille, en prestige. Cette voiture raconte notre carrière professionnelle. Elle permet de montrer qui on est et ce qu'on est devenu à son entourage. Elle est le véhicule de l'évolution et de la réussite professionnelles.

La voiture de société est le véhicule de l'évolution et de la réussite professionnelles

Les remises en question de l'usage de l'automobile sur le web (articles ou réseaux sociaux) font l'objet de commentaires particulièrement agressifs, voire de menaces virulentes. Comment peut-on expliquer cela?

Critiquer la voiture et son usage est vécu chez les automobilistes comme une atteinte à la liberté d'utiliser ses biens.

Lors de la Journée sans voiture, même les automobilistes pourront avoir un discours positif, sur le fait qu'une ville sans voiture est agréable, que l'atmosphère y est détendue, l'ambiance friendly. Et du reste, on sait que cette journée est limitée dans le temps.

Au quotidien, chacun choisit son mode de transport en fonction de son mode de vie. Émettre des critiques ou des réserves sur l'usage de la voiture au quotidien, c'est pour l'automobiliste se voir remis en question sur ces choix par un tiers.

En outre, aujourd'hui, tout le monde a en tête les conséquences liées au changement climatique et l'automobiliste éprouve de la culpabilité vis-à-vis de ce phénomène. Les prémices de cette culpabilité se traduisent par de la violence, parce que la dissonance cognitive est souvent vécue comme insupportable. On sait ô combien le cerveau humain, l'être humain, déteste la dissonance cognitive !

On oppose souvent automobiliste et cycliste, comme des frères ennemis. Que représente le vélo dans l'esprit des automobilistes, par rapport à la voiture.

Cette agressivité est plutôt le reflet de la conception de la ville qui n'a pas été pensée, donc qui n'est pas adaptée à ces deux modalités de transport aux rythmes si différents. Il y a un problème de partage : pour l'automobiliste, le cycliste est un objet de plus sur son parcours. D'ailleurs on constate qu'il y a moins de frictions sur les zones où sont dessinées des pistes cyclables, puisqu'il n'est alors plus question de partager l'espace. Mais peut-être existe-t-il aussi une pointe de jalousie de la part de l'automobiliste, quand il est coincé dans le trafic et qu'il voit le cycliste avancé, libre de ses mouvements.

Est-il imaginable de transformer le lien symbolique très fort que l'on entretient avec la voiture, pour opérer une révolution ? Et si oui, de quelle manière ?

Changer la représentation que l'on a de la voiture semble impossible, elle est trop ancrée dans le fonctionnement intellectuel. Le changement pourra, par contre, s'opérer en modifiant les usages que l'on fait de la voiture. Désormais, de plus en plus, le partage devient un des attributs de la voiture. La voiture ne raconte alors pas la personne. C'est le mode de transport qui nous raconte.

Ce sont les volontés politiques et citoyennes qui permettront au ce changement nécessaire de s'opérer. Développer les transports, démocratiser le prix des véhicules électriques, sont des facteurs qui permettront de raisonner l'usage de la voiture.