La guerre du saucisson

jeudi 29 septembre 2011 à 11h43

Conflit charcutier entre producteurs ardennais et entrepreneurs flamands... On attend toujours la décision du Conseil d'Etat. On en sait plus, désormais, sur les arguments des uns et des autres, dans ce bras de fer économique à connotation communautaire.

© Image Globe

Cela pourrait être une nouvelle aventure d'Astérix le Gaulois. Titre de l'album : le saucisson de la discorde. D'un côté, d'irréductibles Ardennais qui veulent défendre un produit de leur terroir. De l'autre, de puissants légionnaires, ou plutôt entrepreneurs flamands, qui refusent de s'en laisser compter par ces quelques fiers villageois et s'accrochent au label saucisson d'Ardenne comme à leurs sesterces (leurs euros, à l'heure actuelle). Le conflit charcutier avait déjà fait du bruit, en février dernier, lorsque les sociétés agroalimentaires Guina et Ter Beke avaient introduit un recours devant le Conseil d'Etat contre un décret du gouvernement wallon.
Ce décret, préparé et défendu par Benoît Lutgen (CDH) ministre wallon de l'Agriculture, reconnaissait au saucisson d'Ardenne l'appellation « indication géographique protégée » (IGP), réclamée par l'ASBL Audesa (association pour l'usage et la défense du saucisson d'Ardenne). La revendication de ces bouchers ardennais paraissait somme toute légitime : aujourd'hui, le jambon d'Ardenne et le pâté gaumais font déjà l'objet d'une IGP, tandis que le beurre d'Ardenne et le fromage de Herve bénéficient d'une appellation d'origine protégée (AOP), encore plus contraignante d'ailleurs. Donc, pourquoi pas le saucisson d'Ardenne ?

Le conflit est loin d'être terminé. Benoît Lutgen, en passe de quitter son fauteuil de l'Agriculture, espère que son successeur défendra ce dossier avec la même ardeur que lui. Il faudra d'abord attendre la décision du Conseil d'Etat : les avocats des différentes parties - entrepreneurs flamands, charcutiers wallons et Région wallonne - viennent d'échanger leurs mémoires. On en sait plus désormais sur les arguments des uns et des autres. Il est clair que le fond du problème, ce sont les enjeux économiques. C'est d'autant plus piquant que le patron de Ter Beke n'est autre que Luc De Bruyckere, le président du Voka (patronat flamand), si proche de la N-VA.

Indication géographique protégée ou dénomination générique ?

« Chaque semaine, nous produisons entre 10 et 50 tonnes de saucisson d'Ardennes, explique Philippe Bouillon, président des bouchers charcutiers de la province de Luxembourg. Si nous obtenons l'IGP, la production resterait chez nous et nous triplerions ces chiffres. » De son côté, Luc De Bruyckere refuse de dévoiler la quantité de saucissons d'Ardenne produite par son entreprise : « C'est une information secrète, car Ter Beke est cotée en Bourse », se justifie- t-il, avant de nous renvoyer chez l'avocat du groupe. Celui-ci, Me Dirk De Backer, affirme que 90 % des fameux saucissons sont produits hors du territoire ardennais, en Flandre ou aux Pays-Bas. C'est dire l'enjeu...

« Nous considérons le saucisson d'Ardenne comme une dénomination générique, développe l'avocat. Un peu comme pour la rosette de Lyon ou les gaufres de Bruxelles. Il n'y a pas de lien avec le territoire. Les consommateurs le savent... C'est juste une vieille recette charcutière qu'on peut réaliser ailleurs qu'en Ardenne. Imaginez-vous la Flandre protéger les carbonnades flamandes ? » Pour Dirk De Backer, ce dossier n'a rien de communautaire. Y voit-il néanmoins un coup des producteurs wallons à l'encontre d'entreprises flamandes ? « Je ne connais pas leur agenda », dit-il.

