Les hyper-lieux : des espaces intenses et politiques

08/06/18 à 16:09 - Mise à jour à 16:22

Mais que sont ces hyper-lieux , ces nouveaux espaces de rencontre et de lien social? Le géographe Michel Lussault oppose cette notion à celle de "non-lieux" qui prédominait dans les sciences humaines. Son analyse inédite de l'espace montre que le capitalisme et l'avènement de l'individualisme, contrairement à ce que l'on pourrait croire, poussent les gens à rechercher de l'interaction et du contact. Les hyper-lieux participent également au processus de deuil après un trauma.

Les hyper-lieux : des espaces intenses et politiques

© BELGA

Et si on regardait le monde moderne différemment ? C'est ce que propose ce nouveau concept d'"hyper-lieux", théorisé par Michel Lussault, en réaction au concept de "non-lieu" promut par Marc Augé. Parallèlement à l'uniformisation du monde, il y a un regain d'intérêt, de la part des citoyens, pour les lieux et pour ce qu'ils peuvent apporter en termes de lien social. Que ce soit Times Square, les gares, les centres commerciaux, ou la Grand-Place de Bruxelles, ces nouveaux espaces se définissent par six critères : leur intensité, leur hyper-connectivité, leur ouverture, l'expérience qu'ils permettent, les affinités qu'ils créent et l'investissement qu'ils permettent d'y faire. Michel Lussault insiste sur la singularité de ces lieux. "Ce sont des espaces bouleversés par ce que la mondialisation a apporté. Ils se situent dans des villes connectées. Il s'agit d'espaces de pratiques intenses où un grand nombre de personnes d'origines différentes se croisent et où les interactions sont nombreuses. Dans un hyper-lieu, les gens vont faire une expérience et la partager avec des personnes qu'ils ne connaissent pas et à qui ils n'auraient peut-être jamais parlé. Je pense à des festivals et à des événements culturels où l'on se reconnait comme faisant partie de la même famille de festivaliers par exemple."

Les hyper-lieux comme rassemblement après un trauma

La relation à l'espace permet également un processus de deuil et de mémoire. Cela s'est vérifié au travers des événements récents survenus à Liège et de la marche blanche qui a suivi. "On voit ces phénomènes de rassemblement et de marche se multiplier. Après un traumatisme, les individus sont de plus en plus tentés de créer de l'humain en se servant de l'occupation de l'espace. Les individus tentent de "faire lieu" en commun. Se rassembler dans ces circonstances devient un acte politique. Mais cette démarche fait aussi partie de la reconstitution psychologique. Un groupe social a besoin de passer par un rassemblement dans un lieu pour surmonter une épreuve. Le choix du lieu a son importance. Il peut être symbolique, comme la place de la République à Paris par exemple, mais aussi tout simplement circonstanciel, autrement dit, être l'endroit où est survenu l'événement traumatique."

Un caractère matériel et concret

Pour le chercheur, les hyper-lieux ont forcément une réalité concrète. "Ce sont des endroits d'expériences concrètes. Les aéroports, les lieux professionnels, tous ces lieux qui permettent un rassemblement sont assurément matériels. Les individus sont face à une expérience sensorielle. Ce n'est pas le cas d'un forum internet par exemple. C'est pour cela que la nation de spatialité est importante. Dans ce cas, la géographie est essentielle pour lier des champs d'analyse que les sciences sociales n'utilisent pas. Il faut se dire que l'humain est avant tout un acteur spatial. Notre point commun c'est que l'on doit cohabiter dans un espace délimité, et ce, malgré nos différences. C'est là que l'on comprend l'enjeu politique. Les hyper-lieux sont des espaces politiques où l'on doit négocier son espace. La mondialisation, en abolissant les frontières, nous a confrontés au fait que l'on habitait tous la même planète. Par exemple, dans la Jungle de Calais, les Calaisiens ont protesté contre l'arrivée de migrants car ils voulaient préserver leur lieu. Cela montre que les individus ont ce besoin d'attachement à des espaces. Dans ce cas, il s'agit d'un lieu de repli identitaire, c'est le versant négatif de ce besoin d'attachement".

Félicia Mauro

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