La députée SPa, Meryame Kitir.

La députée SPa, Meryame Kitir. © Image Globe

L'industrie en Belgique connaît un hiver précoce. Le drame se jouant à Genk s'avère néanmoins plus retentissant que les autres fermetures de sites évoquées. Aussi est-il permis de croire que l'épisode se démarque avant tout par son fort capital émotionnel et par l'intermédiaire d'une véritable mise en récit, d'un story-telling, en partie symbolisé par la jeune Meryame Kitir, députée SP.A et travailleuse chez Ford.

Emotion sincère et pipolisation éclair : la députée-dépitée, que certains comparent déjà à l'actrice Halle Berry, incarne à elle seule l'impuissance politique et le désarroi des travailleurs de Ford. Ses paroles prononcées à la tribune de la Chambre, ponctuées de sanglots, permirent de mettre un visage sur la tragédie en cours : « Et maintenant ? Maintenant que va-t-il se passer ? » Une supplique désespérée faite au politique - jusqu'ici pourtant piètre scénariste - d'écrire la suite de ce cliffhanger socio-économique. Quelle suite ? Un happy end social décrété par le gouvernement ? Avec une prépension à 50 ans comme l'exigent les syndicats ?

« Et maintenant ? » C'est aussi la question que se pose généralement le spectateur naïf, incapable de recul - ici le politique ; témoin abasourdi devant la trame dramaturgique qui se déploie. En témoigne le florilège de commentaires politiques accompagnant l'annonce de la fermeture : « horrible » pour Philippe Muyters (N-VA), « tricherie » pour Johan Vande Lanotte (SP.A), « C'est tellement injuste, le gouvernement flamand se sent trompé », dixit Ingrid Lieten (SP.A).

« Le sentiment est tout, le mot est son et fumée », disait Goethe. Ainsi, à travers Meryame Kitir, dont l'intervention fut applaudie sur tous les bancs de la Chambre, l'émotion se dévoile comme puissant moteur politique transpartisan. Et tandis que Charles Michel (MR) plaide pour « une union sacrée », Régions et fédéral se précipitent au chevet des Fordistes déchus. « Le gouvernement flamand sera à vos côtés. Vous ne serez pas seuls », promet Kris Peeters (CD&V). Face à l'humiliation capitaliste, une gestion émotive de crise. Et en période de crise, le gouvernement n'est pas au-dessus des travailleurs spoliés, mais à leurs côtés.

Faits divers tragiques, fermetures d'usines ; les coups durs successifs aboutissent à une réponse univoque de la part des gouvernants : une politique compassionnelle. Prendre en charge les victimes par une communication politique de type « palliative ». Rappelons que le terme « palliatif » provient du latin pallium signifiant le manteau, celui qui protège, réconforte. N'est-ce pas là le rôle subsistant du politique ? Amortir les chocs, ménager un corps social fatigué. « Nos politiciens portent le masque du sérieux, pour nous épargner le sérieux de la situation », note le philosophe allemand Norbert Bolz (1).

Or le Palais de cristal, pour reprendre l'allégorie de Dostoïevski, cette serre de l'Etat providence, se fissure un peu plus chaque jour. Il faut dès lors s'attendre à ce que le(s) gouvernement(s), cherchant un juste équilibre entre compassion et rigueur, peineront encore davantage à convaincre dans leur capacité de « thérapeute ».

(1) Das konsumistische Manifest, Norbert Bolz, Munich : Wilhelm Fink Verlag, 2002.