mercredi 23 mai 2012

Arianna Huffington, la millionnaire de l'info 2.0

jeudi 01 décembre 2011 à 10h04

Gréco-Américaine, cette femme de flair et d'influence est devenue une personnalité centrale du paysage médiatique en créant le Huffington Post, modèle inédit et controversé de site d'information.

Arianna Huffington

Arianna Huffington © Reuters

Rien ni personne ne lui résiste. A Paris, l'autre jour, comme à New York, dans ses nouveaux bureaux, Arianna Huffington avance, sourire gourmand aux lèvres, cougar conquérante sur hauts talons, le brushing imperturbable, déjà sûre que vous allez l'adorer. Don't you think so ? vous demande- t-elle en souriant de toutes ses dents blanches prêtes à vous croquer. Le Baiser du dragon de Cartier, c'est le nom de son parfum.

La dame qui a tracé sa route en compagnie des celebs d'Hollywood est désormais la reine des blogueuses. Et sans aucun doute la plus riche. Car en février dernier, elle a vendu son Huffington Post au géant vieillissant AOL pour la somme impressionnante de 315 millions de dollars (environ 230 millions d'euros), six ans seulement après l'avoir créé. Une valorisation de 32 fois ses bénéfices avant impôts et amortissements.

Le HuffPo, comme il convient de dire, pure player (1) de l'information, est une plate-forme qui mélange des textes maison produits par une petite équipe de journalistes, les contributions de milliers de blogueurs non rémunérés et un flot d'informations « agrégées » à partir de toutes les sources disponibles sur le Net. En 2010, avec plus de 24 millions de pages vues, le HuffPo talonnait l'immense New York Times.

Egérie conservatrice dans les années 1980


Arianna débarque aujourd'hui en Europe avec son nouveau chapeau de présidente et rédactrice en chef d'AOL-HuffingtonPost Media Group, chargée de tous les contenus éditoriaux, bien décidée à conquérir la France, l'Italie, l'Espagne et la Turquie, après avoir lancé, au début de l'été, une première tête de pont au Royaume-Uni. Pour beaucoup, le Huffington Post a inventé le nouveau modèle de production de l'information à l'âge numérique, celui qui finira par tuer les journaux traditionnels, mais qui pourrait sauver l'information.

Quel chemin parcouru par la petite Grecque d'origine modeste, née Arianna Stassinopoulos le 15 juillet 1950 à Athènes ! La Grecque qui a « réussi la plus belle ascension depuis Icare », s'amuse un admirateur. Très tôt pétrie d'ambition, elle commence par décrocher une bourse pour Cambridge. Elle y devient l'une des premières femmes élues à la présidence du club de discussion de l'université britannique, avant de tomber dans les bras de Bernard Levin, « le plus célèbre journaliste de son époque ». Elle a 21 ans, lui, 42. Il va la lancer dans le Tout-Londres. Elle s'y fera vite connaître par ses talents. A 23 ans, elle publie son premier livre, The Female Woman, un pamphlet antiféministe. Au milieu des années 1970, on imagine le scandale ! Suivront d'autres best-sellers, notamment des biographies de Picasso ou de Maria Callas. Mais Levin ne veut ni se marier ni faire d'enfant. Elle quitte celui qui aura quand même été l' « amour de sa vie », et part à la conquête de l'Amérique.

C'est dans les milieux conservateurs de New York qu'elle atterrit, à 30 ans. Et elle s'impose vite. Elle épouse en 1986 Michael Huffington, homme politique républicain et héritier d'une fortune acquise dans le pétrole. Elle l'accompagne en Californie, où elle devient la coqueluche des conservateurs, mélange de blonde de droite et de Callas new age, croyante et adepte de la méditation transcendantale. Elle devient la disciple du gourou John-Roger, un homme bizarre qui avait coutume de dire qu'on « ne peut pas se payer le luxe d'une pensée négative ».

