Oubliez, c'est pour votre bien...

04/07/15 à 14:21 - Mise à jour à 17:45

Source: Le Vif

Dans notre société, la peur d'oublier s'est installée. À tel point que l'oubli génère crainte et angoisse. Pourtant, il est bon d'oublier certaines choses et voici pourquoi.

Oubliez, c'est pour votre bien...

© Thinkstock

L'oubli est toujours considéré sous un angle négatif : ce n'est pas bien d'oublier les noms des gens, d'oublier un rendez-vous. L'oubli implique un sentiment de culpabilité, évoqué sous la forme d'une incapacité (à se souvenir), d'un manque (de mémoire). Il est toujours défini en opposition à la mémoire, au souvenir, générant une certaine forme d'angoisse", constate le Dr Simon-Daniel Kipman, psychiatre et psychanalyste français, auteur d'un ouvrage sur les vertus de l'oubli. Car oublier sert à quelque chose.

Le rôle des émotions Nous ne nous souvenons évidemment pas de tout ce que nous voyons et vivons sur une journée. Ceux qui en sont capables (ou presque) souffrent de ce que l'on appelle l'hypermnésie qui, si elle n'est pas correctement gérée, peut mener à des névroses ou d'autres troubles psychologiques, voire sociaux...

Pour les autres, pour se souvenir de quelque chose, il y a un élément essentiel, selon Simon-Daniel Kipman : les émotions. "Les détails de la vie courante que nous retenons sont ceux auxquels nous avons associé quelque chose, une émotion, un point de repère dans notre vie. L'événement seul n'éveille rien." Voilà déjà une piste d'explication aux oublis : les choses qui n'éveillent rien en nous seraient plus facilement et rapidement oubliées. Ce qui ne signifie pas que nous n'oublions pas les choses qui ont de l'importance ! Et il y a des choses insignifiantes que nous retenons : "C'est par exemple le cas des automatismes. Ainsi, on se souvient aussi parfois de l'endroit où on a déposé nos clefs, machinalement."

Un peu de place...

La plupart d'entre nous, donc, oublient une bonne partie des faits, paroles et autres événements de la journée. Et c'est tant mieux : "L'oubli est un mécanisme qui s'opère en permanence, qui nous empêche d'encombrer notre mémoire qui a ses limites. Et cette place libérée en laisse à la pensée, l'innovation, la curiosité...", précise le Dr Kipman.

Cependant, il refuse de comparer la mémoire à un disque dur d'ordinateur : "Le cerveau n'est pas déconnecté du reste du corps : il fait partie d'un ensemble, et il est beaucoup plus complexe en tant que tel qu'un simple lieu de stockage. Enfin, le cerveau, contrairement à un ordinateur, reconstruit. Lorsque nous avons vécu un événement, nous en gardons des souvenirs. Non pas le souvenir, comme si aucun élément n'échappait à notre mémoire, mais des bribes de souvenirs. Tout est là, dans le cerveau, mais en pièces détachées. C'est en les reconstruisant que nous allons donner un sens, en y ajoutant nos émotions, les ressentis vécus à ce moment-là. Nous reconstruisons une histoire qui a un sens par rapport à notre propre histoire, en faisant émerger des bribes que l'on croyait ensevelies."

C'est pourquoi il est difficile de croire qu'une personne peut restituer un événement de manière objective et rigoureuse ! Et c'est ce qui explique aussi pourquoi lorsque deux personnes se remémorent un événement, elles peuvent s'opposer sur certains faits, souvent les plus insignifiants.

Et cela pose également la question des faux souvenirs : ces événements ressortis 10, 20, 30 ans après leur survenue, mais qui réapparaissent au détour d'une psychothérapie ou d'une séance d'hypnose... "Un thérapeute mal formé ou mal intentionné peut créer un faux souvenir en induisant, en sous-entendant les choses. Il inhibe alors la volonté des gens." La reconstruction de faits qui n'ont jamais existé se fait alors sur base de faits réels qui sont restés en bribes dans la mémoire.

Ce danger a fait parler de lui, puisque des personnes ont fait envoyer des innocents en prison après avoir été manipulées par un thérapeute ou une personne mal intentionnée qui a incité la reconstruction de faux souvenirs de viols ou d'inceste...

L'oubli, contraire du souvenir ?

Mais dire que l'oubli est la disparition des souvenirs, cela équivaudrait à dire que l'oubli, c'est du... vide ? Le Dr Kipman n'est pas d'accord : "Je pense que pour une bonne part, ce que nous considérons comme des oublis sont des informations qui ne nous sont plus accessibles. Certaines peuvent réémerger ou ressurgir à l'occasion d'un événement qui va nous les faire rappeler. On pense alors bien évidemment aux 'oublis' d'événements traumatiques qui ont pour mission de nous aider à survivre, ou à continuer à vivre : c'est le refoulement. Car les souvenirs sont là, bien là, mais nous refusons d'ouvrir les portes pour les laisser sortir et ainsi éviter la douleur psychique. Le refoulement est un mécanisme de protection totalement inconscient. D'ailleurs, il est impossible de se forcer sciemment à oublier quelque chose : cela ne ferait que renforcer cette chose dans notre mémoire !"

Oublier est donc un phénomène normal qui ne doit pas nous inquiéter. "Nous devons accepter que nous n'avons pas la maîtrise en permanence. C'est banal, normal, même si c'est mal considéré sur le plan social et professionnel. On s'est beaucoup demandé si nous nous souvenions davantage des bons ou des mauvais souvenirs... C'est sans doute affaire de circonstances ou de structure psychique ; quelque chose comme les optimistes ou les positifs contre les pessimistes et les négatifs..."

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