Contraception: vers la fin des règles?

01/10/12 à 09:31 - Mise à jour à 09:31

Source: Le Vif

Supprimer les cycles menstruels grâce à la pilule contraceptive? C'est l'idée-choc défendue dans un livre par un gynécologue parisien. Les jeunes femmes ne s'en plaindraient pas. Quant à savoir si cette révolution aurait des effets préventifs sur le cancer du sein... Sa démonstration, bien ficelée, tient dans un mince livre de 150 pages qui vient de paraître, L'Enfer féminin (La Martinière).

Contraception: vers la fin des règles?

© Thinkstock

Dans son cabinet parisien, le gynécologue obstétricien Philippe Vignal se propose, dans un seul et même élan, de débarrasser les femmes des règles qui leur empoisonnent la vie tous les mois et de la menace d'un cancer du sein, tout en leur fournissant une contraception sûre. Comment? En changeant de pilule, au profit de l'une des moins utilisées actuellement, Cerazette. Si les chercheurs spécialisés dans le cancer du sein interrogés par LeVif.be estiment que cette solution repose sur des bases scientifiques insuffisantes, ils s'accordent avec ce médecin sur un point crucial de sa démonstration: jamais, avant l'ère moderne, les femmes n'avaient connu autant de cycles menstruels au cours de leur vie. Les règles, qui étaient l'exception, sont devenues la norme, et même plus, la norme sociale. "On a dupé les femmes, s'indigne le Dr Vignal, en faisant passer le sang menstruel pour un symbole de la féminité." Sans doute est-il temps de considérer ce rendez-vous mensuel de la vie féminine pour ce qu'il est: une anomalie, au regard de l'Histoire, et un réel désagrément, pour ce qui est de la vie quotidienne.

Pour prendre la mesure du changement de civilisation opéré, le Dr Vignal a comparé les femmes modernes avec celles appartenant à des peuples restés à l'écart de la révolution industrielle, comme les Dogon du Mali, qui ne pratiquent aucun contrôle des naissances. Le gynécologue s'appuie sur les travaux de l'anthropologue américaine Beverly Strassman pour conclure que, dans les pays occidentaux, "nous serions passés de moins de 100 cycles par vie à plus de 450". Plusieurs facteurs interviennent, à commencer par l'arrivée de plus en plus précoce des premières règles. Celles-ci surviennent vers 12 ans et demi aujourd'hui, au lieu de 16 ans au début du siècle dernier.

Ensuite, les femmes connaissent moins de grossesses depuis qu'elles disposent de moyens de contraception efficaces tels que le stérilet ou la pilule. Enfin, elles n'allaitent quasiment plus, alors que les tétées - si le rythme est soutenu - suspendent les cycles. Aujourd'hui, 1 mère sur 2 seulement nourrit elle-même son enfant à la sortie de la maternité et, parmi celles-ci, la majorité passe au biberon au bout de six semaines.

18 cycles suffiraient pour s'assurer une descendance

Par contraste, on comprend mieux pourquoi les femmes inuites qui vivaient près du pôle Nord dans les années 1950 connaissaient, au plus, une dizaine de cycles au cours de leur existence. Ayant conservé un mode de vie traditionnel, elles allaitaient chaque enfant jusqu'à ses trois ans et enchaînaient aussitôt sur une nouvelle grossesse. Rien à voir avec les conditions d'aujourd'hui! Bref, nos contemporaines subissent des règles à répétition, qui, selon les calculs du Dr Vignal, ne correspondent à aucune nécessité. Pour s'assurer une descendance, 18 cycles suffiraient."La plupart des femmes souhaitent, au plus, trois enfants, et il ne faut pas plus de six cycles, en moyenne, pour tomber enceinte", estime-t-il.