L'année 1997 est celle des grandes réincarnations. Celle de son divorce, qui la met à l'abri du besoin. Et celle où elle amorce son virage politique à gauche - liberal, comme on dit là-bas. Elle publie d'autres livres, participe à de nombreux talk-shows, essaie même, en 2003, de se présenter aux élections pour le poste de gouverneur contre Arnold Schwarzenegger. « Une droguée du pouvoir », glisse un jaloux. Mais elle se retire de la course quand les sondages ne lui donnent que 2 % d'intentions de vote et que le Los Angeles Times révèle que, tout en fustigeant les « richards qui échappent à l'impôt », elle n'en a elle-même payé que 771 dollars au cours des deux années précédentes. Qu'importe ! Elle s'est fait de nombreux nouveaux amis dans les milieux libéraux d'Hollywood. Ce sont eux qui deviendront les premiers blogueurs chics du HuffPo.

Amie du Tout-Hollywood et des intellos de gauche

Il fallait un culot certain pour donner son patronyme à la plate-forme d'information et de blogs qu'elle a lancée en 2005 avec Kenneth Lerer, un ancien dirigeant d'AOL. Il est vrai que le Huffington Post voulait concurrencer la plate-forme de blogs conservatrice Drudge Report, de Matt Drudge, à l'origine du scandale Monica Lewinsky qui éclaboussa Bill Clinton.

La recette du succès, c'est le mélange de l'agrégation des informations trouvées gratuitement sur le Net et d'un buzz alimenté par les blogs des amis célèbres d'Arianna, qui y écrivent tout aussi gratuitement. Elle y réunit le Tout-Hollywood aux côtés de quelques grandes plumes de gauche, politiques et intellectuels. Bernard-Henri Lévy est déjà l'un des 7 000 blogueurs de la version américaine du HuffPo. Comme l'était aussi DSK, tant qu'il assurait la présidence du FMI. « Payer les contributeurs ne fait pas partie de notre business model, explique Ken Lerer. Nous offrons de la visibilité, de la promotion et de la distribution à large échelle. »

Quand les blogueurs bénévoles se rebiffent


Et, en effet, le HuffPo est devenu le plus grand salon où l'on cause, la vitrine où il faut se faire voir, le blog où il faut se faire lire. Dans une ambiance à la fois populiste et bobo. Comme la patronne, qui vient de publier Third World America (2), un livre dans lequel elle dénonce l'abandon des classes moyennes et du « rêve américain ». Ou qui, à Athènes, se joint aux indignés de la place Syntagma, avant... d'aller dîner avec le Premier ministre Papandréou, celui que conspuent les manifestants.

Bien sûr, elle agace. Jusqu'à certains de ses blogueurs bénévoles, qui n'ont pas apprécié qu'elle « s'enrichisse sur leur dos ». Quelques-uns ont ouvert un nouveau blog, Hey, Arianna, can you spare a dime ? (qu'on pourrait traduire par : Hé ! Arianna, t'as pas cent balles ?). Ils sont d'accord avec Tim Rutter, du Los Angeles Times, qui compare la plate-forme à « une galère mue par des esclaves et dirigée par des pirates ». Bill Keller, le patron du New York Times, n'est guère plus amène. Pour lui, Arianna « a découvert qu'en associant les commérages des célébrités, des vidéos et des images de chatons avec des blogs gratuits et de l'information ramassée auprès d'autres publications, le tout dans une ambiance de gauche », on pouvait faire des millions de dollars. Ce qu'elle a fait, n'en déplaise à ce concurrent dépité. Rien ne garantit que son modèle économique soit pérenne, mais, en cédant l'affaire pour 315 millions de dollars, elle a prouvé qu'on peut gagner beaucoup d'argent dans l'information sur Internet. Elle-même n'est peut-être pas convaincue que cela durera, puisque, avec les investisseurs qui l'avaient accompagnée dans l'aventure, elle a encaissé 300 millions en cash (dont, estime-t-on, plus d'une vingtaine à titre personnel). Seule une somme symbolique reste dans l'entreprise sous forme d'actions.

Néanmoins, Arianna n'est sans doute qu'accessoirement intéressée par l'argent. Elle était riche avant. La gloire l'attire plus. On l'a comparée à madame de Staël, pour qui c'était « une jouissance enivrante que d'emplir l'univers de son nom ». En tant que patronne de l'info d'AOL, elle est sans doute devenue la journaliste la plus célèbre du monde.

(1) C'est ainsi qu'on appelle les sites d'information qui n'existent que sur Internet.

(2) L'Amérique qui tombe, Fayard, 2011.

BERNARD POULET

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