Quand internet ouvre la porte du voisin

02/08/15 à 14:36 - Mise à jour à 14:35

Romana, Michael et Angelika sont voisins mais ils ne se connaissaient pas il y a quelques heures encore : s'ils partagent un brunch dans un square viennois en une chaude matinée d'été, c'est grâce à internet et à un réseau micro-social en plein essor, "Demande à ton voisin".

Quand internet ouvre la porte du voisin

© iStock

Lancé en mai 2014, le site "Frag Nebenan" compte 400 nouveaux membres par semaine et cumule déjà 12.500 utilisateurs, soit près de 1% de la population de la capitale autrichienne. Un chiffre en progression exponentielle grâce au seul bouche-à-oreille.

Le principe ? Mettre en relation, sur une base gratuite, des gens habitant à 750 mètres au maximum les uns des autres. Pour un coup de main, un tuyau, du troc ou des activités communes.

En pleine éclosion aussi en France, en Allemagne ou aux Etats-Unis, avec des sites comme Ma Residence, Wir Nachbarn ou Next Door, la démarche se veut à l'opposé du "syndrome Facebook": plutôt que de collectionner à travers le monde des centaines d'"amis" que l'on ne rencontrera jamais, il s'agit juste de découvrir... ses voisins.

Une tâche parfois particulièrement ardue à Vienne, où le quant-à-soi, voire la morgue, hérités d'un long passé de capitale impériale restent de bon ton.

A 74 ans, Marianne Gramsl confie avoir opté pour la nouvelle plateforme car elle n'en pouvait plus de cet état d'esprit, incarné à ses yeux par une de ses voisines.

"Pendant des années, je l'ai saluée systématiquement quand je la croisais dans l'escalier, mais elle a toujours refusé de répondre. Frag Nebenan m'est apparu comme une bonne façon de trouver justement ceux qui ont envie de dire bonjour", sourit-elle.

Carte postale

Car même dans une capitale de taille moyenne comme Vienne (1,7 million d'habitants), l'isolement urbain peut guetter jeunes et moins jeunes, rappelle Stefan Theissbacher, le fondateur du site.

"Mon rêve était de transformer les voisinages en communautés", confie le jeune homme de 33 ans, lui-même originaire d'un petit village "où tout le monde se connaît".

L'idée d'un réseau micro-social lui est venue quand il a réalisé, un an après son installation à Vienne, qu'il n'avait "jamais réellement parlé" à aucun de ses voisins.

"Il ne s'agit pas de devenir les meilleurs amis du monde, mais de savoir qu'on n'est pas seul, qu'il y a une possibilité d'entraide dans le voisinage", souligne ce spécialiste en nouvelles technologies.

Le mode d'inscription sur le nouveau réseau illustre cette volonté de convivialité: après avoir rempli un formulaire en ligne, le futur membre reçoit dans la boîte à lettres physique de son domicile une aimable carte postale manuscrite comportant un code d'activation, ce qui permet d'authentifier son adresse.

L'utilisateur peut alors choisir son périmètre de rencontres : son immeuble, son pâté de maisons ou son quartier, dans la limite d'un rayon de 750 mètres.

Les restrictions sont clairement posées : "Nous n'acceptons ni les publicités, ni la propagande électorale, ni les messages inamicaux", souligne Stefan Theissbacher.

Appréhension

Si les brunchs ou les soirées cartes sont devenus des classiques, la majorité des demandes concernent toutefois des petits services de la vie quotidienne: coup de main pour déplacer un meuble, pour arroser les plantes vertes ou... pour finir un gâteau trop gros.

Romana Caren Lakinger, une réalisatrice, a ainsi pu repeindre sa cuisine sans débourser un sou, grâce à un reste de peinture offert par un voisin. "Je n'avais pas pensé à des rayures jaunes avant d'avoir ce pot. Mais c'est exactement ce que j'aime : laisser libre cours à son imagination !", rit-elle.

Le site permet aussi de mobiliser pour des causes sociales - comme l'aide aux demandeurs d'asile - ou, plus classiquement, pour faciliter le troc de services, comme ce coiffeur qui offre des coupes de cheveux gratuites en échange de leçons d'espagnol.

Mais quand vient le moment d'ouvrir réellement sa porte à un inconnu, une appréhension perdure chez certains.

"Il y a toujours quelques instants un peu angoissants quand j'invite quelqu'un à pénétrer dans notre sphère privée", avoue Verena Sternbacher, une jeune mère de famille.

Susanne Eisler, une retraitée de 62 ans, abonde : "Il faut avoir confiance pour laisser quelqu'un venir chez vous s'occuper de vos animaux quand vous êtes en vacances..."

Entièrement gratuit, le site fonctionne grâce à des subventions et à des investisseurs privés, avant l'introduction à terme d'annonces locales payantes, indique M. Theissbacher, qui entend développer son concept dans le reste de l'Autriche et en Allemagne.

Reste que les usagers du nouveau réseau se comptent très majoritairement dans les milieux "bobos" du centre-ville, note la sociologue Ulrike Böhm. A ses yeux, "la vraie question est de savoir comment il pourrait profiter à des gens qui sont vraiment dans le besoin".

Avec l'Afp

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