Quand la science révolutionne l'histoire

Le Vif

dimanche 14 avril 2013 à 12h28

Qui n’a pas entendu parler de la tête d’Henri IV ou de la dépouille de Richard III enfin authentifiées ? Recherche génétique, scanner... La pathographie, discipline en vogue, éclaire d’un jour spectaculaire les énigmes du passé. Les historiens, eux, sont réservés.

Par infographie, on a obtenu cette image en 3D du visage de Henri IV. © L. Venance/afp

Entre la tête et le cœur, il balance. Philippe Charlier, médecin légiste à l’hôpital de Garches, à Paris, et paléoanthropologue, n’en finit plus d’exhumer des personnalités du passé. Au début de l’année, son enquête pour authentifier l’encéphale d’Henri IV (1) a fait les gros titres des journaux. Au mois de mars dernier, il a récidivé avec son étude sur le palpitant de Richard Cœur de Lion, en révélant les techniques élaborées de son embaumement. Demain, il pourrait faire des révélations sur les aïeux de François Ier. A moins qu’il ne s’attaque à Charles III ! A moins que… ? Charlier est « un peu cachottier » au dire de ses amis, comme le médecin Joël Poupon, qui dirige le laboratoire toxicologique de l’hôpital Lariboisière : « Il aime à surprendre et à se trouver là où on ne l’attend pas. » Sa passion ? La pathographie, cette discipline aux frontières de la médecine, de l’histoire, de la littérature et des sciences humaines, qui vise à « établir la biographie morbide d’un personnage célèbre du passé », selon l’un de ses inventeurs, le Dr Pierre-Léon Thillaud. Son disciple Philippe Charlier corrige : « Je fais de la médecine légale, pas de l’histoire ! Et ces people ne me passionnent pas plus que ça, mais mes autres “patients” intéressent beaucoup moins les médias. » Le garçon, pas dupe, s’excuserait presque de son semblant de notoriété. A vrai dire, sa marotte est surtout révélatrice d’une tendance de la société qui, depuis toujours, cherche à marquer le lien avec ses ancêtres. « Il n’y a qu’à regarder le goût pour les reliques de saints ou de personnages connus depuis le Moyen Age pour s’en convaincre », remarque Jean-Pierre Babelon, spécialiste de l’époque moderne, membre de l’Institut, ancien directeur des Archives nationales et qui soutient le travail de Philippe Charlier.

Sauf que, dans leur quête, les Indiana Jones des temps modernes – archéologues et médecins – ont à leur disposition des moyens autrement plus efficaces que les vieux grimoires dans lesquels ils avaient, jusque-là, l’habitude de se plonger. Une pléthore de sciences au service de l’histoire, avec des noms barbares finissant, souvent, en « ie » : spectrométrie de masse (notamment pour la datation au carbone 14), microscopie, toxicologie, palynologie (étude du pollen), dendrochronologie (pour le bois), radiologie (rayons X), ostéologie (os), endoscopie, etc. Ces trois dernières furent largement utilisées en 1974 pour l’une des auscultations post mortem les plus célèbres, celle de la momie de Ramsès II, débarquée à Paris avec les honneurs d’un chef d’Etat. Une cinquantaine de savants lui firent passer une batterie de tests avant de dresser un diagnostic sans appel : le nonagénaire souffrait de troubles vasculaires, articulaires et sa dentition présentait des lésions infectieuses. Bref, une fin de vie douloureuse, pour un des règnes les plus longs (soixante-six ans) de l’Egypte pharaonique.

Les scientifiques dans un abîme de perplexité

« Aujourd’hui, certaines disciplines ont connu des avancées phénoménales, souligne Philippe Charlier. En travaillant sur des morceaux infimes – métal, os, tissu, dent –, on arrive à extirper une quantité maximale d’informations, à un moindre coût. » Entre autres performances, lui et son équipe ont pu prouver en 2009 que la présumée relique de Jeanne d’Arc appartenant à l’archevêché de Tours était un faux, renfermant les restes… d’une momie. Cinq ans plus tôt, toujours grâce à des études toxicologiques, ils ont attesté qu’Agnès Sorel, la favorite du roi Charles VII (1403-1461), était morte empoisonnée au mercure. Une substance retrouvée à haute dose sur quelques millimètres d’un fragment de poil pubien... Enfin, au début de l’année 2013, les spécialistes ont relevé durant leurs travaux d’authentification de la tête d’Henri IV une étrange concentration de plomb. « Sa présence est vraisemblablement due au fait que la tête est restée confinée dans une boîte du même métal pendant des années », précise le toxicologue. Voilà l’une des limites de l’exercice : définir si ces taux anormaux relevés sur un échantillon sont le fait d’une contamination interne ou externe. La distinction n’a rien d’anodin ; elle plonge parfois les scientifiques dans un abîme de perplexité, comme dans le cas de la mort de Napoléon Ier, qui, à ce jour, demeure l’une des plus grandes énigmes de l’Histoire : la thèse officielle veut que l’empereur soit décédé d’un cancer de l’estomac à Sainte-Hélène. Mais de récents travaux toxicologiques effectués sur différents fragments de ses cheveux ont révélé des traces importantes d’arsenic. D’où l’idée d’un empoisonnement plutôt que d’une mort naturelle. « Ce type d’études apporte, parfois, plus de questions que de réponses », philosophe Danielle Gourevitch, professeur des universités et présidente d’honneur de la Société française d’histoire de la médecine.

