Jacques Lacan : Le psy qui donna une autre dimension au divan

09/09/11 à 09:56 - Mise à jour à 09:56

Source: Le Vif

Trente ans après sa mort, le 9 septembre 1981, des suites d'un cancer, le psychanalyste Jacques Lacan fascine toujours. Détracteurs comme inconditionnels, tous s'accordent aujourd'hui à dire que son approche a donné une autre dimension au divan.

Jacques Lacan : Le psy qui donna une autre dimension au divan

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Avec Lacan, terminées les thérapies standardisées, modelées sur un schéma intangible. Terminée, aussi, l'écoute sage et linéaire du patient bien calé dans un divan. "Jacques Lacan a révolutionné la psychanalyse", estime Patrick Guyomard, psychanalyste et fondateur de la Société de psychanalyse freudienne. Ainsi, alors que le dogme freudien définissait le temps, de trois quarts d'heure, et la position couchée du patient lors des séances, "Lacan avait pour habitude de faire varier la durée de celles-ci, et plus encore dans les cinq dernières années de sa vie", explique celui qui fut, pendant 15 ans, son disciple et analysé.

Dix minutes, parfois une, la consultation lacanienne ne répondait à aucune norme. L'objectif? "Déritualiser l'analyse, explique son ancien élève, faire place à la surprise, à l'étonnement qui fait jaillir la confidence, qui met à vif l'inconscient et aide à l'exprimer." Et ça marche: au milieu des années 70, Lacan, devenu une star de la psychanalyse, énigmatique et magnétique, pouvait voir jusqu'à une dizaine de clients s'entasser dans sa salle d'attente. "Avec ou sans rendez-vous, il les choisissait indépendamment de l'ordre d'arrivée, mais considérait les obligations professionnelles ou familiales de chacun."

Surprendre pour mieux comprendre
Une fois dans les "griffes" du psychanalyste parisien logé rue de Lille, les patients se retrouvaient nez à nez avec un homme parfois à l'écoute, souvent dissipé ou hermétique. "Il mangeait, se levait, interrompait son vis-à-vis, jouait avec les mots en multipliant les aphorismes", se souvient Patrick Guyomard. Mais plus surprenant encore, "il lui arrivait de laisser les portes ouvertes entre la salle d'attente et son cabinet, de donner des claques ou des coups de pied aux patients! Il a même psychanalysé dans un taxi!"

Accusé de multiplier les séances à un rythme effréné pour s'enrichir, son rapport à l'argent a longtemps dérangé. Une réputation pour une large part usurpée. "Parfois il faisait payer, parfois non, cela pouvait dépendre de la situation financière de la personne psychanalysée" modère son ancien élève. "D'ailleurs, il lui arrivait de se déplacer gracieusement à l'hôpital pour faire une consultation".

Mais son succès joua contre lui, car l'originalité de son approche a fini par se ritualiser et devenir, à son tour, une norme contraignante et improductive. "Les gens venaient voir Lacan comme une célébrité et connaissaient sa façon de travailler, cassant l'effet de surprise souhaité", raconte Patrick Guyomard. Plusieurs limites se posaient alors: d'abord, les différences d'état entre les patients pouvaient nécessiter des approches plus "à la carte". Ensuite, les problèmes cliniques liés à cette déstructuration n'étaient pas forcément compatibles avec les cas les plus graves nécessitant des consultations de longue durée.

Héritage Au-delà de son attitude provocatrice et sulfureuse, l'auteur des Ecrits en 1966 a porté sa réflexion sur le structuralisme, invoquant l'idée que "l'inconscient est structuré comme un langage". Il reprend la pensée de Sigmund Freud, et fonde l'Ecole freudienne de Paris en 1964, avant de la dissoudre en 1980. Il renouvelle la lecture du père de la psychanalyse et y apporte les outils de la linguistique, offrant à la discipline un nouveau souffle face à l'expansion des neurosciences.

Son gendre et légataire de son oeuvre, Jacques-Alain Miller, ouvre en 1981 l'Ecole de la cause freudienne, créant la controverse au sein des disciples lacaniens, entre les adulateurs et les plus modérés. La diffusion écrite de l'enseignement oral, trop lente pour les seconds, est à leurs yeux une façon pour Jacques-Alain Miller d'asseoir sa position dominante sur la communauté en détenant, seul, la "bonne parole". D'autres, comme le psychanalyste Charles Melman, accusent le gendre de déformer les propos du "guide". De nombreuses écoles lacaniennes, dissidentes, ont ainsi vu le jour pour reprendre à leur compte l'héritage de sa pensée.

Les dernières années de Lacan étaient marquées par une certaine lassitude, notamment lors de ses séminaires où, fatigué et malade, il apparaît diminué. Mais nulle question pour lui d'arrêter la psychanalyse dans son cabinet. Trop passionné.

Voici Jacques Lacan lors d 'une conférence à l'Université Catholique de Louvain le 13 octobre 1972


Le Vif.be avec L'Express.fr

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