Ces milliardaires qui rêvent d'acheter l'immortalité

Source: Le Vif

Ils ont foi dans les progrès de la médecine et la technologie toute-puissante. Les plus nantis dépensent sans compter pour approcher du luxe absolu: l'immortalité.

Ces milliardaires qui rêvent d'acheter l'immortalité

© Thinkstock

La vie éternelle. Pour s'assurer que la Mort ne l'emporte pas, Sisyphe réussit à l'enchaîner. Empêchant Thanatos de poursuivre sa funeste destinée, le roi de Corinthe comprit tardivement les conséquences de son geste. La population vieillissante, assaillie de tous les maux, attendait la délivrance avec impatience. La morale de ce mythe n'empêche pas aujourd'hui quelques milliardaires de vouloir réitérer l'exploit de la figure antique pour dompter Thanatos grâce à la science... et à leurs milliards.

Des cofondateurs du moteur de recherche Google à l'entrepreneur canadien Robert Miller, en passant par le Russe Dmitry Itskov, tous cherchent à allonger la durée de leur existence jusqu'à toucher du doigt l'éternité. Luxe absolu et ultime.

"Le matérialisme a pris le pas sur la spiritualité"

"La définition de l'immortalité a évolué dans l'Histoire pour aboutir à un renversement des valeurs, explique Bertrand Vergely, philosophe et théologien. Chez les Grecs, tout homme, par ses prouesses ou sa morale, pouvait se distinguer et laisser une trace à jamais. A présent, seule une minorité de riches peuvent espérer vivre éternellement en conservant leur corps le plus longtemps possible. Le matérialisme a pris le pas sur la spiritualité."

Si les grandes figures de la mythologie ont été placées dans les cieux à jamais sous forme de constellations détaillées par Eratosthène, les plus fortunés préfèrent rester les pieds ancrés sur Terre.

En septembre 2013, Google a dévoilé son dernier projet en date, Calico (California Life Company), soutenu par Larry Page, 24e personnalité la plus riche de la planète. Commentaire du PDG et cofondateur du groupe avec Sergueï Brin : "Ces problèmes nous affectent tous, de la diminution de notre mobilité et de notre agilité mentale survenant avec l'âge, aux maladies mortelles, qui font payer un lourd tribut aux familles. Et même si c'est clairement un pari sur le long terme, nous pensons pouvoir faire de grands progrès dans des délais raisonnables."

Pilotée par Arthur Levinson - ancien dirigeant de Genentech, l'une des plus grandes entreprises de biotechnologie -, Calico reste discrète sur le financement dont elle dispose, et floue sur la manière dont elle compte entamer sa course contre la mort. Son PDG se contente d'expliquer que la société est plus proche d'un institut de recherche pour comprendre les mécanismes du vieillissement que d'un traditionnel laboratoire pharmaceutique.

L'immortalité bientôt accessible à tous?

"Contrairement à ce que l'on pense, l'immortalité va être accessible à tout le monde, même si, dans un premier temps, seuls quelques nantis pourront se l'offrir", estime Laurent Alexandre, cofondateur du site Doctissimo. Egalement dirigeant de DNAVision, une société spécialisée dans le séquençage ADN, Laurent Alexandre est présent au capital de la firme de biotechnologie Cellectis.

Une filiale de cette entreprise propose de conserver dès aujourd'hui un morceau de soi, plus exactement des cellules de peau prélevées généralement sous les aisselles. Transformées en quasi-cellules souches embryonnaires, elles sont congelées et conservées jusqu'à ce qu'il soit possible de les cultiver à loisir pour réaliser, peut-être un jour, des organes neufs en remplacement de ceux qui se montreraient défectueux.

Pour bénéficier de ce service de régénération, encore faut-il pouvoir débourser 65000 dollars (47600 euros) pour un "stockage" de dix ans et 85 000 dollars (62200 euros) pour toute la vie. "Nous ne promettons pas l'immortalité mais une sorte d'assurance, sans garantir quoi que ce soit", précise, prudemment, une porte-parole du groupe. D'ailleurs, stocker soi-même son patrimoine génétique est interdit en France. Cellectis a donc implanté sa filiale, Scéil ("histoire" en gaélique), à Dubaï et à Singapour.

Ce pari sur les progrès de la science et de la médecine est également celui du milliardaire canadien Robert Miller, créateur de l'un des plus grands réseaux de distribution de biens électroniques. L'homme finance la fondation Alcor, lancée en 1972. Cet organisme propose à ses membres de conserver leur corps, ou uniquement leur cerveau, en cryogénisation pour un montant minimal de 200000 dollars (146000 euros) en attendant de pouvoir jouir des fruits de la recherche. Accueillant déjà quelque 118 "patients" dans des caissons à basse température, Alcor compte, à ce jour, près de 1000 membres, dont plusieurs célébrités - un producteur, un sportif et, bien sûr, des chercheurs.

L'une des références en matière de nanotechnologies, Eric Drexler, ou encore l'informaticien et futurologue Ray Kurzweil en font partie. Kurzweil est l'une des figures du mouvement transhumaniste, visant à améliorer les capacités physiques et intellectuelles de l'homme.

Pas étonnant, dès lors, qu'il soit aussi impliqué dans un autre projet se fixant comme objectif l'accès à l'immortalité. Financé par le jeune milliardaire Dmitry Itskov, "Initiative 2045" est un programme en quatre étapes, qui aboutira, d'ici à 2045, à la création d'un cerveau artificiel dans lequel il sera possible de transférer la conscience d'un individu, une sorte d'avatar.

"La première personne à vivre mille ans est déja née"

Tant d'efforts et de moyens déployés laissent penser que la réussite est proche. "Je suis certain que la première personne à vivre mille ans est déjà née", estime Laurent Alexandre. Le chef d'entreprise reprend les paroles de l'informaticien et chercheur en biotechnologies anglais Aubrey de Grey, cofondateur de la fondation Mathusalem.

Pour lui, pas moins de sept causes du vieillissement doivent être combattues. Pour ce faire, Peter Thiel, une des vedettes de la Silicon Valley, investisseur dans Facebook, n'a pas hésité à donner 3,5 millions de dollars. Cette somme sert à doter le "prix de la Souris" de Mathusalem pour lutter ou inverser le processus de vieillissement des cellules. Quelques millions de dollars pour s'acheter un peu d'espoir.

Même si l'immortalité n'est pas pour tout de suite, les promesses font vendre ! Pourtant, des voix discordantes se font entendre. "La mort permet de laisser la place à d'autres en transmettant son savoir. Ces milliardaires veulent l'immortalité, sans rien transmettre, en ne cherchant qu'à perpétuer leur ego, déplore le philosophe Bertrand Vergely. Dieu est mort et a cédé la place à une croyance sans bornes dans les nouvelles technologies."

Ils ont foi dans les progrès de la médecine et la technologie toute-puissante. Les plus nantis dépensent sans compter pour approcher du luxe absolu: l'immortalité.

Emmanuel Paquette

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