Reste que la science, au service de l’histoire, propose chaque jour de nouvelles solutions. Et la véritable innovation de cette dernière décennie tient en trois lettres : ADN. La plupart des travaux actuels se fondent désormais sur une étude génétique, sorte de validation incontournable. Même les historiens reconnaissent au dieu ADN des vertus : « Il devient intéressant, moins pour résoudre une énigme, que pour valider une lignée », souligne Jean-Pierre Babelon. Ce qui a été fait avec la tête d’Henri IV, de laquelle on a pu réaliser un prélèvement exploitable (au fond de la bouche du souverain) et le comparer à celui effectué en 2011 sur des fragments de sang de Louis XVI. Le résultat montre que, par le biais de l’ADN « paternel » (chromosome Y), les deux hommes – séparés par sept générations – appartiennent à la même famille ! En matière de généalogie, il s’agit là d’une véritable révolution. Autre exemple : en étudiant l’ADN de la XVIIIe dynastie égyptienne, les archéologues ont pu valider en 2010 la majeure partie de la lignée, dont, notamment, l’identité des parents du pharaon Toutankhamon. Plus près de nous, au début de février, les Britanniques ont retrouvé un squelette sous un parking de Leicester qu’ils ont authentifié comme étant celui de Richard III : des comparaisons génétiques réalisées avec ses descendants actuels confirment, cette fois-ci via l’ADN maternel (mitochondrial), la véracité de la découverte. Il ne faut pas pour autant s’enflammer : « L’application de la génétique au passé peut se révéler délicate, tempère Pierre-Léon Thillaud. Le matériel qui parvient jusqu’à nous se trouve souvent dans un état fragmentaire considérablement détérioré avec le temps. » D’où la possibilité, une fois encore, de contredire ces études, comme on l’a vu avec Henri IV : à peine Charlier et consorts avaient-ils publié leurs résultats qu’ils étaient contestés…

« Nos avancées sont de l’ordre du détail historique »

« Il n’y a pas de preuve définitive, renchérit Alain Prévet, responsable des archives des Musées nationaux et qui a travaillé sur le cas Léonard de Vinci (voir l’encadré page 51). L’histoire ne suffit pas, et la science, seule, ne peut trancher. Il faut croiser les disciplines. »

Difficile alors de dire si la seconde éclaire vraiment la première et peut l’aider à résoudre ses grandes énigmes. « Non, répond, faussement modeste, Philippe Charlier. Nos avancées sont de l’ordre du détail historique. » Avec une difficulté supplémentaire, que souligne Pierre-Léon Thillaud : « Plus l’on s’attaque à un personnage célèbre, plus le poids de l’opinion pèse. Je ne vois pas, par exemple, l’Etat français autoriser l’ouverture du tombeau de Napoléon pour vérifier telle ou telle hypothèse, qui, de toute façon, sera immédiatement remise en question. » Affaire de résistance, mais de mentalité aussi. Au Royaume-Uni, lorsque la découverte et l’authentification des restes de Richard III ont été faites publiquement, les auteurs de ces travaux ont été applaudis en conférence de presse. Et un proche du gouvernement de David Cameron a aussitôt affirmé que rien ne s’opposait désormais à ce que le corps du souverain soit à nouveau inhumé avec les honneurs à Leicester. Même issue en Pologne pour Nicolas Copernic, dont les ossements ont été retrouvés en 2005 dans la cathédrale de Frombork, où le père de l’héliocentrisme avait fini chanoine. Au terme d’une longue enquête historique et scientifique, le 22 mai 2010, quatre cent septante ans après la mort de l’astronome, son corps a été officiellement enterré au cours d’une cérémonie en grande pompe, sans que personne n’y trouve à redire.

1) Henri IV. L’énigme du roi sans tête, par Stéphane Gabet et Philippe Charlier. Ed. Vuibert.

BRUNO D. COT

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Réactions

Pierre ROGGEMANS | 14 avril 2013

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