Tous ces cycles ne sont pas seulement inutiles: ils sont néfastes. En effet, une vaste étude menée auprès d'institutrices françaises, baptisée E3N (E et N pour Education nationale), a montré dès 2002 que plus le nombre de cycles est élevé et plus le risque de développer un cancer du sein l'est aussi. Son auteur, Françoise Clavel, épidémiologiste à l'Institut de cancérologie Gustave-Roussy à Villejuif (Val-de-Marne), tient à préciser que ses travaux "mettent en évidence le lien entre les deux, sans permettre d'en connaître la cause". C'est là que le Dr Vignal va un peu vite en besogne. "L'augmentation des cycles augmente l'exposition aux oestrogènes qui est à l'origine du cancer du sein", affirme-t-il. La faute aux oestrogènes, ces hormones féminines qui, comme un engrais puissant, font pousser les seins des jeunes filles et épaississent chaque mois la paroi de l'utérus en vue d'une future grossesse? La question alimente un débat scientifique aussi pointu que passionné.

"Seules les règles avec projets d'enfants sont nécessaires"

Il n'est pas certain que les hormones jouent un rôle déterminant dans le déclenchement de la maladie. Et, si c'était le cas, la majorité des chercheurs, à l'échelle internationale, penche plutôt pour une responsabilité conjointe des oestrogènes et de la progestérone, une autre hormone produite par les ovaires, qui agit dans un second temps pour empêcher les contractions de l'utérus et favoriser la nidation de l'oeuf. Aussi le Dr Vignal se trouve-t-il isolé quand il conseille aux femmes de renoncer à leur pilule habituelle, qui les imprègne d'oestrogènes, pour en prendre une autre, Cerazette, contenant un progestatif uniquement (molécule de synthèse proche de la progestérone). "Le mode d'action des progestatifs est trop complexe pour qu'on puisse préjuger d'un effet préventif sur le cancer du sein", affirme le Pr Anne Gompel, responsable de l'unité de gynécologie endocrinienne à la maternité Port-Royal, à Paris, qui les étudie depuis trente ans.

En revanche, le combat antirègles du Dr Vignal trouvera un écho certain chez les filles d'aujourd'hui, nombreuses à se reconnaître dans la chanson de Jeanne Cherhal ("Douze fois par an, régulièrement, elle se tord de douleur, se mord les doigts dans son lit...") S'en débarrasser? La tentation est de plus en plus forte aux Etats-Unis. Les laboratoires pharmaceutiques proposent déjà aux Américaine d'enchaîner les plaquettes de pilules, sans pratiquer la pause de sept jours qui provoque de fausses règles. "Il existe aussi une demande pour une contraception sans règles chez les jeunes Françaises, confirme le Dr Pascale This, gynécologue-endocrinologue à l'Institut Curie, à Paris. Elles estiment que les règles, c'est galère, ça vous bride socialement quand vous travaillez beaucoup, quand vous voyagez, et encore plus si vous avez des douleurs." Alors que leurs aînées s'y accrochent mordicus, comme si les saignements, qui disparaîtront à la ménopause, étaient la preuve de leur fécondité.

Voilà plusieurs années, pourtant, que le médecin et écrivain Martin Winckler, devenu une référence sur la contraception, vante les avantages de la pilule en continu. "Les femmes migraineuses, dont les maux de tête apparaissent pendant la semaine d'arrêt de la pilule, n'en ont pas aussi souvent, relève-t-il dans son site Internet. Les symptômes prémenstruels, avec douleurs du bas-ventre, sont trois fois moins fréquents. Et les anémies par perte en fer, consécutives aux règles abondantes, sont moins fréquentes." Sans compter que la prise sans interruption évite les oublis en début de plaquette, souvent synonymes de grossesse. Le Dr Vignal, lui, enfonce le clou : "Seules les règles naturelles avec projets d'enfants sont nécessaires." 18 cycles, pas plus, dans toute une vie ? Le rêve.

Par Estelle Saget, L'Express

En savoir plus sur:

Nos partenaires