« Côté wallon, l'IGP offre une garantie au niveau alimentaire, emploi, etc., explique-t-on à la Région. C'est pour cela que nous multiplions les dossiers de reconnaissance géographique. » Et bien entendu, les arguments wallons sont différents de ceux des Flamands : « Pour toutes les charcuteries fumées, comme le saucisson d'Ardenne, les conditions oro-climatiques sont cruciales, estime Philippe Bouillon. On ne fume pas la viande à La Roche comme à Parme ou à Gand, près de la mer du Nord. » « Nous considérons que produire du saucisson d'Ardenne en Flandre est une tromperie à l'égard du consommateur », avance, pour sa part, François Tulkens, avocat de la Région wallonne.
Contrairement à Guina, Ter Beke possède deux usines de fabrication en Wallonie : l'une, à Wanze, emploie 300 personnes et produit des lasagnes ; l'autre, à Herstal, emploie 400 personnes et produit de la charcuterie sèche. Mais le saucisson d'Ardenne, lui, est fabriqué et fumé à Aarschot, au nord de Louvain. Pourquoi ne pas tout simplement délocaliser sa production vers le sud du pays ? Une partie du problème serait réglé... « Le transfert d'une usine à l'autre coûterait trop cher », soutient Me De Backer.
Le Conseil d'Etat tranchera donc ce saucisson de la discorde. Pas avant six mois ou un an, selon les délais de la haute juridiction administrative. Bien malin celui qui peut prévoir dans quel sens. Tant les arguments de procédure et de fonds sont nombreux. Si les producteurs wallons obtiennent gain de cause, il leur restera à défendre le dossier devant la Commission européenne qui, en matière d'IGP, donne le feu vert final. Ici, aussi, des recours seraient attendus, notamment des bouchers néerlandais et des Ardennes françaises.

Et si Ter Beke et Guina remportaient le bras de fer juridique ? « On aurait encore la possibilité de préciser l'appellation contrôlée, comme pour le Camembert de Normandie ou le Gouda Holland, prévoit Eric De Gryse, avocat d'Audesa. Il est vrai que pour le saucisson d'Ardenne, ce serait plus difficile. » Le saucisson d'Ardenne ardennais ? On préférerait que l'histoire se termine autour d'un bon banquet, avec du filet d'Anvers, du pâté d'Ardenne, des coucous de Malines, un pavé de Soignies, des choppes d'Affligem et de Chimay... Mais çà, c'est seulement dans les bandes dessinées.

THIERRY DENOËL

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Réactions

FrankP | 30 septembre 2011

Les mentions sur les étiquettes ne peuvent pas être fausses: il suffit de placer en grand sur les produits ardennais "fabriqué en Ardennes à ............." et le problème est résolu.... Celui qui écrira sur une étiquette "fabriqué en Ardennes à Hoeilaart" se couvrira de ridicule... Habituer le consommateur à associer le nom du produit "saucisson d'Ardennes" au lieu réel de fabrication est assez facile à obtenir, surtout si le nom du produit est associé à une région... Pour le moment, les lieux de fabrication sont écrits en très petits caractères: changeons cette habitude, SVP... PAS de quoi en faire une querelle communautaire

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Cpamoi | 29 septembre 2011

Que Luc De Bruyckere, le président du Voka (patronat flamand), si proche de la N-VA essaye de faire du vin mousseux en flandre et y mettre l'étiquette "Champagne", ou de mettre "scotch whisky" sur du whisky fabriqué en flandre. Non du saucisson d'ardenne qui ne serait pas fait en ardenne est tout simplement une tentative de duperie vis-à-vis des clients. Pas étonnant d'un patron flamand, ils ont déjà l'habitude de confondre Belgique, Bruxelles et flandre.

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Geheni | 29 septembre 2011

C'est quand même paradoxal que les Flamands qui baptisent toutes leurs institutions, radios, télévisions, lions et je ne sais quoi de "Vlaams " n'aient pas la fiereté de le faire pour leur saucisson ? Ils nous piquent ce qui peut leur rapporter du pognon et méprisent tout le reste... Mentalité flamande : beurk !

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St�phane Dohet | 29 septembre 2011

Curieux, l'article ne cite pas la marque de ce fameux saucisson flamand : MARCASSOU. Hé oui, acheter du marcassou, c'est un transfert sud-nord. N'oubliez pas : achats wallons, emplois wallons !

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Magister | 29 septembre 2011

Hélas, cent fois hélas, ce petit bout de viande n'est que la pointe de l'icebeg de la main mise flamande sur la Wallonie. Les porcs sont engraissés (et piqués) en flandre ou en Hollande, alimentés par les subsides du boerenbond. Les lisiers sont épendus en Wallonie (pour rappel) et comme dans le cochon: tout est bon, c'est le vlaams fric qui domine.

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